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Marva ZOHAR, traduite par Sabine Huynh

samedi 20 juin 2015, par Sabine Huynh

[blanc]traduit de l’anglais par Sabine Huynh[/blanc]

NdT : les versions originales anglaises de Times of Peace et Cheese Factory ont été publiées dans la revue The Ilanot Review, et la version originale en anglais de Our Winter dans Lavender Review.


Times of Peace

That afternoon under the mango
as we were filling out birth certificates
for children with unknown fathers ;
bureaucracy bewildered by the chaos of war,
______________________________________
and you mentioned not knowing your birthdate
because the papers burnt when the rebels
set fire to the hut,
your sisters too young to be sex slaves,
your brother too little to become a child soldier,
and your mother,
trapped inside,
______________________________________
I choked,
not on your words, but on the stink of sulfur sweat
reeking from your pores
the smell of fear itself,
and you said
we have to go all the way to the river now
because the rebels pissed in the well
that day, and every day, when they came,
and the vomit came up to my mouth
and I swallowed it
the way that I did
that night
when the rebels back home
______________________________________
who were not rebels at all
but men, simply men who rape
in times of peace.

En temps de paix

Cet après-midi-là sous le manguier
nous remplissions les certificats de naissance
d’enfants de père inconnu, dans le chaos guerrier
la bureaucratie était sens dessus-dessous et tu as dit
______________________________________
ne pas savoir quand tu étais née
quand les rebelles ont mis le feu
à la case, les papiers
ont brûlé, tes sœurs trop jeunes
pour servir d’esclaves sexuelles
ton frère trop petit
pour servir d’enfant-soldat
et ta mère, piégée à l’intérieur
______________________________________
j’ai suffoqué, pas à tes mots
mais à cette sueur de soufre, infecte
qui suintait de tes pores
et sentait la peur même
et tu m’as appris que depuis
vous deviez vous rendre à la rivière
— les rebelles ont uriné dans le puits ce jour-là
et à chaque fois qu’ils sont revenus —
le vomi a rempli ma bouche
mais je l’ai ravalé
comme je l’avais fait
cette nuit-là
quand les rebelles du village
______________________________________
qui n’étaient point des rebelles
mais des hommes, juste des hommes
qui violent
en temps de paix.


Cheese Factory

She worked in a cheese factory
and she was a good worker,
and most of the time she would
let them squeeze her
while she milked the cows or beat
the butter.
The only problem was she kept
leaking every month
and they couldn’t make it stop.
And in those times she became
unpleasant conversation
and had no mood for anything
sticky, and she ruined too many
batches of cheese.
The reasonable thing to do
was take out her
uterus, and they did.
But once they did,
the milk went sour
without becoming cheese
and it was like that all month long.

Fromagerie

Elle travaillait dans une fromagerie
et en bonne trayeuse
elle les laissait souvent
la serrer la pétrir
pendant qu’elle tirait le lait des pis
ou battait le beurre.
Hélas elle ne cessait
de dégoutter chaque mois
sous leurs regards impuissants.
L’ayant mauvaise elle les envoyait
paître et se tenait éloignée
de tout ce qui était poisseux
ruinant maints stocks de frometons.
Il furent contraints de lui retirer
son utérus.
Depuis le lait tourna
sans cailler ni donner de fromage
et ce fut ainsi le reste du mois.


Our Winter

That winter, our winter, your breasts hung from your
collarbone like a white mismatched pair of socks left on
the wire.

I remember how your shadow climbed all the way up the
ceiling when you made that first entrance into my trailer.

You took off your uniform like a cucumber peeling itself,
your skin so pale it seemed green.

You said I’m not going back there if they grab me by my balls.
I never knew a girl who talked like you.

I bathed you outside with the hose under the winter sun,
and I clothed you.
My own private refugee.

It was unthinkable for you to wear any of my dresses.
I gave you pajamas.
You were happy to wear them regardless of the hour.
You were happy, I think, even though you were very sad.

You made it sound magnificent as if you were running
from an entire army, not just that one officer who liked to
grab your ass.

You showed me something about touch—
there was no other way I could have learned,
I wasn’t ready to know it, and it hurt.

With money I had saved for the summertime, we bought
two goats from a shepherd in the Valley of the Goddess.
We brought them home hitchhiking. I know that sounds
impossible now, but this is the way that it was.

One was wet with milk, and we named her Frida
because of her eyebrows. The other was pregnant,
and we called her Persephone, but I can’t remember why,
no matter how hard I think of it.

At night I smelled the fear dripping from your pores
and guessed the things that were done to you
according to the imprints your tossing and struggling
left on the mattress.

In the morning we tried to milk the goats, our hands
learned the gesture of closing on the warm, grainy sack
one finger at a time, milk squirting on our smiles.

We packed apples and sandwiches and tea and headed,
the four of us, out to the meadow.

Soon Frida would die of a snake bite. We would carry her
heavy body into the trunk of a borrowed car.
I was laughing so hard my stomach was hurting.

Soon Persephone would be attacked by a pack of wild
dogs. She would deliver two dead baby goats.
The army police would come for you soon.

But that winter, our winter, when morning came we went
out, the four of us, after the milking. There were so many
flowers, it was wasteful, painful to watch.

You just wanted to scream at the earth—
save a little for later, save some for the season of decay.

I knew every new flower was marking the coming of
summer, the annual season of death when the earth aches
for rain, and the generals of the Middle East would start
growing impatient.

Everything was so flammable.
Sooner or later a fire would start, and village men would
run out to hit the flames with blankets.

Out of the flames the snakes and scorpions, the yellow
and the black, all of them will come running toward us.

In the warmth of winter sun we cooled our feet in the
puddles as if each foot was a bottle of champagne.
Floating leaves snuck up and touched our skin,
our feet jumping up, startled every time.

We stayed out there in the meadow while the kale and
chard in our garden grew bittersweet. When the jackals
called out from the valley and the sky began to turn, we
walked home.

Home—where the long goat tongues would sip water
from rusty pots and we would do our best
with the little human tongues we had been given
to sip all that was ours for sipping
for the duration of our winter.

Notre hiver

Cet hiver-là, notre hiver, tes seins pendaient
de tes clavicules comme deux chaussettes orphelines
sur un fil de fer.

Je me souviens de ton ombre grimpant jusqu’au plafond
la première fois que tu es entrée dans ma caravane.

Tu as retiré ton uniforme et tu ressemblais à un concombre
épluché, ta peau si pâle qu’elle en paraissait verte.

Tu as dit Même s’ils me traînent par les couilles je n’y retournerai pas.
Je n’ai jamais connu de filles qui parlaient comme toi.
Je t’ai lavée dehors au tuyau, sous le soleil d’hiver,
puis je t’ai habillée.
Ma réfugiée à moi.

Impossible pour toi de porter aucune de mes robes.
Je t’ai donné un pyjama
que tu enfilais joyeusement de nuit comme de jour.
Tu étais heureuse, je crois, même triste.

Tu racontais avec éclat, on aurait pu croire
que tu avais semé une armée entière, et pas seulement
cet officier qui aimait t’empoigner les fesses.

Tu m’as démontré quelque chose sur le toucher—
je n’aurais pu l’apprendre autrement,
je n’étais pas prête pour ça, et j’ai eu mal.

Avec mes économies pour l’été, nous avons acheté
deux chèvres à un berger dans la Vallée de la Déesse.
Nous les avons ramenées en stop. Je sais que ça paraît
invraisemblable, et pourtant.

Celle aux mamelles gonflées de lait, nous l’avons appelée
Frida, pour ses sourcils. L’autre était enceinte,
nous l’avons baptisée Perséphone, mais j’ai beau
me creuser la tête, impossible de me souvenir pourquoi.

La nuit je pouvais sentir la peur suinter de tes pores
et deviner ce qu’on t’avait fait
d’après les labours de ton corps
s’agitant et se débattant, sur le matelas.

Le matin nous nous sommes essayées à la traite, nos mains
enserrant à tâtons la poche chaude et granuleuse
un doigt après l’autre, du lait giclant sur nos sourires.

Des pommes, des sanwiches et du thé dans nos besaces
nous filions toutes les quatre pour les prés.

Une morsure de serpent nous prendra Frida et nous devrons
traîner sa lourde carcasse jusqu’à un véhicule emprunté.
Je rirai à m’en faire mal au ventre.

Perséphone se fera attaquer par une meute de chiens
sauvages. Elle enfantera deux chevreaux mort-nés.
La police de l’armée viendra bientôt t’arrêter.

Mais cet hiver-là, notre hiver, lorsqu’il a fait jour
nous sommes sorties, toutes les quatre, après la traite.
Toutes ces fleurs, quel gâchis, elles blessaient le regard

et te donnaient juste envie de crier à la terre—Gardes-en
un peu pour plus tard, pour la saison de la putréfaction
.

Je savais que chaque fleur annonçait la venue
de l’été, la saison annuelle de la mort, quand la terre expire
de soif, quand les généraux du Moyen-Orient commencent
à s’impatienter.

Tout attendait l’étincelle.
Tôt ou tard un incendie démarrerait, et les hommes
du village iraient battre les flammes avec des couvertures.

Du feu, les serpents et les scorpions, les jaunes
et les noirs, tous acourraient vers nous.

Sous la chaleur du soleil d’hiver nous trempions nos pieds
dans les flaques comme s’il s’agissait de bouteilles
de champagne. Des feuilles émergeaient qui touchaient
notre peau, nos pieds, qui sursautaient à chaque fois.

Nous allions par les prés alors que blettes et choux frisés
tournaient aigre-doux dans notre jardin. Aux cris
des chacals du fond de la vallée et au renversement
du ciel, nous reprenions le chemin de la maison.

La maison—là où les longues langues des chèvres aspiraient
l’eau des casseroles rouillées, là où nous nous efforcions
dotées de nos petites langues d’humain
d’aspirer tout ce que nous étions capables d’aspirer
pour toute la durée de notre hiver.


Marva Zohar is a poet, homebirth-midwife, and feminist activist. She has practiced midwifery in the U.S., Uganda (read her Diary of a Midwife : Uganda, in Midwifery today), and Israel. She is currently completing her MFA in poetry at Bar-Ilan University with an emphasis in poetry documenting gender-based violence. She is the winner of the 2013 Andrea Moriah Memorial Prize in Poetry. Her poems and essays are published or forthcoming in Ilanot Review, Brickplight, Cactus Heart Press, Tule Review, Gag, Ynet, and Midwifery Today Magazine, among others. Marva lives in Jaffa, Israel, by the sea.

Marva Zohar est poète, sage-femme à domicile, et activiste féministe. Elle a travaillé comme sage-femme aux États-Unis, en Ouganda (lisez son Journal d’une sage-femme en Ouganda, Diary of a Midwife : Uganda, dans Midwifery today), et en Israël. Elle est actuellement étudiante en Master de poésie à l’université Bar-Ilan, spécialisée dans la poésie qui documente la violence sexuelle et sexiste. Lauréate du prix de poésie Andrea Moriah Memorial en 2013, ses poèmes et ses essais ont été publiés ou le seront dans : Ilanot Review, Brickplight, Cactus Heart Press, Tule Review, Gag, Ynet, et Midwifery Today Magazine, entre autres. Marva vit à Jaffa, en Israël, au bord de la mer.


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