Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

Accueil > Terre à ciel des poètes > Pierre Guéry

Pierre Guéry

mardi 3 mars 2015, par Sabine Huynh

Présentation

Depuis 2001 Pierre Guéry (né en 1965 à Marseille) publie, traduit, interprète, enregistre et performe une poésie sonore visuelle et directe, jalonnée de nombreuses collaborations artistiques (musique, danse, vidéo, arts plastiques) et prenant place dans toutes sortes de lieux publics et privés - rues, galeries, autobus, églises, bars, théâtres, bibliothèques, scènes musicales, appartements, festivals internationaux (France, Allemagne, Italie, Espagne, Liban, Canada, Belgique, Suisse).

Ses recherches rythmiques et mélodiques sur le phrasé de la parole, son usage du cri et de la voix comme éléments essentiels d’une corpOralité du poème, son attention portée au geste et à la transmission d’énergie fondent une « oraliture » singulière et répercutent des thèmes récurrents - complexité de la sexualité (Erotographie, 2007), enfermement dans le rêve (Bascule, 2006), maladie mentale (Alien-Nation, 2006 ; HP 1999, 2009), incarcération, séparation, deuil (Deuil d’œil, 2013). Elles forment ce qu’il appelle des parloirs : un « théâtre de bouche » éclectique et tendu, dans lequel le texte devient partition et laisse une place à l’improvisation.

Il développe par ailleurs, en revue ou en livre, une poésie et une prose plus littéraires, souvent liées aux rapports entre les corps humains et urbains (Poéstreet, 2011 ; La Rhétorique des culs, 2011 ; Psyché Extérieur Nuit, 2014). Il est également traducteur de poésie américaine (Anne Waldman, Lawrence Ferlinghetti, Moe Clark), animateur d’ateliers poétiques et metteur en scène (Conversations au bord du vide de Martin Melkonian, 2006 ; Europeana de Patrik Ourednik, 2009).



Extrait de Psyché Extérieur Nuit

1.

l’âme serait la vie dont jouit un animal
une racine qui respire

elle a des vies successives
une existence qui embrasse ou se résorbe dans la vacuité

(phénoménaux phénomènes)

elle a du sang et du souffle
elle désire et agit
dialogue avec la détresse
encolère l’émotion
dévaste la poitrine et disparaît dans les poumons

elle respire

elle est le vent du sommeil
de l’évanouissement
de l’ombre de la mort

elle est notre future consistance perdue
le souvenir déjà de ce qui a été

l’être
de
l’avoir été

elle bredouille notre fragilité

puis ses faces
s’effacent

2.

le paysage n’est pas en face de nous comme un ensemble d’objets

la surface du monde urbain révèle un monde secret
qui sécrète

les corps s’intègrent à des murs vérolés
de la peinture écaillée
des câbles
des écrous
des charnières
des tuyaux rouillés

ils s’abîment

la ville est un endroit de décomposition

le regard souligne la fusion des objets vivants et des objets putréfiés
chaque détail du corps humain y est un trophée miraculeux

dans la chambre noire de mon esprit je superpose les négatifs
de mes images sensorielles

par les mots je peins par couches et
projette mes idées idéales sur
tout le potentiel du corps humain

je colle et subvertis les signaux de nos origines

car contrairement à ce que nous sommes dans la nature
dans la ville nous sommes toujours à l’origine

barbares et perdus

3.

partout il y a pour chaque personne une double silhouette simultanée

l’une est à l’extérieur
l’autre à l’intérieur

l’une est vide
l’autre se remplit

l’une est fétichisée
l’autre ignorée

ma silhouette n’est qu’une anatomie
en vérité je suis un olivier millénaire qui se faufile dans les villes

4.

l’âme est tombée dans le corps
elle est tombée dans le corps

elle a dispersé les atomes dans nos corps

nous sommes des bombes atomiques
nous sommes des bombes atomiques

l’ensemble du monde est un feu d’âme
une sphère ignée qui se meut et qui produit un son

âme immuable purifiée________________âme muable putréfiée
âme dans le ventre__________________ psyché intestine

poids net égouttée : 21 grammes



Extrait de Poéstreet, des marches de poésie urbaine

1.

le ciel comme une cotonnade filante
se déploie au dessus de mon ombre
transpercée par des rais de chaleur suspecte
que les hommes du feu malgré moi détectent

il me faut piétiner encore dans le vent de la ville
au sein de sons déjà identifiés
entre des pas ferrés rivés au béton
et pourtant sans assurance

ce mouvement de moi m’essouffle
alors que le compas de mes jambes est dans le sens de la pente

visages privés de sens
grimaçants
grimaçant de rires vides
ballet de graffitis faciaux

je pourrais m’épuiser le c¦ur à tenter de les déchiffrer

si mon âme voulait bien tolérer de s’écouler
sur des flaques de gueulantes à essence
de gueulantes à gas-oil

est-ce cela la vie dont je meurs ?

il se pourrait pourtant bien que j’en ressuscite aussi
quand je marche le long de façades laquées de crasse
sur des trottoirs lardés de mines canines
prêtes à exploser
à se jeter à ma tête

il faudrait que sans perte de dignité
je daigne y poser un petit doigt de pied
pour arriver enfin à sonner
chez l’homme de parole

2.

des sirènes de vent me passent par le corps
et rejoignent en mon ventre le grondement d’un animal ailé

dans la rue
le damier changeant de l’ombre et de la lumière

aux armes et cetera !

il me faut imprimer la larme
l’alarme qui m’a à l’œil

interdiction de stationner
fleurs de trottoirs non-grata

me ramassera t’on gratuitement si je tombe ?
dans une musicalité écho-graphiée
au sein de massifs noirs et gris ?

_____défense d’afficher - défense d’afficher - défense d’afficher

défenses d’affiches et des pots d’ordures interdits
stationnement gênant

comment rester dans le mouve-ment ? saisir l’S pris ?
le sens « ès-tes-tics » de la bétonité
notre passage intérimaire dans cet univers ?

comment trouver l’ouverture d’une ligne immédiate ?
l’ouverture d’une voix de garage
l’urgente sortie d’un atelier du bruit
à l’orée duquel je suis menacé d’enlèvement immédiat

un miroitement de ferronnerie m’aide à gravir le raidillon
me pousse brutalement vers l’aveuglement d’un soleil poursuite des toiles

peintures

peintures mûes râlent comme des tickets automatiques
visionnées comme à cheval entre trottoirs et chaussée

fruits
légumes couturés le long des murs
livraison expresse de la peste martiale

ingérence dans mes handicaps
durée de stationnement limitée
cédez le passage !

traverser la rue
me diriger vers l’église

pour arriver enfin à sonner
chez l’homme de parole

3.

le bruit ça m’attend
ça m’atteint
ça beugle ça siffle
ça coule et vidange

ça gaze-ouille aussi

ce magot hebdomadaire je le gratte
je l’écaille je le ponce
je le remorque

c’est ma minute sanitaire

pour gagner avec la rue
une vie plus sûre dans la rue
pour ne pas à chaque instant
risquer la fourrière de mes pas

l’azur est cendré today
j’espère moins morne sera tomorrow

ceci est mon strata-game
ma cosmo-éthique de la sortie urbaine
mon bricolage ma décoration
mon jardinage
mon rampe-art
mon passage à l’art
ma procession de guingois le long de bâtiments tordus
mon square enfantin gravé de graffs
au beau milieu d’adultissimes et graves devoirs

est-ce grave de voir ?
d’être artisan de sa marche ?
de « ça marche, à suivre... » ?

autour de moi ça sound
ça storm
ça sound et storm sans contrôle
ça sent witch-qui-pue
ça chie par terre
ça coule entre les pierres

et les serrures rient braves gens !
horodateurs de l’horreur datée
de l’insécurité asociale !

je me fais fort d’imposer mes horaires
pour m’éviter la mise en pièces détachées
la fermeture automatique des portières
la langue qui se colle au palais d’injustice
les mots gras et froissés souillant le caniveau
l’assurance qu’on nous vole

pour arriver enfin à sonner
chez l’homme de parole



Extrait de En quel pays étrange

Pré-écriture, tu reviens da capo.

Gymnastique surlogique qui cherche dix solutions dans le magma du médiocre.
Célérité. Observation de la mécanique délirante, grattage, échafaudages et
déséchafaudages, allers-retours entre assemblages et désintégrations du
scénario obtus. Carrefours, interceptions de pensées, substitutions.
Automatismes défaits mais où trouver la place des nouvelles données, ce qui
t’empêche de délier ?

Persistance du trouble. Tu ne dors plus et dans ces heures tu t’affoles. Tu
penses qu’un autre en toi-même te pense ; qu’il colle si fort au réel qu’il
ne veut plus dormir. Tu es pensé, peut-être même agi et emmêlé d’émotions
dont tu n’as pas d’images.

Tu reviens glissando entre la veille et le sommeil du lendemain. Tu
t’éloignes sans quitter les pièces, les illusions en forme de ta réalité et
leurs mesures calculées que tu ne peux tenir ensemble. Tu te condamnes aux
gestes des muscles, à la danse de ta main qui se met à écrire. Tous les
jours tu reviens, aux gestes de ta main / solitaire plaisir.

Ta main comme un nouvel instrument tu en cherches les notes, la corde
vibrante des doigts, les lignes de la paume ; les veines mélodiques de son
dos comme des tuyaux musicaux, ses cicatrices comme points d’orgue. Inédites
harmoniques / simples doubles triples. Aux appels brefs, aux délivrances
courtes mais : insoupçonné pouvoir de sonorisation qui fait gueuler l’heure
perdue, son fondement de nostalgie, lent et sourd, qui te plonge dans la
guerre de tes langues.

Tu pars de la scène que tu vois, elle te perce comme une flèche ; elle te
pique elle te blesse, elle te marque et te ponctue. Piqûres, taches et
petits trous, petites coupures du hasard qui te repointent et reponctuent.

Tu fraternises avec tes mythes, tes métaphores tes obsessions. Tu investis
ta jouissance et aussi ta douleur / archétypes du Mal. Tu te fais ton
théâtre -d’objets primitifs en un tableau vivant. Tu figures la face
immobile et fardée de tous les masques sur tes morts, tu brouilles le sens
pur qui se dilue dans leur sang, tu rends tes bruits moins aigus.

L’objet te parle, suggère autre chose que sa lettre et t’enduit de pensées
qui te révulsent puis t’effraient / loquaces stigmates qui te zèbrent avec
détails. Métamorphose emphatique de ta réalité qui cesse de vaciller sans
pour autant se dédoubler. Juste la pointe de ton pied, sa trace et puis son
ombre qui prend sa place pour t’essuyer / enfin cohésion sans duel de la
matière repoussante se répétant sous les espèces de l’insistance. Passage
d’un vide sans expansion rhétorique, développement de l’intraitable /
interne explosion qui fait une étoile à la vitre du texte.

Tu écris pour chasser.



Extrait de Préceptes et perceptions (texte inédit, 2015)

__________1. Des fantômes passent,
__________d’autres s’installent...
__________________________________________________
____________
__________2. Accroupi retenir
__________les pas qui passent décidés
__________________________________________________
____________
__________3. Traverser ta figure,
__________faire de nous tout un chacun
__________________________________________________
____________
__________4. Ebouler nos remparts,
__________notre parole déboiser
__________________________________________________
____________
__________5. Se déchirer, oui ;
__________savoir comment sans déchets
__________________________________________________
____________
__________6. Suturer
__________si rupture
__________________________________________________
____________
__________7. Capter les signes du lien,
__________sinon l’alien
__________________________________________________
____________
__________8. Escalader
__________la grande muraille de signes
__________________________________________________
____________
__________9. Te porter terre rompue,
__________figure de la disparition
__________________________________________________
____________
__________10. Que ce qui broie consolide ;
__________voisinons !



Bibliographie

Livres

  • Alien-Nation, mécanique de parole pour la scène (Maelström Editions, collection Bookleg, 2006)
  • Bascule, poème dramatique (Maelström Editions, collection Bookleg, 2006)
  • Erotographie (roman), poésie (Editions Biliki, collection Kaki Jaune, 2007)
  • En quel pays étrange, récit-poème (Maelström Editions, collection Compact, 2009)
  • HP 1999, nouvelle (Editions l’une et l’autre, 2009)
  • Week-end avec Hellènes, nouvelle (Editions l’une et l’autre, 2010)
  • Poéstreet, poésie (Maelström Editions, collection Compact, 2011)
  • La Rhétorique des culs, roman (Editions l’une et l’autre, 2011)
  • Deuil d’œil, poésie (Editions Plaine page, collection Les Oublies, 2013)
  • Psyché Extérieur Nuit, poésie et vidéogrammes (Galerie La Place, 2014)

& nombreuses publications d’articles critiques, de poésie et de fictions dans les revues Carbone, Algérie Littérature-Action, Mauvaise Graine, Pyro, Point Ruption, Jamais, Art-Matin, Bâtarde.

Enregistrements

  • Kit to be hacked, poèmes électroniques (CD, L’Ovni Tendre, 2000)
  • Slack(ness), poèmes électroniques (CD, L’Ovni Tendre, 2002)
  • Alien-Nation, live à Barjols (CD, Editions plAine page, collection Boîtes Vocales, 2008)
  • No poetry, no party, collectif (CD, Maelström Editions, 2011)

Traductions de l’anglais (USA & Canada)

  • Breeding Blues, de Lawrence Ferlinghetti (Editions Le Mort-Qui-Trompe, 2006)
  • Fast speaking woman, de Anne Waldman (Editions Maelström, Bruxelles, 2008). Première anthologie en langue française de la poète américaine Beat.
  • Poèmes de Guantanamo, Collectif (Editions Biliki, Bruxelles, 2009). Première parution en langue française des poèmes de détenus de Guantanamo.
  • Soldatesque, de Anne Waldman (Editions Maelström, Bruxelles, 2011).
  • De sauge et de feu, de Moe Clark (Editions Maelström, Bruxelles, 2013)

WEB (sélection)

  • Pages écrites et sonores sur le site allemand Lyrikline.org (audiothèque internationale de poésie contemporaine)
  • Extrait vidéo de De la douleur, spectacle en duo avec l’artiste de spoken-word canadienne Moe Clark

_________________________
Page réalisée avec la complicité de Sabine Huynh.


Bookmark and Share


Réagir | Commenter

spip 3 inside | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 Terre à ciel 2005-2013 | Textes & photos © Tous droits réservés