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Matt Rosen traduit André Breton et Pierre Reverdy en anglais

dimanche 3 juillet 2016, par Sabine Huynh

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MATT ROSEN est photographe et écrivain. Originaire de Londres, il fait actuellement ses études à Paris et se spécialise dans la poésie surréaliste. Ses photographies ont été publiées dans plusieurs revues et ouvrages, y compris Stirring : A Literary Collection, et Driftwood Press. Il s’évertue à traduire des œuvres du groupe surréaliste qui sont encore inédites en anglais (comme les deux traductions de Breton et Reverdy qu’il offre à Terre à ciel). Il vient de terminer la traduction de la première partie de Grains et Issues de Tristan Tzara, et il espère trouver une maison d’édition qui serait intéressée par la publication de ce travail. Il a aussi traduit des textes de Robert Desnos et il entame la traduction du recueil Les Yeux d’Elsa de Louis Aragon (inédit en anglais, à bon entendeur...). Sa première pièce de théâtre, The Sower Works for Mastery by Turning the Wheel , est actuellement mise en scène pour le festival de théâtre conceptuel Fourplay.

(Photo d’André Breton : source)
(Photo de Pierre Reverdy : source)



Tournesol - André Breton

La voyageuse qui traverse les Halles à la tombée de l’été
Marchait sur la pointe des pieds
Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux
Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce flacon de sels
Que seule a respiré la marraine de Dieu
Les torpeurs se déployaient comme la buée
Au Chien qui fume
Où venaient d’entrer le pour et le contre
La jeune femme ne pouvait être vue d’eux que mal et de biais
Avais-je affaire à l’ambassadrice du salpêtre
Ou de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée
Les lampions prenaient feu lentement dans les marronniers
La dame sans ombre s’agenouilla sur le Pont-au-Change
Rue Gît-le-Cœur les timbres n’étaient plus les mêmes
Les promesses de nuits étaient enfin tenues
Les pigeons voyageurs les baisers de secours
Se joignaient aux seins de la belle inconnue
Dardés sous le crêpe des significations parfaites
Une ferme prospérait en plein Paris
Et ses fenêtres donnaient sur la voie lactée
Mais personne ne l’habitait encore à cause des survenants
Des survenants qu’on sait plus dévoués que les revenants
Les uns comme cette femme ont l’air de nager
Et dans l’amour il entre un peu de leur substance
Elle les intériorise
Je ne suis le jouet d’aucune puissance sensorielle
Et pourtant le grillon qui chantait dans les cheveux de cendres
Un soir près de la statue d’Etienne Marcel
M’a jeté un coup d’œil d’intelligence
André Breton a-t-il dit passe

Sunflower - André Breton

The traveller who crossed les Halles at the fall of summer
Was walking on tiptoe
Hopelessness was rolling across the sky its lilies oh so beautiful
And in the handbag there was my dream this vial of smelling salts
That only God’s godmother had breathed
Torpors unfurled themselves like mist
At the Chien qui fume
Where the pros and cons alike just entered
Not seeing the young woman well and from askew
Was I dealing with the ambassador of saltpetre
Or with the white curve over black that we call thought
The lanterns catching fire slowly in the chestnut trees
The shadowless lady knelt on the Pont-au-Change
Rue Gît-le-Cœur the stamps were no longer the same
Night’s promises were finally kept
The travelling pigeons the kisses of life
Became one on the breast of the unknown beauty
Poking under the the fold of perfect meanings
A farm prospered in the heart of Paris
And its windows looked onto the Milky Way
Yet no-one lived there yet due to the incidents
Incidents more dedicated to their task than phantom inhabitants
The ones like this woman seem to be swimming
And a bit of their being enters into love
She internalises them
Am I not the plaything of any sensual power
And yet the cricket singing in the ashen hair
One night by the statue of Etienne Marcel
Gave me a knowing look
André Breton said he go on your way


Près de la route et du petit pont - Pierre Reverdy

Mec

La face des têtes

Idoles
Dans un coin où passe une voiture

Tout dort
Une minute à peine

Et je suis là
Les yeux penchés sur la caricature
Un poing sur la réalité bien pleine
Hélas que tout est loin
Les numéros s’en vont

Sur la planche où saignait un nom de quelques lettres

Mercredi

Vent crevé
Le trou perce la date
Et l’on passe à travers sans s’en apercevoir
Les taches ont vieilli sur le pont peint en vert
Et les arbres qui passent
Jamais sur le chemin de trace ou de revers
Un homme qui se hâte

By the Road and the Little Bridge - Pierre Reverdy

Man

Heady

Idols
In a corner when a car goes by

All sleep
One minute at most

And I am there
Eyes leaning over the caricature
A fistful over fact full reality
Alas all is far
The issues are off and away

On the board where bleeds a literary name

Wednesday

Crippling winds
The hole pierces the date
And we cross over without noticing
The stains have grown old on the green-painted bridge
And the trees that pass
Not once by way of the trail or setback
A man that makes haste



(Photo © Matt Rosen)



ENTRETIEN AVEC MATT ROSEN, par Sabine Huynh

- Matt Rosen, dites-nous tout : d’où vous vient votre intérêt pour la traduction d’une part, pour la poésie surréaliste d’autre part, et finalement pour la traduction des textes surréalistes ?

J’ai grandi dans le quartier de Hampstead à Londres et à deux pas de chez moi se trouvait la rue où vivaient la photographe Lee Miller et son mari Roland Penrose, ainsi que l’artiste E.L.T. Mesens, c’était un peu le cœur du mouvement surréaliste en Angleterre, et c’est là où l’International Surrealist Exhibition de 1936 a été organisée avec Man Ray, André Breton et les autres : un moment-clef dans la légitimisation du mouvement (d’ailleurs, je crois qu’il y aura bientôt une exposition à Edimbourg sur l’exposition de 1936). Ensuite, j’ai vécu pas loin de la rue de Tournon, à Paris, rue dans laquelle Paul Éluard a présenté Roland Penrose à son jeune ami, le poète David Gascoyne, ce qui a marqué la naissance du mouvement en Angleterre en 1936. Ce type d’anecdote personnelle qui me lie par hasard aux figures du surréalisme me parait toujours bien drôle vu la place que le surréalisme accorde au hasard. C’était naturel, dans ce schéma de coïncidences surréalistes, que la librairie où j’ai exposé pour la première fois l’année dernière se trouvait à trente secondes de ce lieu de rencontre entre Gascoyne et Penrose, mais je ne me suis rendu compte de cela qu’une fois l’exposition organisée. J’ai l’impression que le surréalisme me suit d’une manière ou d’une autre. Il fallait essayer de saisir ces coïncidences étranges autour de moi pour mieux les comprendre (et en voici une autre : rédigeant cette réponse-ci dans le bureau de mon père, je viens d’écraser un pauvre papillon de nuit avec la première chose qui m’est tombée sous la main, la biographie de Lee Miller).

- Pourquoi faut-il continuer à lire les surréalistes, à votre avis ?

Je crois que le surréalisme, bien qu’il soit un mouvement historique, n’est pas fermé en tant qu’approche. C’est une façon de comprendre, de trancher le caractère aléatoire du monde comme il apparaît, de s’exprimer. Nous avons à peine tiré et appliqué les leçons du mouvement historique. À nous de comprendre en quoi le monde n’est pas toujours linéaire.

- Vous-êtes vous aussi intéressé aux travaux des surréalistes anglais, qui ont émergé bien après la publication du premier Manifeste du surréalisme (1924) d’André Breton ?

Je suis tout à fait intéressé par le surréalisme anglais. J’ai passé quelque temps dans le Sussex, où certains avaient des maisons de vacances (notamment Edward James, le mécène de Dali et qui est une figure injustement oubliée selon moi). Je m’intéresse surtout au problème de la tradition dans le surréalisme – le mouvement tantôt se sépare du passé afin de se situer comme une esthétique intemporelle, et tantôt revendique une affiliation aux autres avant-gardes. Chez les Anglais, et surtout chez Humphrey Jennings, cela se manifeste par un lien particulier avec le romantisme anglais (les collines, Blake, le labeur humain). C’est pourquoi chez Jennings, qui travaillait à la fois comme artiste et comme propagandiste, la relation entre ce qui est intime et ce qui est partagé me fascine autant et produit un surréalisme tout à fait unique et anglais.

- Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez en traduisant les surréalistes français en anglais ?

À mon avis, quand on traduit les surréalistes, on n’effectue pas un travail de « remplacement ». C’est une écriture en soi, c’est mimer la puissance particulière de chaque œuvre, l’évoquer. Je ne veux traduire que les œuvres qui me parlent déjà en français, qui me regardent dans les yeux, en quelque sorte, c’est-à-dire les œuvres où je vois déjà un élément qui me ressemble, dont je peux attester et avec lequel je peux coexister sans m’en emparer.
Les questions classiques de la traduction, la question de savoir si nous avons vraiment lu un texte si nous n’en avons lu qu’une traduction, celle de savoir si vous et moi nous avons lu le même texte si nous ne sommes pas d’accord sur l’emploi de certains termes, de certains temps, ou alors si nous manquons de certaines connaissances requises qu’un autre lecteur posséderait – l’écriture surréaliste pose des questions concernant sa nature-même, sans même être traduite. Elles ne sont pas neutralisées à travers la traduction, au contraire, elles refont surface plutôt. Bien sur, la question du calembour, d’utilisation des temps qui ne se fait pas tout à fait de la même façon dans d’autres langues, cela est bien difficile à refléter en anglais, mais je crois que traduire les surréalistes, c’est pénétrer dans leur monde et leurs enjeux linguistiques et métaphysiques autant que possible, sans lâcher prise sur son propre emplacement dans le monde.
(Photomontage : Hortense d’Hardemare et Matt Rosen)




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