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Torild Wardenær

mercredi 30 décembre 2015, par Roselyne Sibille

« Rien de moins que l’univers » : l’énigme et l’héritage dans la poésie de Torild Wardenær par Anne-Marie Soulier

Torild Wardenær est née le 30 novembre 1951 à Stavanger, petite ville portuaire du sud de la Norvège, où elle réside toujours.

Son entrée en poésie est inaugurée en 1994 par le recueil I Pionértiden "Au temps des pionniers", bientôt suivi de Null komma to lux "Zéro virgule deux lux" (1995), Houdini til minne "En mémoire de Houdini" (1997), Døgndrift "Dérive des jours et des nuits" (1998).
Non moins riche est la dernière décennie, avec Titanporten "La Porte du Titan" (2001), Paradiseffekten "L’Effet de Paradis" (2004), psi (2007), Mens Higgsbosonet gnager (mot à mot "Tandis que ronge le boson de Higgs" (janvier 2011), Passord : Kairos "Mot de passe : Kairos" (2013), tous encore inédits en France excepté quelques textes parus dans des revues.
Certains de ses poèmes ont fait partie de diverses performances et expositions de land art.
Son œuvre a été couronnée en Scandinavie par plusieurs prix de poésie prestigieux.

Les titres de ses recueils disent assez le vif intérêt de Torild Wardenær pour l’exploration inlassable des mythologies comme des sciences dites exactes – domaine au demeurant fort peu perçu comme « poétique » – voyages dont elle revient riche d’inépuisables tensions entre le monde physique et l’univers métaphysique.
Sorcière à la chevelure « comme une meule de foin », aux rotules « pleines de sérum et d’argent », elle va et vient dans un temps « entre l’enfance et le royaume de Dieu », reçoit de l’au-delà des recettes de vie drolatiques, avale les étoiles « crues », et fait assez confiance à « la toute-puissance du langage » pour haranguer des foules rétives et écrire en secret à Guillaume Apollinaire.
Sourcière secourue par sa seule intuition, elle ne s’interdit aucune époque ni aucune géographie, pourvu qu’elle y déniche des eaux vivaces, des oiseaux bavards, des éclosions inédites, de quoi nous convaincre enfin que science et poésie sont également spéculatives, et donc étrangement spéculaires.

« Jeg forsøker å skrive verden frem, intet mindre enn verden »
« J’essaie de faire apparaître l’univers en l’écrivant, rien de moins que l’univers ».

C’est par ces mots que commence le recueil de Torild Wardenær intitulé Mens Higgsbosonet gnager, autrement dit "Tandis que ronge le boson de Higgs". Beau titre énigmatique en norvégien, également en anglais ("While Higgs’ boson gnaws"), dramatiquement inadéquat en français si l’on s’en tient au mot à mot. Recueil écrit dès 2010 : alors que ce « boson », devenu fameux depuis, n’était encore que pure spéculation mathématique, l’intuition d’une poète en savourait déjà la réalité.

C’est que Torild est une sorcière. Elle a le pouvoir de créer des formules magiques à partir des mots les plus simples, le pouvoir de faire apparaître l’insolite dans le banal, le sacré dans le profane, le pouvoir de transmettre la folie créatrice. Une énigme met aussitôt son regard à l’affût, les catégories convenues se dissolvent, les frontières entre infiniment grand et infiniment petit ne trouvent plus leurs lieux.

L’œil connaît son pouvoir, d’autant mieux qu’il est lui-même un monde tout entier, ”den varme klodet bak ditt øyelokk… landet du kaller Iris.” : « la planète tiède derrière ta paupière… le pays que tu nommes Iris » (I pionértiden, 1994). A lui seul le regard fait jaillir le monde :

Å være blind, men å se i en glimt

Jeg har lyttet tålmodig til beskrivelsene av verden.
Jeg har latt meg underholde av de lange legendene om form,
om farger. Men ingen kan forføre meg. Jeg eier kunskaper om
forskjellen mellom hud og jern. Jeg kjenner til det særskilte
slektskapet mellom vann og silke. Jeg hersker over en galakse
som bare har ett uutforsket område ; den varme klodet bak ditt
øyelokk.
Derfor har jeg bestemt meg. Når den omvendte verden byr seg
fram, skal jeg ikke gjøre annet enn dette :
Holde ditt hode fast og reise inn i landet du kaller Iris.

Opplyst kan jeg vende tilbake.
Bereist.
En jordomseiler
En blind seer.

I pionértiden ("Au temps des pionniers"), Aschehoug, Oslo 1994

Être aveugle, mais voir en un éclair

J’ai écouté patiemment les descriptions du monde.
Je me suis laissé entretenir des longues légendes sur les formes,
les couleurs. Mais nul ne peut m’abuser. J’en sais beaucoup sur
la différence entre la peau et le fer. Je reconnais la parenté
particulière entre l’eau et la soie. Je règne sur une galaxie
qui n’a qu’un seul domaine inexploré : la planète tiède derrière ta
paupière.
C’est pourquoi je suis bien décidée. Que le monde inversé vienne à
s’offrir, je ne ferai rien d’autre que ceci :
Tenir ferme ta tête, pénétrer au pays que tu nommes Iris.

Éclairée je peux m’en retourner.
Arpenteuse du monde.
Navigatrice des terres.
Voyante aveugle.

Le regard emmène la conscience au-delà des apparences où s’arrête la foule, au-delà même du temps :

Moribund

Jeg står foran skjelettet av en kvinne. Det er spinkelt, like høyt som jeg og lukket inne i en
glassmonter. Mellom noen ribbein strekker det seg fremdeles rester av noe som ligner tynt,
gjennomsiktig skinn. Hoftebeina er skålformede. Det latinske navnet, os ilium, står skrevet
direkte på dem med svart skrift. De kan ha skjermet ut et foster, tenker jeg. Hun har i
hvert fall selv vært foster engang, beskyttet av slike hoftevinger. Men det er lenge siden. Før beina hardnet, fontanellen grodde igjen og kjøttet vokste ut. Hun må ha tenkt på det.
Den gang huden ennå var stram og hun hadde en munn. At hun en gang skulle ligge i jorda og at røttene til sypresser, skulle kile seg inn mellom spolebeina hennes og at de som hadde
elsket henne skulle stå ved graven. Slik ble det altså ikke. Jeg er lei for det, sier jeg høyt.
Snur meg beskjemmet bort. Passerer langsomt den utstoppede flodhesten med det lure øyet
og den store, opphengte beingrinden etter en blåhval, før jeg går ut.
Står på skjelettføttene mine på den kalde trappa. Ser på trærne, på jorda og himmelen.
Unngår å møte noens mørke blikk. Legger ansiktet i beherskede folder og holder tanken i en så stram tøyle at den ikke får en sjanse til å gå amok i sitt lille rom, i sin korte tid.

(I pionértiden)

Moribonde

Je suis debout devant le squelette d’une femme. Il est tout grêle, de la même taille que moi et enfermé dans une vitrine. Entre quelques-unes des côtes s’étalent encore les restes de ce qui ressemble à un cuir fin, transparent. Les os des hanches ont la forme de coupes. Leur nom latin, os ilium, est écrit directement dessus en noir. Ils ont peut-être abrité un fœtus, me dis-je. Elle, en
tout cas, a été un fœtus autrefois, protégé par les mêmes ailes. Mais il y a longtemps. Avant que les os ne durcissent, que les fontanelles ne se mettent à pousser, et la chair à croître. Elle a dû penser à cela.
Quand la peau était encore tendue, et qu’elle avait une bouche. Qu’un jour elle serait allongée dans la terre, que des racines de cyprès viendraient s’insinuer entre ses radius, et que ceux qui l’avaient aimée se tiendraient debout devant sa tombe. Il n’en a pourtant pas été ainsi. Pardon, dis-je tout haut.
Je me détourne, honteuse. Passe lentement devant l’hippopotame empaillé à l’œil rusé, la grande grille d’os suspendue à une baleine bleue, et sors.
Reste debout, mes pieds de squelette sur l’escalier froid. Regarde les arbres, la terre et le ciel.
Evite de rencontrer le regard sombre de quelqu’un d’autre. Arrange mon visage en plis obéissants, et retiens mes pensées par une bride si tendue qu’elle n’ont aucune chance de s’affoler dans leur petite chambre, dans leur peu de temps.

Honte et embarras du corps physique, de notre animalité de mortels, cependant que les animaux nous observent de leurs yeux qui savent :

… Et ubehag i kroppen, en ødelagt rytme, en avbrutt drømmeløs døs.
Nå må du våkne. Nå må du være stille. Nå må du ha vindusplass
i niende vogn på høyre side. For der ute, mellom graner, står dagen.
Årvåken og vendt mot deg.
En rådyrkalv. Sky. I en skyggeblå glenne.

(I pionértiden)

… Malaise dans le corps, rythme détruit, interruption d’une somnolence sans rêves.
Réveille-toi maintenant. Reste calme. Va t’asseoir près de la fenêtre
dans le wagon numéro neuf, à droite. Car là-dehors, entre les sapins, c’est le jour.
Vigilant, tourné vers toi.
Un petit faon. Timide. Dans un vallon bleu comme l’ombre.

Innocence des faons, matins des premiers jours. Nostalgie de l’état d’oiseaux, de ce temps où nous n’étions pas enfermés dans la pesanteur des « corps » :

Fugler

serafiske
med glinsende drakter
betrakter de våre fjærløse lemmer
men søker oss aldri
for vi er kropper ;
eksilets sted i verden

(I pionértiden)

Oiseaux

séraphiques
en costumes luisants, les yeux noirs,
ils observent nos membres sans plumes
mais jamais ne nous recherchent
car nous sommes des corps :
le lieu de l’exil dans le monde

Exil et désespoir de l’humain, oui, affolé de douleur jusqu’à meurtrir le corps de son semblable, fouiller jusqu’aux cellules les plus intimes, les plus tendres, ignorées, sans défense sous la brutalité des armes, toutes les armes, tout ce qui va meurtrir – commettre le meurtre aveugle. Le regard du poète, sans réparer les corps, leur offre du moins l’hommage de la lamentation, un monument aux noms inconnus inséré dans une liste provisoire de porteurs de mort :

Kubber daggerter huggerter

... KUBBER DAGGERTER HUGGERTER HAKKER REVOLVERE SVOVELSYRE KNIVER ØKSER HELLEBARDER CYANID BATONGER DOLKER HAGLER KANONER LANSER RIFLER KÅRDER DRIVMINER SABLER BAZOOKAER FLORETTER KULESPRØYTER ATOMBOMBER KARABINER SIGDER GIFTGASS MUSKETTER TORPEDOER KRUMSABLER SPRETTERTER NAPALM FLINTBØSSER HÅNDGRANATER LUFTPISTOLER DDT MAGNETMINER MITRALJØSER TANKS MASKINGEVÆR LANGBUER SJØMINER MUSKEDUNDRE MAUSERE


...stemmespalten, lærhuden, lymfeknuter, kapillærsløyfer, lendehvirvlene, meniskene synovialleddene, lillehjernen, gliaceller, binyrebarken, Bowmanns kapsel, månebenet, pupillen, urinledere, neseskilleveggen, bakhodelappene, blindtarmen, halsarterien, kraniehulen, portvenen, Merkels skive, jomfruhinnen, visdomstennene, undertungekjertelen, kremastermuskelen, tårebenet, sinusknuten, tarmbeinslendemuskelen, regnbuehinnen, eustachiske rør, pyramidelappen, mitralklaffen, kilebenet, hjerteposen, kuleledd, ribbebrusk, isselappen, pulsårer, skreddermuskelen, indre ankelknoke...

SENNEPSGASS HARPUNER BRANNRØR LANDMINER SLEGGER NØYTRONBOMBER ARSENIKK PANSERGRANATER GILJOTINER DYPVANNSBOMBER JAKTKNIVER GRANATKARDESKER MACHETER FLAMMEKASTERE HYDROGENBOMBER LUFTVERNKANONER SALONGGEVÆR KRYSSERRAKETTER SALPETERSYRE KØLLER BAJONETTER KAMPVOGNER STILETTER SLAGSVERD KASTESPYD STOKKER SLYNGER LANSETTER SKALPELLER NERVEGASS KLASEBOMBER ...

Paradiseffekten ("L’effet de paradis"), Aschehoug 2003

Billots dagues coutelas

… BILLOTS DAGUES COUTELAS PIOCHES REVOLVERS ACIDE SULFURIQUE COUTEAUX HACHES HALLEBARDES CYANURE GOURDINS POIGNARDS CHEVROTINES LANCES CARABINES RAPIÈRES MINES FLOTTANTES SABRES BAZOOKAS FLEURETS MITRAILLETTES BOMBES ATOMIQUES ESCOPETTES FAUCILLES GAZ ASPHYXIANTS MOUSQUETS TORPILLES CIMETERRES CATAPULTES NAPALM FUSILS À SILEX GRENADES À MAIN PISTOLETS À AIR DDT MINES MAGNÉTIQUES MITRAILLEUSES TANKS FUSILS-MITRAILLEURS ARCS MINES SOUS-MARINES TROMBLONS MAUSERS

… la glotte, le derme, ganglions lymphatiques, nœuds capillaires, les vertèbres lombaires, les ménisques, les articulations synoviales, le cervelet, cellules gliales, glandes surrénales, capsules de Bowman, l’os lunaire, la pupille, uretères, la cloison nasale, les lobes occipitaux, l’appendice, la carotide, la cavité crânienne, la veine porte, le disque de Merkel, l’hymen, les dents de sagesse, les glandes sublinguales, le muscle crémaster, les glandes lacrymales, le nœud sinusal, le muscle psoas, l’iris, trompes d’Eustache, le lobe pyramidal, les valvules mitrales, l’os cunéiforme, le péricarde, articulations sphéroïdes, cartilages costaux, le lobe pariétal, les artères, le grand adducteur, la malléole interne…

GAZ MOUTARDE HARPONS LANCE-FUSÉES MINES TERRESTRES MARTEAUX-PILONS BOMBES À NEUTRONS ARSENIC GRENADES ANTICHARS GUILLOTINES TORPILLES SOUS-MARINES COUTEAUX DE CHASSE SHRAPNELLS MACHETTES LANCE-FLAMMES BOMBES À HYDROGÈNE CANONS ANTIAÉRIENS CARABINES DE FOIREMISSILES ANTI-CROISEURS ACIDE NITRIQUE BAÏONNETTES TANKS STYLETSGLAIVES JAVELOTS CANNES FRONDES LANCETTES SCALPELS GAZ PARALYSANTS BOMBES EN GRAPPES…

Si la sorcière n’a pas le pouvoir de faire disparaître la folie de l’humain, elle peut décider de choisir sa propre folie, passer sans transition de la moribonde à l’immortelle :

Jeg kan hva tid som helst bli grepet av en plutselig
udødelighetens galskap

Jeg kan hva tid som helst bli grepet av en plutselig udødelighetens galskap og
også bli besatt av alle de liv som til nå er gått med.
Besatt av at jeg selv har overlevd, av dagene som eter de elskende opp
av den uopphørlige avlyttingen av kroppens røde indre.
Jeg er blitt gal, men er beskyttet mot nordavinden og er omgitt av varsler.
Kneskålene er fylt av sølv og blodvann. En nattmester messer og en mamma
står bøyd over meg.
Om dagen er håret hennes dekket av et tranebærfarget skjerf.
Om natten henger det ned i ansiktet mitt mens hun våker over meg, og det er nå
mens jeg som novise ligger og prøver ut mitt fremtidige dødsleie, det er nå
i den korte stunden det varer før hun tenner en lampe og det glimter
i en innfattet stein hun bærer i øret, at varslene tar form.
Det er her i sonen mellom barndommen og guds rike at hun gir tegn til nattmesteren og livgiveren, og rommet utvider seg på ny til et større rom
der jeg skal våkne opp og forelske meg igjen, forlove meg.

(Paradiseffekten)

Je peux n’importe quand être saisie
d’une folie soudaine d’immortalité

Je peux n’importe quand être saisie d’une folie soudaine d’immortalité et même
possédée par toutes les vies qu’à ce jour j’ai frôlées.
Possédée par l’idée d’avoir survécu, par les jours qui dévorent les amants
par l’écoute ininterrompue du rouge dedans du corps.
Je suis devenue folle, mais je reste protégée du vent du nord et entourée d’avertissements.
Mes rotules sont emplies d’argent et de sérum. Un veilleur de nuit dit la messe et une maman
se tient penchée sur moi.
Le jour ses cheveux sont couverts d’un foulard couleur d’airelle des marais.
La nuit ils tombent sur mon visage quand elle veille sur moi, et c’est maintenant
tandis que novice allongée j’essaie mon futur lit de mort, c’est maintenant
juste avant qu’elle n’allume la lampe qui fera luire
la pierre sertie qu’elle porte à l’oreille, que l’avertissement prend forme.
C’est là, dans cette zone entre l’enfance et le royaume de Dieu, qu’elle fait signe au veilleur de nuit
au donneur de vie, et à nouveau la pièce s’élargit et devient une vaste chambre
où je vais m’éveiller pour tomber amoureuse encore, me fiancer.

L’humour reste pourtant la consolation la plus sûre, si l’on prend soin de l’appliquer à soi-même. Car l’envol est parfois impossible, et la magie pas toujours dans les grimoires. La poète s’invente en « déesse », assignée par elle-même à envoyer des « rapports », les récits drolatiques de ses tentatives de recours à des temps parallèles.

A qui voudrait échapper au temps, la recette, pourtant, échappera comme un oiseau :

Gudinnerapport V

Ute blafrer en svær farmakope, arkene er spredd for alle vinder
se, her er ett, blåst høyt opp under mønet. Det klistrer seg til veggen og
jeg henter det inn med stort besvær, tørker det foran ovnen, leser
den halvt utviskede resepten :

Å tilberede et pulver for lindring av visnende tid

Trykk et bilde av dronning Nefertiti til ditt bryst.
Ikke tenk på den glatte huden hennes
munnens bue, de høye kinnbeina, den jadegrønne hodepryden
bare lukk øynene og trykk det til ditt bryst.
Hvis noe drysser ned nå, er det pulveret - til å inntas eller strøs.

Jeg lukker øynene, åpner dem igjen, ser nøye etter, står det virkelig dette
eller har jeg tatt feil igjen.

Titanporten, ("La Porte du Titan"), 2001

Rapport de déesse V

Dehors flottent les pages d’un lourd grimoire, feuillets offerts à tous les vents
tiens, en voilà un, envolé tout là-haut sous le faîte. Il se colle contre le mur et
je le récupère à grand-peine, le fais sécher devant le poêle, lis
cette recette à demi effacée :

Préparation d’une poudre pour adoucir les flétrissures du temps

Presse sur ta poitrine un portrait de la reine Nefertiti.
Ne pense pas à sa peau douce,
ni à l’arc de sa bouche, à ses hautes pommettes, à sa coiffe de jade
ferme les yeux c’est tout et presse-le sur ta poitrine.
Si tu sens tomber quelque chose, c’est la poudre – à ingérer ou à répandre.

Je ferme les yeux, les rouvre, regarde de près, cela est-il vraiment écrit
ou bien me suis-je encore trompée.

Le temps, mieux vaut lui faire confiance, se confier même à lui, compter nos héritages : « Arvestykke » (« Héritage »), suivi d’un numéro en chiffres latins, est le titre de plus en plus présent des poèmes des derniers recueils.

Arvestykke CCCXXXVI

Klorofyllritual I

Ankomme tredje årtusenet, halvt avvæpnet og halvt armert,
for grønt tørster etter mitt utvannede milleniumblod, eller
grønt unnviker meg og skal overleve meg, eller er vi av samme kraft ?

Skal jeg kanskje stå her nord i Europa, sammen med det alltid tilbakevendende
klorofyllet, og langsomt og på ny måtte oversette alt til en grovhugd poesi
mens lys, vann og mestersonetter faller og splintres og spres over byer og veier
og må letes opp og føres tilbake i omløp med trærne og fuglene her omkring,
men også med alt det andre jeg fortsatt vil komme til å begjære ; tempererte
regioner og ørsmå kvarker som hersker i det skjulte over liv og død,
men mest av alt de trettiseks gode menneskene som til enhver tid holder
verden oppe.

Mens Higgsbosonet gnager, 2011

Héritage CCCXXXVI

Rituel chlorophyllien I

Le voici venu, le troisième millénaire, à demi désarmé, à demi en armes
car le vert a soif de l’eau où baigne mon sang immémorial, ou bien est-ce qu’il
m’échappe pour me survivre, ou bien sommes-nous de la même force ?

Vais-je peut-être rester là, au Nord de l’Europe, dans l’éternel retour
de la chlorophylle, assignée à traduire tout cela de nouveau, lentement, dans une poésie à peine ébauchée,
tandis que la lumière, l’eau et les sonnets des maîtres se fracassent, et s’éparpillent sur villes et chemins,
qu’il faut aller les chercher, les remettre en circuit avec les arbres et les oiseaux des alentours,
mais aussi avec tout ce que je vais encore convoiter : les régions
tempérées, les quarks minuscules qui règnent en cachette sur la vie et la mort,
mais par-dessus tout les trente-six humains dont la bonté, en tout temps, tient
le monde debout.

Immortelle alors, la voyante aveugle, la sorcière devenue sourcière du seul secret qui vaille : la poésie est le langage universel de l’humanité, le cosmos et le temps lui appartiennent, pourvu que l’humain se souvienne inlassablement qu’il doit la vie à son humus originel, que la bravoure est humble bienveillance.

Anne-Marie Soulier
(Page élaborée avec la complicité de Roselyne Sibille)


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