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Abdellatif Laâbi

dimanche 23 février 2014, par Cécile Guivarch

Le dur métier du spleen

Quoi qu’il dise ou écrive, il ne faut surtout pas le croire, et pour cause : un poète, ça ment grave ! Intrinsèquement.
A moins que vous ne soyez son complice, et dans ce cas-là on aura deux menteurs avérés, faisant œuvre commune…
Aussi, quand Abdellatif Laâbi écrit-il dans Le spleen de Casablanca* qu’il veut « désappartenir » pour une fois, fuir ces lieux d’ici et de là-bas qui l’habitent, en finir avec toute cette comédie - sûrement au sens où l’entend Rimbaud, le saint patron de la confrérie – faut-il le croire pour autant ? Ne vous mènerait-il pas en bateau -avec ou sans haleurs- vous autres, peuplade des quais ?

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Je convoque à ma transe noire
le peuple majoritaire des éclopés
esprits vaincus
martyrs des passions réprouvées
vierges sacrifiées au moloch de la fécondité
aèdes chassés de la cité
dinosaures aussi doux que des colombes
foudroyés en plein rêve
ermites de tous temps
ayant survécu dans leurs grottes
aux bulldozers de l’histoire.

(Fragments d’une genèse oubliée, Paroles d’aube, 1998. Repris dans Œuvre poétique II., La Différence 2010)

L’œuvre et le parcours singuliers d’un poète qui dérange – au point d’en payer le prix fort, huit ans dans les geôles de son pays – ont démarré au milieu des années 60 dans un activisme politique et culturel militant. Le point d’orgue aura été la sortie de son premier recueil L’œil et La Nuit*, un livre-manifeste, son texte itinéraire, lequel se poursuivra inexorablement jusqu’à aujourd’hui « dans le bruit d’une ville sans âme ». Et peu importe s’il s’agit de Casablanca, Meknès ou Paris, puisque l’objectif affiché du poète étant d’apprendre d’abord « le dur métier du retour ».
D’où pour lui, à chaque levée d’ancre, à chaque texte, à chaque recueil, c’est un nouveau départ qui ne ressemble à aucun autre, un départ « dans l’affection et le bruit neufs » (dixit A. Rimbaud).

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Sur le radeau, j’allumerai un cierge
et j’inventerai ma prière
Je laisserai à la vague inspirée
le soin d’ériger son temple
Je revêtirai de ma cape
le premier poisson
qui viendra se frotter à mes rames
J’irai ainsi par nuit et par mer
sans vivres ni mouettes
avec un bout de cierge
et un brin de prière
J’irai ainsi
avec mon visage d’illuminé
et je me dirai
ô moitié d’homme, réjouis-toi
tu vivras si tu ne l’as déjà vécu
un abrégé d’éternité.

(Abrégé d’éternité, éditions La Différence 1993)

Il vous mène en bateau donc, avec pour voiles toutes dehors un peu de bon sens à opposer à ce « monde qui croule sous les apparences », si bien qu’ « il va crever de résignation ». De bon sens, certes, on est bien d’accord, mais aussi et surtout un peu et même beaucoup de rêves, de visions et d’insatisfactions fertiles. Histoire de humer Fès à Paris ou Grenade et se tromper de galère.
Et alors, au final, pour aboutir à quoi, s’interrogeraient certains esprits éclairés ?
A question géniale, réponse toute aussi géniale : est-ce que le poète le sait, lui ?

De cette feuille
Dite vierge
Que sortira-t-il
Un bouton de seringa
Ou une fleur carnivore ?
C’est moi qui tremble.

(Poèmes périssables, La Différence, 2000)

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C’est cela même le spleen Laâbi, pour qui voudrait bien céder à la tentation.
Et, assénerait un Baudelaire exultant, qu’importe le reste « à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance » ?

Aziz Zaâmoune


UNE MAISON LA-BAS

Une maison là-bas
avec sa porte ouverte
et ses deux tourterelles
récitant inlassablement le nom de l’absent

Une maison là-bas
avec son puits profond
et sa terrasse aussi blanche
que le sel des constellations

Une maison là-bas
pour que l’errant se dise
j’ai lieu d’errer
tant qu’il y aura une maison là-bas

Ecris la vie, Editions La Différence 2005


Ce n’est pas une affaire d’épaules
ni de biceps
que le fardeau du monde
Ceux qui viennent à le porter
sont souvent les plus frêles
Eux aussi sont sujets à la peur
au doute
au découragement
et en arrivent parfois à maudire
l’Idée ou le Rêve splendides
qui les ont exposés
au feu de la géhenne
Mais s’ils plient
ils ne rompent pas
et quand par malheur fréquent
on les coupe et mutile
ces roseaux humains
savent que leurs corps lardés
par la traîtrise
deviendront autant de flûtes
que des bergers de l’éveil emboucheront
pour capter
et convoyer jusqu’aux étoiles
la symphonie de la résistance

Tribulations d’un rêveur attitré, éditions La Différence, 2008


Le voile
qui nous recouvre les yeux
et le cœur
Les barricades
que nous dressons
autour du corps suspect
La lame froide
que nous opposons au désir
Les mots
que nous achetons et vendons
au marché florissant du mensonge
Les visions
que nous étouffons dans le berceau
La sainte folie
que nous enfermons derrière les barreaux
La panique
que nous inspirent les hérésies
La surdité
élevée au rang d’art consommé
La religion
largement partagée
de l’indifférence

Ruses de Vivant, éditions Al Manar, 2004


Laver son cœur
le faire sécher
le repasser
le suspendre sur un cintre
Ne pas le replacer tout de suite
dans sa cage
Attendre
la clé charnelle de la vision
l’impossible retour
le dénouement de l’éternité

Poèmes périssables, éditions La Différence, 2000


La langue de ma mère

Je n’ai pas vu ma mère depuis vingt ans
Elle s’est laissée mourir de faim
On raconte qu’elle enlevait chaque matin
son foulard de tête
et frappait sept fois le sol
en maudissant le ciel et le Tyran
J’étais dans la caverne
là où le forçat lit dans les ombres
et peint sur les parois le bestiaire de l’avenir
Je n’ai pas vu ma mère depuis vingt ans
Elle m’a laissé un service à café chinois
dont les tasses se cassent une à une
sans que je les regrette tant elles sont laides
Mais je n’en aime que plus le café
Aujourd’hui, quand je suis seul
j’emprunte la voix de ma mère
ou plutôt c’est elle qui parle dans ma bouche
avec ses jurons, ses grossièretés et ses imprécations
le chapelet introuvable de ses diminutifs
toute l’espèce menacée de ses mots
Je n’ai pas vu ma mère depuis vingt ans
mais je suis le dernier homme
à parler encore sa langue

L’étreinte du monde, éditions La Différence, 1993


Mon double
une vieille connaissance
que je fréquente avec modération
C’est un sans-gêne
qui joue de ma timidité
et sait mettre à profit
mes distractions
Il est l’ombre
qui me suit ou me précède
en singeant ma démarche
Il s’immisce jusque dans mes rêves
et parle couramment
la langue de mes démons
Malgré notre grande intimité
il me reste étranger
Je ne le hais ni ne l’aime
car après tout
il est mon double
la preuve par défaut
de mon existence

Mon cher double, édition La Différence, 2007


L’arbre est féminin
au grand dam
de la langue française
Elle arbore ses seins nus
au grand dam des barbus
musulmans de la dernière heure
Elle est la source antique
protégée par les cierges
le scorpion
et le damier du destin
Le ciel en est ébloui
et les oiseaux préfèrent ses branches
aux replis mièvres de l’azur
L’Eden à ses pieds
dispense son eau de jouvence
aux baigneurs en conciliabule
De quoi peuvent-ils débattre
sinon de la douce folie
de la Créatrice ?

Petit musée portatif, éditions Al Manar, 2002


Abdellatif Laâbi est né en 1942, à Fès. Son opposition intellectuelle au régime lui vaut d’être emprisonné pendant huit ans. Libéré en 1980, il s’exile en France en 1985. Depuis, il vit (le Maroc au cœur) en banlieue parisienne. Son vécu est la source première d’une œuvre plurielle (poésie, roman, théâtre, essai) sise au confluent des cultures, ancrée dans un humanisme de combat, pétrie d’humour et de tendresse. Il a obtenu le prix Goncourt de la poésie en 2009 et le Grand Prix de la francophonie de l’Académie française en 2011.

Parmi ses œuvres, publiées en majeure partie aux Editions de la Différence : L’Œil et la nuit (2003), Le Chemin des ordalies (2003), Chroniques de la citadelle d’exil (2005), Les Rides du lion (2007), Le Livre imprévu (2010), pour les romans ; pour la poésie : Le soleil se meurt (1992), L’Etreinte du monde (1993), Le Spleen de Casablanca (1996), Les Fruits du corps (2003), Tribulations d’un rêveur attitré (2008), Œuvre poétique I et II (2006 ; 2010). Par ailleurs, les éditions Gallimard ont publié son roman Le Fond de la jarre (2002 ; collection Folio 2010).

Ses œuvres sont traduites en plusieurs langues, dont l’arabe, l’espagnol, l’anglais, l’allemand et le turc. Il a par ailleurs traduit en français les œuvres de plusieurs poètes et écrivains de langue arabe (Mahmoud Darwich, Abdelwahab al-Bayati, Samih al-Qassim, Mohamed al-Maghout, Ghassan Kanafani...)

Biographie recueillie sur Le site d’Abdellatif Laâbi


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