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Sonia Lambertini traduite par Silvia Guzzi

samedi 15 octobre 2016, par Cécile Guivarch

Cinq poèmes extraits du recueil Danzeranno gli insetti de Sonia Lambertini (Marco Saya Editore, 2016) suivis d’une note de lecture par Giacomo Cerrai

Quando pensi che nulla esista
credi nel logorio
dei pensieri e della carne
che il tempo, giustizia divina
somministra a tutti.
Quando hai visto la tua fine
proiettata decine di volte
sul telo bianco degli altri
puoi tentare l’azzardo
dello stare e del dire
del gioco delle parti,
uno sguardo ingenuo di inizio partita
perché è di questo che si tratta,
di una maledetta partita.
Quand tu penses que rien n’existe
tu crois en l’usure
des pensées, de la chair
que le temps, justice divine
inflige à tous.
Quand tu as vu ta fin
projetée des dizaines de fois
sur la toile blanche des autres
tu peux tenter le hasard
de l’être et du dire
du jeu des rôles,
un regard ingénu de début de partie
car c’est de ça qu’il s’agit,
d’une maudite partie.

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Nel giorno del mio giudizio
quando il corpo sarà in scadenza
la bocca sarà colma di terra
danzeranno gli insetti
il ritmo assordante non mi farà dormire
e come nei banchetti degni di rispetto
trionferanno gli avanzi
le formiche ne faranno scorta
sottomano la mappa
cenni di anatomia
viaggio di sola andata.
Au jour de mon jugement
quand le corps sera en déchéance
la bouche sera pleine de terre
les insectes danseront
le rythme assourdissant ne me laissera pas dormir
et comme aux banquets dignes de respect
les restes triompheront
les fourmis en feront provision
sous la main la carte
traits d’anatomie
voyage d’aller simple.

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Ci sfioravamo i piedi
tu ed io, dio
il tuo passo era saldo alla terra
il mio guardava l’alto dei cieli
e tu non c’eri, facevi altro.
Nous effleurions nos pieds
toi et moi, ah
ton pas était ancré à la terre
le mien regardait le haut des cieux
et tu n’étais pas là, tu faisais autre chose.

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Tutto scivola tra le mani,
non trattengo nulla,
è sempre troppo tardi.
Misurare l’attimo
è il senso del mondo,
un’azione libera e indipendente.
Tout glisse entre les mains,
je ne retiens rien,
il est toujours trop tard.
Mesurer l’instant
c’est le sens du monde,
une action libre et indépendante.

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Brindo alla contraddizione
alla scelta sbagliata, all’incoerenza
al mio sguardo smarrito
seduto al banco dell’assurdo
mentre vomiti l’ennesima lezione
di sicurezza della vita
e solo dio sa la paura
che mi fanno quelli come te
che non si perdono mai
tra le parole, per strada
negli occhi di un altro,
il bisturi è affilato
i tuoi morti sono in aula
silenziosi, io
cerco solo meraviglia.
Je chante à la contradiction
au choix erroné, à l’incohérence
à mon regard perdu
assis au banc de l’absurde
tandis que tu vomis l’énième leçon
de certitude de la vie
et dieu seul sait la peur
que me font les gens comme toi
qui ne se perdent jamais
parmi les mots, en chemin
dans les yeux d’un autre,
le bistouri est affilé
tes morts dans l’hémicycle
sont en silence, moi
je n’attends que l’émerveillement.

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Lire d’autres poèmes de Sonia Lambertini :

-  Trois poèmes dans la revue numérique de poésie et de critique Terres de femmes : ICI
-  « Sur la branche du cerisier… » : ICI
-  « Le maudit vice… » : ICI
-  « Provisoire je… » : ICI
-  « J’ai perdu le fil… » : ICI
-  « Certains jours… » : ICI

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Extrait de la note de lecture de Giacomo Cerrai sur le recueil Danzeranno gli insetti de Sonia Lambertini (Marco Saya editore, 2016) parue en italien dans la revue numérique de poésie Imperfetta Ellisse le 12 mai 2016 (ICI) – Traduit par Silvia Guzzi

Les insectes dansent (ou plutôt ils danseront) une gigue sur la butte de terre qui nous ensevelit, au terme d’une « maudite partie ». C’est ce thème qui est au cœur du livre de Sonia Lambertini où la mort, présence constante, revêt différentes formes que nous tâcherons de décrire. Dans sa préface, Mario Fresa nous dit certes que nous nous trouvons devant « l’angoisse irréversible d’un glissement continu dans les ténèbres de la nullification », où le poète est « martyre-témoin de sa propre auto-annulation » mais il ajoute aussi que cette vision douloureuse « ne donne lieu à aucune synthèse finale ». Pourrait-il en être autrement ? L’enquête autour de la mort, surtout quand elle est littéraire, est toujours vouée à l’échec puisqu’elle se heurte à l’inconnaissable, si on l’aborde sous l’angle philosophique, ou aux frontières de l’imagination. Ou, pourrait-on dire, elle échoue contre l’écueil de la peur d’aller « au-delà » (au-delà par exemple d’un corps « en déchéance »), qui empêche l’artiste de tomber dans une descente aux enfers, une « catabase », et c’est là un élément essentiel selon moi pour une bonne poésie (cf.ICI).
Il me semble que Sonia Lambertini fait le constat d’un sentiment actuel (et donc différent de ce que l’on pouvait observer dans le passé), celui d’une décadence du corps qui est le reflet d’une décadence plus générale, à la fois incessante et « instantanée » (ainsi « mesurer l’instant / c’est le sens du monde, / une action libre et indépendante »), à l’instar de l’existence elle-même, éparse dans un présent différé. La mort, qui est aujourd’hui moins chargée de spiritualité, dans une société peut-être intimement individualiste et agnostique, devient l’événement « final », un nec plus ultra, des colonnes d’Hercule au-delà desquelles, dans un temps aussi dépourvu d’espérance que le nôtre, toute attente de rédemption devient impossible. Il est difficile de regarder « en avant », pour ainsi dire, sans se tourner dans le même temps en arrière (« Deux pas en avant / je compte jusqu’à trois / je regarde en arrière / et je vois que je ne suis / jamais arrivée au-delà du six. »), et l’on risque, comme la femme de Loth, la pétrification face au constat du néant. La mort est à la fois une expérience inévitable et une aporie, quelque chose – paradoxalement – que l’on ne connaît d’une certaine manière que par ouï-dire, comme dans ces vers : «  tu as vu ta fin / projetée des dizaines de fois / sur la toile blanche des autres ». Il s’agit bien d’un jeu d’ombres (de fantômes), de projections (y compris au sens cinématographique, cette « toile blanche des autres  »), de destins incontrôlables abandonnés à des gestes apotropaïques, à des superstitions (« je suis dans les mains / du pied droit / quand je touche terre »), c’est une terreur qui maintient en vie (« sans la peur je ne sais pas qui je suis », répète Sonia Lambertini et, comme Mario Fresa le dit d’ailleurs, _ «  les mots [d’un poète] jouent, dans le fond, toujours et uniquement avec la mort  »). Sonia Lambertini, en artiste, ne repousse pas l’idée mais, d’une certaine manière, elle en prend la responsabilité et se permet même de lancer une mise en garde (« Je voudrais dire / à tous les humains / à l’air important […] que / sous terre l’air n’existe pas / encore moins les adjectifs… ») ; le temps n’aide pas (« Celui qui a dit qu’on a le temps / est un sale menteur, un espion »), il est éphémère et fugace comme une fleur de cerisier, symbole princeps de caducité (« Sur la branche du cerisier / les fleurs ont la pointe blanche / en avril, j’ai le venin en bouche »). L’habitant-type de ce terrain vague, de cette pré-mort froide, aurait pu être (ou du moins Sonia Lambertini l’aurait-elle voulu, y avait-elle pensé) Strauch du Gel de Thomas Bernhard, qu’elle cite dans une section du livre malheureusement trop courte (Fragments pour Strauch) qui se compose d’un « prologue » et de sept textes de quelques vers, synthétiques et cependant très intéressants. Mort ou absence donc, autrement dit encore une condition où la communication est soit accompagnée d’une ombre soit dépourvue de sens (entendu précisément comme direction vers laquelle se diriger). Les ombres sont tantôt d’ « anciens figurants » dont les os pourtant craquent de façon très matérielle, comme dans une Totentanz une peu baroque, une danse macabre qui se répète à chaque fois que le monde matériel se reflète dans le néant à venir, toute comparaison étant lamentablement perdue ; tantôt celles contre lesquelles, comme Mario Fresa le dit, quoi qu’il arrive « on butte » chaque jour, les doutes, les inquiétudes, le « jeu des rôles ».
Et si l’on retrouve ici bien peu de l’angoisse qui habite la plupart de la poésie actuelle, les vers de Sonia Lambertini ne sont pas davantage empreints de méditation foscolienne – les temps changent, envolées les urnes des forts allumant l’âme aux choses remarquables, envolées aussi les choses remarquables. J’y vois plutôt une manière d’approcher la question comme qui dirait la tête haute, avec l’individualisme existentiel qui, lui, est bel et bien omniprésent aujourd’hui, et une tonalité particulière qui se reflète également dans l’écriture épurée, précise, fluide, immédiatement déchiffrable et cependant riche de belles nuances, surtout dans la sixième section – celle que je préfère sans aucun doute et de laquelle sont extraits les quelques vers cités plus haut – dont le thème, quoique fort et universel, ne perd rien de sa présence menaçante mais décante en des accents parfois lyriques, plus profondément personnels, intimes, « vrais ». […]


Sonia Lambertini vit à Ferrare. Elle est licenciée en Sciences de l’Éducation. De nombreux poèmes ont paru dans des revues, des anthologies, des catalogues d’expositions, et sont accessibles en ligne sur des sites et des blogs littéraires. Elle vient de publier son premier recueil de poèmes Danzeranno gli insetti (Marco Saya editore, 2016).

Silvia Guzzi est traductrice de l’italien, de l’anglais et de l’espagnol. Son site internet : www.Traductions.it

Giacomo Cerrai vit à Pise où il a suivi des études de Littérature italienne moderne et contemporaine. Il est poète et traducteur du français et de l’anglais. Il a publié les anthologies Imperfetta Ellisse (Accademia Casentinese di Arti e Lettere, Arezzo), La ragione di un metodo (Lulu, auto-publié), Camera di condizionamento operante (L’Arca felice, Salerne), Sinossi dei licheni (Clepsydra Edition, ebook), Diario estivo e altre sequenze (L’Arcolaio, Forlì), ainsi que sur différents sites en ligne. Une anthologie de textes de Ghérasim Luca, qu’il a dirigée et traduite, a paru en ebook pour [dia*foria en 2015, dans la collection apothēkē du projet floema sous la direction de Daniele Poletti. Il est traduit en français. Il dirige depuis plus de dix ans le site internet de poésie et de critique littéraire « Imperfetta Ellisse ». Il travaille actuellement à l’écriture de son nouveau recueil de poèmes et à la traduction et à la direction d’une anthologie complète d’un poète français.


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