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Poètes du Chiapas par Nicole Laurent-Catrice

dimanche 15 janvier 2017, par Cécile Guivarch

Le Chiapas est un état au Sud-est du Mexique. Il a fait partie du Guatemala jusqu’en 1824 et l’on y retrouve les mêmes composantes : forte proportion d’indigènes (25%), langues mayas (tsotsil, tzeltal, lacandon, chol, tojolabal etc...), artisanat très riche et coloré, grande pauvreté et forte identité.

Poèmes tsotsiles (ethnie maya du Chiapas)

Les poètes qui écrivent en langue indigène sont souvent des femmes qui sont de tradition orale, car ce sont elles qui maintiennent le mieux la tradition. C’est ainsi que Ámbar Past a recueilli auprès d’une quinzaine de femmes des poèmes incantatoires tsotsiles mis par écrit et réunis dans un livre artisanal : Conjuros y ebriedades (Ivresse et désenvoûtements),fabriqué dans les Talleres Leñateros (Ateliers Bûcherons).

En voici quelques extraits :

POUR QUE LA CHAUVE-SOURIS NE MORDE PAS LA BREBIS

Il y a une chauve-souris, Seigneur,
Il y a un papillon noir
qui arrive avec le vent
et mange l’oreille de la brebis.

Couleuvre, papillon, animal.
Elle laisse sa laine rouge de sang.
Sang son échine,
sang son dos.
Elle lui mord le cœur, Seigneur.

Ferme ses yeux avec six résineux.
Aveugle-la avec une fumée d’encens, Seigneur,
pour qu’elle ne voie pas les brebis
pour qu’elle ne morde pas tes semailles.

Cache le chemin de la chauve-souris.
Garde-la dans sa grotte
dans le cœur de la pierre.
Qu’elle passe dans le ventre de la montagne
Qu’elle s’en aille au milieu de l’herbe, Seigneur.

C’est par pure envie, Seigneur,
qu’elle nous dévore le sang.
Cache le chemin des montagnes,
du papillon, de la chauve-souris, Seigneur.

María Tzu


ENVOÛTEMENT POUR ATTIRER UN HOMME

Qu’il vienne avec des fleurs dans son cœur, l’homme.
Qu’il arrive avec tout son cœur.
Qu’il me parle à la chair.
Que son sang brûle pour moi
quand il me voit en chemin ou au marché.

Qu’il vienne nous rendre visite avec sa mère,
la tête baissée
et une bouteille de goutte pour mon papa.

Que son chemin soit droit, droite sa démarche.
Qu’il n’aille pas tomber dans la boue.
Que n’aille pas le croiser une mauvaise couleuvre.

Tu vas le regarder en face, Seigneur.
Je te le dis à l’oreille, dans le nez :

L’homme s’appelle Xun.

J’ai parlé à ta tête.
J’ai parlé à tes os.
Je t’ai appelé de ma bouche.

Je veux m’unir à lui.
Je veux que l’homme complète mon corps.

Petra Ernandes Lopes


CHANT POUR LA PLUIE

Ce n’est pas grave que je doive me baisser souvent.
Peu importe que je sois jetée au sol,
Père Tonnerre, Mère Tonnerre, Seigneur,
parce que mes champs de maïs souffrent.
Le maïs est en train de sécher.
La faim nous mord avec sa bouche sèche.

Je veux que la Terre soit verte, que fleurisse le maïs.
Je veux que tu me donnes quelque chose pour ma bouche, Seigneur,
ne serait-ce qu’un haricot, ou qu’un pois chiche.
Rien qu’une fève, un cédrat fibreux, une fane de navet.

Que tombe l’eau de tes yeux
Père de la Montagne Blanche,
Mère de la Crête Blanche,
Toi qui commandes à la Couleuvre,
Toi qui as la Panse pleine de Couleuvres,
Père Dévoreur de Jaguars, Spiritu Santo.

Que s’accumulent tous les nuages de toute la Terre, Seigneur.
Je veux l’eau de ses trois puits sacrés,
des trois sources de l’eau, de ses trois bassins.

Mais je ne veux pas du vent, Seigneur.
Je ne veux pas de la foudre.
Je ne veux ni l’éclair ni la grêle.

Seulement l’eau pour calmer la poussière, Seigneur,
pour en finir avec la sécheresse qui nous mord.

Me’ Komate


BERCEUSE

Fais dodo, fillette, fais dodo
Ton papa est fin saoul.

Et s’il vient pour me battre
Je m’enfuirai dans la montagne.

Fais dodo, fillette, fais dodo
Si tu pleures
il va venir le Pukuj.

Le voilà qui arrive,
Voilà ton papa qui arrive,
Ton papa, le Pukuj.

SVAYUBTASBIL OLOL CHVAY

¡Vayan, olol, vayan !
Yu’un ta me xyakub atot.

A ti mi yu’un chmajan tanae,
yu’un chita tav ta te’tik.

¡Vayan, olol, vayan !
Yu’un mi cha’ok xa tanae,
yu’un ta me xtal Pukuj.

Yu’un ta me xtal atot.
Yu’un atote, ja’me Pukuj.

Petra Tzon Te’ Vitz


À LA MÈRE DU VENT

Le vent chemine dans le champ de maïs.
Derrière le vent chemine la faim.
Le vent casse le maïs, Seigneur.
Il le laisse couché sur le sol,
parce que la Mère Vent a le cœur rouge.
C’est une envieuse,
une voleuse qui passe en mangeant les épis verts.

Mais mon champ n’est pas le repas du vent.

Arrête le vent ! Seigneur.
Arrête le nuage !

Et si le vent passe encore,
qu’il vienne sur le dos du champ de maïs.

Si le puceron arrive, Seigneur,
qu’il l’arrête en chemin.

S’il y a une Mère du Puceron
ou un Père du Puceron,
qu’il l’envoie sur une autre montagne.

Qu’allons-nous manger
s’il n’y a plus ma nourriture ?
Nous ne vivons que de maïs, Seigneur.

Petu Bak Bolom


POUR QUE LE MAIS NE S’ÉPUISE PAS TROP TÔT

Combien vais-je récolter,
mettre dans mon panier ?

Rien que tes rayons
ton ombre
ta chair, Seigneur,

Qu’on n’aille pas me les enlever
Qu’on ne me jalouse pas ce que je porte.

Rends-toi compte, rien de plus, Seigneur,
que le peu que je porte ici
où je garde mon ombre

je vais le récolter lentement
lentement je vais l’emporter à la maison.

Je vais le manger peu à peu.
Qu’il ne soit pas trop tôt fini.

María Tzu


DÉSENVOÛTEMENT POUR LE PEXI-COLA

Rappelle aux gens qui doivent m’acheter
qu’ils n’aillent pas dans l’autre boutique.

Envoie-moi des clients Seigneur,
Et qui paient bien, Seigneur.

Je veux vendre mes cigarettes à l’unité
les biscuits, les bonbons, le sel.

Qu’ils prennent des boissons
Qu’ils ne restent pas là à se rafraîchir seulement
car les boites en fer blanc s’oxydent.

Que ta rosée n’aille pas s’aigrir,
que le panta, le pexi, n’aillent pas pourrir.

Que la Boisson reste fraîche comme un enfant
qui travaille pour donner à manger à sa mère.

Loxa Jiménes Lopes


VEILLÉE FUNÈBRE

Grande Tante,
ton mal n’a pas passé.
Ta mort n’a pas passé.

Tu n’es pas seule à mourir,
moi aussi je vais mourir.

Nous allons être Terre.
Nous allons être argile.

Voici que je viens derrière toi,
petit œillet d’Inde,
petite fleur de ma mort.

Combien sont là couchés sous ta croix ?
Combien sont là sous ta passion ?

Maruch Méndes Péres


Depuis quelques années une poète tsotsil, Ruperta Bautista, se fait connaître car elle écrit dans sa langue maternelle et se traduit elle-même en espagnol. Elle a publié un très joli recueil, illustré et bilingue, avec un disque : Telar Luminario/ Xojobal jalob te’. Si elle compose ses propres poèmes, elle reste pourtant très imprégnée des mythes indigènes : la femme Volcan, l’éternel retour, la vénération du Soleil et de la Lune.

Jme’tik u (qu’elle a traduit par Lune, mais la traduction littérale serait Notre mère à tous)

Caresse sur le visage nocturne.

Regard allumé du petit matin,
yeux aux éclats d’argent pénétrant la nuit.

Miroir du promeneur noctambule
qui reflète le message et le silence
des voyageurs de la nuit.

Ruperta Bautista


Poèmes tojolabales (ethnie maya des Chiapas)

Carlos Lenkersdorf (1926-2010), chercheur, éditeur et traducteur à l’Université Autonome de Mexico (UNAM) a recueilli des poèmes de l’ethnie tojolabal. Les noms d’auteurs, comme dans toute tradition, ont peu d’importance ici. C’est le NOUS, la communauté, qui compte.

Notre Terre Mère

Terre Mère, vous
êtes notre soutien
et vous nous protégez.
Notre Mère c’est vous.

Vous nous donnez aussi
le champ, le café
et notre maïs
avec nos haricots.

Mère à nous
au cœur bon
tu nous donnes ton aide
dans notre champ de maïs.
Bien différents, en vérité,
sont les riches
qui ne respectent pas
la Mère.

Leurs champs, eh ! bien
pour eux que sont-ils ?
Ne sont-ils pas des marchandises
et rien d’autre ?

Ils les achètent, les vendent,
c’est la vérité
ils ne respectent pas
la Terre Mère.

Mère, Mère
garde-toi bien
du riche et entêté
destructeur.

Nous disons ici
qu’est inutile celui
qui achète et vend
La Terre Mère.

Nous savons aussi
assurément
qu’il faut respecter
la Terre Mère.

Ainsi nous dit
notre cœur
de ne jamais vendre
notre terre.

Ni de vendre
notre champ de maïs.
C’est par respect
pour notre Mère.

Chère Mère
garde-nous bien, bien ;
que jamais il ne nous arrive
de te vendre toi.

Frères, c’est à nous
aujourd’hui
de nous organiser
pour la Terre Mère.


A l’hôpital

Écoutez mes frères
le conte que je vais vous dire
les choses que je vois
car je suis à Comitán.

Je suis malade ici
dans cet hôpital
et ainsi je vois bien
leurs manières de faire.

Car dans l’hôpital
il y a beaucoup de malades
de différents villages
avec diverses maladies.

Nos frères souffrent
leur douleur est forte
et d’autres non
selon leur maladie.

Dans cet hôpital
si arrive un propriétaire
il est reçu avec plaisir
et ils l’ont à la bonne.

Si arrive un frère
qui est tojolabal
nous voilà bien perdus
dans cet hôpital.

Nous ne comprenons pas la langue
que parlent les docteurs
eux ne nous comprennent pas
ni notre maladie.

Et s’ils ne nous comprennent pas
ils ne nous respectent pas
leur cœur leur dit
que nous sommes ignorants.

Notre langue à nous
ils ne veulent pas l’apprendre
car ils ne respectent pas
notre façon de parler.

Dans ce monde, je dis,
les corps sont égaux
nous sommes tous frères
d’une même humanité.

Il y a des blancs et des bruns
des bambaras, des chinois, des indiens
nous sommes tous frères
d’une même humanité.

C’est pour cela que nous
nous devons apprendre
leur langue à eux
pour qu’ils nous respectent.

Mais eux aussi ils doivent
apprendre de même
la langue qui est la nôtre
ainsi nous serons frères.

Frères, je prends congé
que tout aille bien pour vous
et qu’il ne vous arrive rien
sur les chemins et sentiers.


La terre est à celui qui la travaille

La terre, oui, est à ceux
qui la travaillent vraiment,
ainsi le dit notre Général
Zapata, qui est notre frère.

Notre terre qui est pauvre
est de coteaux et de pierraille
c’est pourquoi donne peu
le maïs planté sur les pentes.

La bonne terre, oui, elle est
entre les mains des patrons
qui ont du bétail en quantité
et du café à vendre.

Les patrons, les chefs unis,
affirment tous avec force :
le champ communal est inutile
qu’on le vende une bonne fois.

Inutile aussi le maïs
mieux vaut semer du bon, bon café
si tous sont propriétaires
chacun est patron, patron.

Ils veulent mettre en vente aussi
notre terre communale
et ainsi nous diviser
nous affaiblir une bonne fois.

La loi le dit maintenant
que le droit nous permet
de mettre la terre en vente
et qu’on nous paie en métal.

Vendre la terre, c’est dire
vendre notre mère, ah ! caray !
et sans la mère, sans soutien
nous sommes les commis du patron.

La terre il faut la respecter,
parole d’homme, écoutez bien :
la terre en vérité est à ceux
qui la travaillent vraiment.


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