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Amy Lowell

mercredi 30 septembre 2015, par Sabine Huynh

[blanc]traduite en français par SABINE HUYNH[/blanc]

« You are ice and fire,
the touch of you burns my hands like snow. »
(Amy Lowell, « Opal », The Independent, August 1916)

— Toi, de glace et de feu, / ta peau aussi brûlante que de la neige sous mes mains.

NdT : les poèmes suivants sont extraits de Selected Poems of Amy Lowell, eds. Melissa Bradshaw, Adrienne Munich (Rutgers University Press, 2002)
(Photo © Poetry Foundation)


The Letter

Little cramped words scrawling all over the paper
Like draggled fly’s legs,
What can you tell of the flaring moon
Through the oak leaves ?
Or of my uncertain window and the bare floor
Spattered with moonlight ?
Your silly quirks and twists have nothing in them
Of blossoming hawthorns,
And this paper is dull, crisp, smooth, virgin of loveliness
Beneath my hand.

I am tired, Beloved,
of chafing my heart against
the want of you ;
of squeezing it into little inkdrops,
And posting it.
And I scald alone, here, under the fire
Of the great moon.

La lettre

Pauvres mots gribouillés dans tous les sens sur la feuille
Comme des trainées laissées par des pattes de mouches,
Que pouvez-vous dire de la lune qui enfle intensément
À travers les feuilles du chêne ?
Ou de ma fenêtre incertaine et du sol nu
Éclaboussé de lueur lunaire ?
Ces arabesques maniérées n’ont rien
Des aubépines en fleurs,
Et que ce papier est terne et net, lisse et dénué de charme
Sous ma main.

Suis fatiguée, mon Aimée,
de m’écorcher le coeur
contre le mur du manque
de toi injecté ensuite
dans ces gouttes d’encre,
fatiguée
de les poster.
Et seule je me consume, ici-même, dans le feu
de la lune imposante.


Patterns
I walk down the garden-paths,
And all the daffodils
Are blowing, and the bright blue squills.
I walk down the patterned garden-paths
In my stiff, brocaded gown.
With my powdered hair and jeweled fan,
I too am a rare
Pattern. As I wander down
The garden-paths.
My dress is richly figured,
And the train
Makes a pink and silver stain
On the gravel, and the thrift
Of the borders.
Just a plate of current fashion,
Tripping by in high-heeled, ribboned shoes.
Not a softness anywhere about me,
Only whalebone and brocade.
And I sink on a seat in the shade
Of a lime tree. For my passion
Wars against the stiff brocade.
The daffodils and squills
Flutter in the breeze
As they please.
And I weep ;
For the lime-tree is in blossom
And one small flower has dropped upon my bosom.

And the plashing of waterdrops
In the marble fountain
Comes down the garden-paths.
The dripping never stops.
Underneath my stiffened gown
Is the softness of a woman bathing in a marble basin,
A basin in the midst of hedges grown
So thick, she cannot see her lover hiding,
But she guesses he is near,
And the sliding of the water
Seems the stroking of a dear
Hand upon her.
What is Summer in a fine brocaded gown !
I should like to see it lying in a heap upon the ground.
All the pink and silver crumpled up on the ground.

I would be the pink and silver as I ran along the paths,
And he would stumble after,
Bewildered by my laughter.
I should see the sun flashing from his sword-hilt and the
buckles on his shoes.
I would choose
To lead him in a maze along the patterned paths,
A bright and laughing maze for my heavy-booted lover.
Till he caught me in the shade,
And the buttons of his waistcoat bruised my body as he
clasped me,
Aching, melting, unafraid.
With the shadows of the leaves and the sundrops,
And the plopping of the waterdrops,
All about us in the open afternoon—
I am very like to swoon
With the weight of this brocade,
For the sun sifts through the shade.

Underneath the fallen blossom
In my bosom,
Is a letter I have hid.
It was brought to me this morning by a rider from the
Duke.
"Madam, we regret to inform you that Lord Hartwell
Died in action Thursday se’nnight."
As I read it in the white, morning sunlight,
The letters squirmed like snakes.
"Any answer, Madam," said my footman.
"No," I told him.
"See that the messenger takes some refreshment.
No, no answer."
And I walked into the garden,
Up and down the patterned paths,
In my stiff, correct brocade.
The blue and yellow flowers stood up proudly in the sun,
Each one.
I stood upright too,
Held rigid to the pattern
By the stiffness of my gown.
Up and down I walked,
Up and down.

In a month he would have been my husband.
In a month, here, underneath this lime,
We would have broke the pattern ;
He for me, and I for him,
He as Colonel, I as Lady,
On this shady seat.
He had a whim
That sunlight carried blessing.
And I answered, "It shall be as you have said."
Now he is dead.

In Summer and in Winter I shall walk
Up and down
The patterned garden-paths
In my stiff, brocaded gown.
The squills and daffodils
Will give place to pillared roses, and to asters, and to snow.
I shall go
Up and down
In my gown.
Gorgeously arrayed,
Boned and stayed.
And the softness of my body will be guarded from embrace
By each button, hook, and lace.
For the man who should loose me is dead,
Fighting with the Duke in Flanders,
In a pattern called a war.
Christ ! What are patterns for ?

Motifs

J’emprunte les allées du jardin,
Et toutes les jonquilles
Scintillent, les scilles bleues aussi.
J’emprunte les allées à motifs du jardin
Chamarrée d’une robe de chambre empesée.
Perruque poudrée, éventail serti,
Je suis aussi un motif
Rare, se promenant
Dans les allées du jardin.
Ma robe est ouvragée
Et sa traîne
Éclabousse de rose et d’argent le gravier, et le gazon d’Olympe
Qui le frange.
Juste une planche de mode actuelle,
Chancelant sur des souliers enrubannés à talons.
Je n’ai vraiment rien de doux,
N’étant que baleines de fer et brocart.
Et je m’enfonce dans un siège à l’ombre
D’un tilleul. Car ma passion
Bataille contre le brocart raide.
Les jonquilles et les scilles
Oscillent dans la brise
À leur guise.
Et je sanglote ;
Car le tilleul a fleuri
Et une petite fleur s’est posée sur mon sein.

Et les éclaboussures d’eau
Dans la fontaine de marbre
Descendent les allées du jardin.
L’écoulement jamais ne cesse.
Sous ma robe figée
Il y a la douceur d’une femme se baignant dans un bassin de marbre,
Un bassin au milieu de buissons
Si épais qu’elle ne peut y voir son amant caché,
Mais elle le devine tout près,
Et l’eau qui glisse
Est comme la caresse d’une main
Chérie sur la sienne.
L’été dans une robe de brocart ?
Qu’il me tarde de la voir en tas sur le sol.
Le rose et l’argent froissés à terre.

Je serais le rose et l’argent courant dans les allées,
Et il trébucherait après moi,
Dérouté par mon rire.
Je verrais le soleil luire sur la poignée de son épée et les boucles de ses chausses
Je déciderais
De le mener dans un labyrinthe le long des allées à motifs,
Un labyrinthe clair et gai pour mon amant aux lourdes bottes.
Jusqu’à ce qu’il me rattrape dans un coin sombre,
Et que dans son étreinte les boutons de son gilet bleuissent la peau
De mon corps fiévreux, liquéfié, audacieux.
Avec les ombres des feuilles et des némésias,
Et l’eau qui goutte,
Tout parlerait de nous dans l’après-midi vive—
Je suis sur le point de fondre
Sous le poids de ce brocart,
Car le soleil pénètre l’écran.

Sous la fleur qui s’est posée
Sur mon sein,
Se cache une lettre,
Apportée ce matin par un messager
du Duc.
« Madame, nous sommes au regret de vous informer que le Seigneur Va-de-Bon-Cœur
Est mort au combat une semaine avant jeudi. »
Alors que je lisais dans la lumière blanche du soleil matinal,
Les lettres grouillaient comme des serpents.
« Dois-je répondre, Madame ? », a demandé mon laquais.
« Non », lui ai-je dit.
« Assurez-vous que le messager se désaltère.
Non, nulle réponse. »
Et je suis sortie dans le jardin,
Faire les cent pas dans les allées à motifs,
Dans mon brocart austère et convenable.
Les fleurs bleues et jaunes, chacune
défiait le soleil.
Je me suis redressée aussi,
Plaquée contre le motif
Par la rigidité de ma robe.
J’ai erré
Dans les allées, erré.

Encore un mois et il aurait été mon époux.
Un mois encore, ici, sous ce tilleul,
Nous aurions délié les motifs ;
Lui les miens, et moi les siens,
Lui le colonel, moi la dame,
Sur cette couche ombragée.
Il croyait ardemment
Que le soleil ne prodiguait que des bienfaits.
Et je répondais, « Il sera fait selon votre volonté. »
À présent il est mort.

Été comme hiver je ferai
Les cent pas
Dans les allées à motifs du jardin
Ceinte du brocard rigide de ma robe.
Les scilles et les jonquilles
Feront place aux roses grimpantes, aux asters et à la neige.
Et moi j’irai
Errer
En robe de chambre.
Parée d’atours somptueux,
Osseuse et posée.
Et veilleront sur la douceur de mon corps
Chaque bouton, crochet et guipure.
Car l’homme pour qui je me pâmais est mort,
En se battant dans les Flandres avec le Duc,
Dans un motif qu’on appelle la guerre.
Doux Jésus ! À quoi servent les motifs ?


Amy Lowell (1874-1925) était une critique littéraire et poète américaine associée au mouvement imagiste (tout comme Hilda Doolittle), et très influencée par le travail de John Keats (elle a d’ailleurs écrit une biographie du poète romantique anglais). Ses poèmes, de forme classique ou expérimentale, sont intimistes et érotiques. Elle traduisait également, notamment des poètes chinois et japonais. Dans le milieu de la poésie américaine de son époque, elle était considérée comme marginale à cause de son sexe, de ses amours saphiques et de ses problèmes de santé (responsables de son obésité). Son oeuvre est certainement à la base de la littérature féministe américaine, et l’on peut même ajouter qu’elle a pavé la voie à des poètes de la Nouvelle Angleterre comme Sylvia Plath et Allen Ginsberg, entre autres.


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