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Muriel Rukeyser

lundi 23 février 2015, par Sabine Huynh

[blanc]traduite en français par SABINE HUYNH[/blanc]

« The universe is made of stories, not of atoms. »
(Muriel Rukeyser, The Speed of Darkness, 1968)

— L’univers est fait d’histoires, pas d’atomes.

NdT : les poèmes suivants sont extraits de The Collected Poems of Muriel Rukeyser (University of Pittsburgh Press, 2005)
(Photo © Rollie McKenna)


To Be A Jew In The Twentieth Century

Is to be offered a gift. If you refuse,
Wishing to be invisible, you choose
Death of the spirit, the stone insanity.
Accepting, take full life. Full agonies :
Your evening deep in labyrinthine blood
Of those who resist, fail, and resist : and God
Reduced to a hostage among hostages.

The gift is torment. Not alone the still
Torture, isolation ; or torture of the flesh.
That may come also. But the accepting wish,
The whole and fertile spirit as guarantee
For every human freedom, suffering to be free,
Daring to live for the impossible.

Être juive au vingtième siècle

Est un don. Refusez-le,
Dérobez-vous, et sont élues
La mort de l’esprit, la folie brute.
En l’acceptant, prenez la vie absolue. Les agonies absolues :
Votre crépuscule inondé du sang labyrinthique
De ceux qui résistent, tombent et résistent : et Dieu
Réduit à n’être qu’un otage parmi les otages.

Le don est supplice. Non tant de la torture
Mentale, de l’isolement ou du supplice de la chair,
qui surviendront peut-être, mais du désir d’accepter,
L’esprit entier et fertile comme garantie
Pour chaque liberté humaine, souffrant pour être libre,
Osant vivre pour l’impossible.


Poem

I lived in the first century of world wars.
Most mornings I would be more or less insane,
The newspapers would arrive with their careless stories,
The news would pour out of various devices
Interrupted by attempts to sell products to the unseen.
I would call my friends on other devices ;
They would be more or less mad for similar reasons.
Slowly I would get to pen and paper,
Make my poems for others unseen and unborn.
In the day I would be reminded of those men and women,
Brave, setting up signals across vast distances,
Considering a nameless way of living, of almost unimagined values.
As the lights darkened, as the lights of night brightened,
We would try to imagine them, try to find each other,
To construct peace, to make love, to reconcile
Waking with sleeping, ourselves with each other,
Ourselves with ourselves. We would try by any means
To reach the limits of ourselves, to reach beyond ourselves,
To let go the means, to wake.

I lived in the first century of these wars.

Poème

J’ai vécu au premier siècle des guerres mondiales.
Un matin sur deux, j’étais limite folle,
Les journaux arrivaient avec leurs histoires légères,
Les nouvelles se déversaient d’appareils divers
Coupées par des réclames pour vendre des produits à des inconnus.
J’appelais mes amis sur d’autres appareils ;
Eux aussi limite fous pour les mêmes raisons que moi.
Peu à peu, je revenais au stylo et au papier,
Et fabriquais des poèmes pour des inconnus et des pas nés.
Pendant la journée je pensais à ces hommes et à ces femmes,
Courageux, créant des signaux par-delà les distances,
Contemplant un style de vie sans nom, aux valeurs presque inouïes.
Tandis que les lumières du jour baissaient et que celles de la nuit croissaient,
Nous tâchions de nous les imaginer, de nous retrouver,
D’établir la paix, de faire l’amour, de réconcilier
La veille et le sommeil, de nous accorder entre nous,
Avec nous-mêmes. Nous cherchions par tous les moyens possibles
À parvenir au seuil de nous-mêmes, à le franchir
Se défaire des moyens, se réveiller.

J’ai vécu au premier siècle de ces guerres.


The Key

I hold a key in my hand
And it’s cold, cold ;
The sign of a lost house
That framed a symbolic face.
Its windows now are black,
Its walls are blank remorse,
Here is a brass key
Freezing to the touch.

Of that house I say here
Goodness came through this door,
There every name was known,
And of all its faces
Unaligned beauty gives
Me one forever
That made itself more dear
By killing the cruelest bond :
Father murder and mother fear.

What perception in that face
Nothing but loneliness
Can ever again retrace—
Conflict and isolation,
A man among copper rocks,
Human among inhuman
Formal immune and cold,
Or a wonderful young woman
In the world of the old.

I walk the world with these :
A wish for quick speech
Of heathen storm-beaten poems
In pure-lined English sound,
A key in my hand that freezes
Like memories of faces
Whose intellectual color
Relieves their cruelty,
Until the wishes be found
And the symbols of worship speak,
And all may in peace, in peace,
Guiltless turn to that mouth.

La clé

Dans ma main une clé
Elle est froide, froide ;
Emblème d’une demeure perdue
Qui encadrait un visage symbolique.
À présent ses fenêtres sont noires,
Ses murs du remords vide,
Voici une clé de cuivre
Gelée sous les doigts.

Ici je dis de cette maison
Que la bonté en passa le seuil,
Tous les noms y étaient connus,
Et de tous ses visages
La beauté indisposée
M’en a légué un à jamais
Qui s’est fait plus précieux
En gâchant le lien le plus cruel :
Père meurtre et mère peur.

Que lire sur ce visage
Sinon ce que la solitude
Ne peut jamais retrouver—
Conflit et isolation,
Un homme parmi des rocs de cuivre,
Un humain parmi des inhumains
Des guindés des protégés des froids,
Ou une jeune femme merveilleuse
Dans un monde de vieux.

J’arpente le monde avec ceci :
Le désir d’une langue véloce
Faite de poèmes païens vaincus
Par les tempêtes, d’anglais pur et racé,
Une clé dans ma main qui gèle
Comme la mémoire des visages
Dont la teinte intellectuelle
Soulage leur cruauté,
Jusqu’à la découverte des vœux,
Et la parole des symboles de culte,
Et que tous en paix puissent, dans la paix
Et l’innocence, se tourner vers cette bouche.


Islands

O for God’s sake
they are connected
underneath

They look at each other
across the glittering sea
some keep a low profile

Some are cliffs
The bathers think
islands are separate like them

Les îles

Oh pour l’amour de Dieu
elles se touchent
sous l’eau

Elles se regardent
d’un côté et de l’autre de la mer constellée
certaines gardent un profil bas

D’autres sont des falaises
Les baigneurs croient
les îles comme eux, désunies


Then

When I am dead, even then,
I will still love you, I will wait in these poems,
When I am dead, even then
I am still listening to you.
I will still be making poems for you
out of silence ;
silence will be falling into that silence,
it is building music.

Même après

À ma mort, même après,
je t’aimerai encore, j’attendrai, dans ces poèmes,
à ma mort, même après,
je t’écouterai encore.
Je t’écrirai des poèmes
avec du silence ;
du silence choira dans ce silence,
composant de la musique.


Muriel Rukeyser (1913-1980) était une poète juive américaine, à l’écriture engagée, à la poésie protestataire, par le biais d’une langue souvent simple et directe. Profondément humaniste, elle s’attachait à décrire les conditions de vie des femmes dans la société américaine, et à dénoncer les injustices et les inégalites, de classe, de race et de sexe, dans des poèmes lyriques, prosaïques, ou narratifs, certains tenant même du « documentaire poétique », avec leurs juxtapositions de registres de langue, surprenantes et convaincantes. Son travail, très considéré par les lecteurs féministes, est largement étudié au sein des cursus d’études universitaires gay et lesbiennes.


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1 Message

  • Muriel Rukeyser Le 11 mai 2015 à 21:34, par Sabine Huynh

    On m’a demandé pourquoi j’avais traduit "connected" par "elles se touchent", dans le poème "Les îles". Ma réponse : ces vers de Jules Supervielle...

    Livrez vos mains aux miennes,
    Écoutez la rumeur :
    Nos âmes attardées
    Viennent de leurs frontières.

    Voici qu’elles se touchent.
    C’est l’ombre et la lumière
    Qui se croient immobiles
    Et tremblent de changer.

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