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Trois poètes italiens
(Carlo Bordini, Laura Pugno et Fabio Scotto)
traduits par Francis Catalano

mercredi 14 janvier 2015, par Cécile Guivarch

CARLO BORDINI
Jardins et défilés
(I costruttori di vulcani - Tutte le poesie 1975-2010 - Luca Sossella, Rome, 2010)

I BECCHINI

Con che autoritarismo portano via le nostre debolezze
e i nostri sogni,
con gesti pratici, ragionevoli a scatti
con nuvole plumbee che si gonfiano verso l’avvenire,
[con che autoritarismo ragionevole ci staccano dal dolore,]
come sono perversi con questa smania da impiegati
o di soldati
portano via,
come se le nostre carni e le nostre speranze fossero
da buttare

LES CROQUEMORTS

Avec quel autoritarisme emportent-ils nos faiblesses et nos rêves,
avec des gestes pratiques, raisonnables par petits bonds
avec des nuages de plomb se gonflant vers l’avenir,
[avec quel autoritarisme raisonnable nous détachent- ils de la douleur,]
comme ils sont pervers avec cet énervement d’employés
ou de soldats
ils emmènent,
comme si nos chairs et nos espoirs étaient bons à jeter

CORTEO

Se ne tornano a casa, mesti,
con una leggera zoppìa,
il corteo zoppo,
e invero molto stanchi,
quando il corteo è già terminato,
con il loro incedere regale, mesto,
con grande dignità perché
anche se il corteo è
già morto, l’incedere è ancora magico.
Nel silenzio e
nella solitudine,
piangendo,
con una lieve zoppìa, nel buio già della sera,
perché la dignità si vede
quando non ci sono spettatori

DÉFILÉ

Ils s’en retournent chez eux, tristes,
en boitant légèrement,
le défilé boiteux,
et en vérité très fatigués,
quand le défilé vient de passer,
avec leur démarche majestueuse, triste,
avec dignité car
même si le défilé est
déjà mort, sa démarche reste encore magique.
Dans le silence et
dans la solitude,
en pleurant,
boitant légèrement, déjà dans l’obscurité du soir,
car la dignité se voit
quand il n’y a pas de spectateurs

CORTEO

Il corteo può essere visto solo come fenomeno.

___
Infatti quando il suo inizio è arrivato e si sfrange la coda
è ancora in marcia. Come se fosse d’acqua.

___
Il corteo può essere visto solo mentre sfila, quindi, in un
punto determinato.

___
Il corteo si sfrange man
mano che arriva, come un
getto d’acqua. Ristagna
per un attimo nella piazza,
poi defluisce, frantumandosi.

Mentre la coda e il centro
sfilano, e ballano, la testa
è già morta.

DÉFILÉ

Le défilé peut être vu seulement en tant que phénomène.

En effet quand sa tête arrive à destination et que sa queue se disperse
il avance encore. Comme si c’était de l’eau.

Le défilé peut être vu seulement en mouvement, donc, en un
point précis.

Le défilé se disperse au fur
et à mesure qu’il arrive à destination, comme un
jet d’eau. Il s’arrête
un instant dans l’esplanade,
puis il s’écoule, en s’éparpillant.

Tandis que la queue et le centre
passent, et dansent, la tête
n’y est déjà plus.


LAURA PUGNO
L’obscur
(Nos habita, Meninas Cartoneras Editores, Madrid, 2013)

1.

nessuno può vedere
corpo diventato casa nera
buio, buio che cresce attraverso la pelle
come erba nera

- il cappotto, la pelle
conciata,
non sanno
di che animale,

e sopra
un anello d’osso, un cameo
preso ai morti

tutto viene gettato su una spalla
con l’andare -

voce,
ogni volta che ha cercato di cambiarti le parole,
“càlmati,
non vengo a divorare,
non vengo a divorare”
mentirà

l’oscuro che sei splendore nero
che viene visto notte dopo notte come fuoco

2.

l’oscuro ti somiglia in tutto
non si distingue il corpo dal tuo corpo

- era nel cassetto
o nella scatola grande di legno
sotto lo specchio
con la cornice d’oro –

vuole aderire
tra pelle e pelle dentro
prende le armi
lasciate accanto al letto,

ti trova nel sonno
nell’osso del sogno,
ciliegia nera

Stato di tenebra
con i tuoi eserciti
le tue bandiere

3.

stella delle stelle fisse
prenditi corpo
toglilo al sonno
dietro le palpebre
tenebra, tenebra

solo allora ricordi di avere paura del buio
e che è buio
in ogni casa, ogni notte

non prende luce
la stanza, il dentro della stanza verso il lago,

da sotto l’acqua, vedi le sue gambe
camminare perfette

- diranno
che è l’argento del sangue,
venuto dall’infanzia
vivo, vivo -

tutto hai avuto con la morte, tutto è
in un sacco, adesso, coi nomi delle nubi

1.

nul ne peut voir
corps devenu maison noire
noirceur, noirceur qui grandit à travers la peau
comme de l’herbe noire

- le manteau, la peau
tannée,
on ne sait
de quel animal,

et dessus
une bague en os, un camée
pris aux morts

tout est jeté sur une épaule
à l’aller –

voix,
toutes les fois qu’il a essayé de changer tes mots,
« calmes-toi,
je ne viens pas pour dévorer
je ne viens pas pour dévorer »
elle mentira

l’obscur que tu es splendeur noire
qui nuit après nuit est vu comme feu

2.

l’obscur te ressemble en tout point
le corps ne se différencie pas de ton corps

- il était dans le tiroir
ou dans la grande boîte en bois
en-dessous du miroir
au cadre d’or –

il veut coller
entre la peau et la peau à l’intérieur
il prend les armes
laissées près du lit,

il te trouve dans le sommeil
dans l’os du rêve,
cerise noire

État de ténèbres
avec tes armées
tes drapeaux

3.

étoile des étoiles fixes
prends corps
retire-le du sommeil
derrière les paupières
ténèbres, ténèbres

alors seulement tu te rappelles avoir peur du noir
et qu’il fait noir
dans chaque maison, chaque nuit

elle ne prend pas la lumière
la chambre, l’intérieur de la chambre vers le lac,

en-dessous de l’eau, tu vois ses jambes
marcher parfaitement

- ils diront
que c’est l’argent du sang,
venu de l’enfance
vif, vif –

tu as tout eu avec la mort, tout est
dans un sac, maintenant, avec les noms des nuages


FABIO SCOTTO
Trois poèmes sur mon père
(Bocca segreta, Passigli Editori, Florence, 2008)

GUARDANDO UN QUADRO DI KANDINSKIJ SU
UN MURO D’OSPEDALE CON L’INFERMIERA MARINA

___
« Mi dica cosa vede »
- chiedo a Marina
infermiera di turno
bionda timidina di Belluno
di bianco vestita
in questo torrido giugno
« Vedo una casa, la luna...
Piramidi, no, vele, forse un sole nel buio... »
Sul fondo nero
disposte a raggiera
geometriche le figure
come apollinei brandelli
d’una mente esplosa
dalle parti di Dada, nel ’17.
Lì, dietro il vetro
l’andirivieni dei dottori
l’ennesima gastroscopia di un padre esile
che perde sangue dal retto da giorni
« Michele, come va Michele ?...
Lei è il signor Michele ?..... »

Michele va dove vuole la sorte
Gli occhi annebbiati dalla narcosi anestetica
e quasi sorridenti in un improvviso tossire
al tubo estratto dall’esofago
strenuo e indifeso
come un primo vagito
facendo sì col capo
serenamente vivo nella morte

« Sì, sono Michele..
di anni 77...
Mi trovo a casa di quel signore... »
Ma che signore ?
Strano che non riesca nemmeno a piangere
accarezzandoti il viso stanco
i capelli sudati, le gambe nude
appese al pannolone
in questa impietosa stagione

Invece gli occhioni chiari da montanara
la paura, l’imbarazzo
la bella ingenuità, la bêtise flaubertiana
di Marina così lontana
così vicina a me non sapendosi
tanto fragilmente migliore di altre
mentre insieme ti riportiamo in camera
per corridoi e ascensori
spingendo piano il letto con le rotelle
lei davanti, io dietro
nei meandri sotterranei del ventre di Parigi

Ed è a Varese
nel sesto mese non di gravidanza
che qui vorrei spogliarla davanti a te
fino a fremerle dentro
tutto il mio vento
per ridarti vita in lei
se mi sorride smarrita
la chiazza scura che rabbuia
il tuo sangue
Padre, morendo in te
in te rinascendo
nel muto desiderio
e vano
Nel cupo tepore dialitico
della tua stanza
più nessuno amo
più nessuno chiamo

EN REGARDANT UN TABLEAU DE KANDINSKY SUR UN MUR D’HÔPITAL AVEC L’INFIRMIERE MARINA

« Dites-moi ce que vous voyez »
– je demande à Marina
infirmière de garde
blonde toute timide de Belluno
de blanc vêtue
en ce juin torride
« Je vois une maison, la lune…
Des pyramides, non, des voiles, peut-être le soleil
dans l’obscurité… »
Sur un fond noir
disposées en éventail
des figures géométriques
comme des lambeaux apolliniens
d’un esprit qui a explosé
du côté de Dada, en 17.
Là, derrière la vitre
le va-et-vient des docteurs
l’énième gastroscopie d’un père maigre
qui depuis quelques jours perd du sang de son rectum
« Michele, comment va Michele ?...
C’est vous Monsieur Michele ?... »

Michele va où le veut le destin
Les yeux brouillés par l’anesthésie
presque souriants lorsqu’il tousse tout à coup
au tube retiré de l’œsophage
épuisé et sans défense
comme un cri primal
faisant oui de la tête
sereinement vivant dans la mort
« Oui, je suis Michele…
77 ans…
Je me trouve dans la demeure de ce monsieur-là… »
Mais quel monsieur ?
Étrange que je n’arrive même pas à verser de larmes
en caressant ton visage fatigué
les cheveux trempés de sueur, les jambes nues
attachées à ta grosse couche
en cette impitoyable saison

En revanche les yeux grands et clairs de montagnarde
la peur, l’embarras
la belle ingénuité, la bêtise flaubertienne
de Marina si loin
si près de moi ne se sachant pas
si fragilement meilleure que les autres
tandis que nous te ramenons à la chambre ensemble
via couloirs et ascenseurs
tout en poussant doucement le lit à roulettes
elle devant, moi derrière
dans les méandres souterrains du ventre de Paris

Et c’est ici à Varèse
en ce sixième mois non pas de grossesse
que je voudrais la déshabiller devant toi
jusqu’à frémir à l’intérieur d’elle
tout mon souffle
pour te redonner vie à travers elle
si la tache foncée qui assombrit
ton sang
me sourit éperdue
Père, mourant en toi
en toi renaissant
dans le désir muet
et vain
Dans la sombre tiédeur dialysée
de ta chambre
je n’aime plus personne
je n’appelle plus personne

LA STANZA

La parte è persa
Gli armadi sono pieni di vestiti vuoti
Luci tremanti dalla soglia della tua stanza
Tutto è rimasto com’era
La poltrona, il letto, lo stereo
le camicie appese senza più dentro te
quel raggio di sole pomeridiano
che taglia in due la parete
Sullo schienale della poltrona
Il tuo pile grigio con la zip
(avevi sempre freddo, anche di maggio…
Freddo che viene dalle ossa
annuncia l’ombra, il buio..)

Quante volte a sera
entravo bussando a visitarti
raccontarti la mia giornata
nel semplice respiro del giorno
tra il sorriso e l’affanno
Tu nell’ascolto
col giornale sulle ginocchia
abbassavi il CD di Louis Armstrong
roteavi gli occhi per seguire
quel fiume di parole in allarme
mentre dalla cucina
il profumo già annunciava la cena

Le poche parole sagge, amiche
spesso mal digerite
dal dannato idealista che sono
(poi ci ripensavo prima di dormire
a lungo, con sgomento
scoprendone il vero
grigio sul mio nero…)
Un padre è quando le parole sono accolte
dono alla voce che te le diede
cui le ritorni
Le vedo spiaccicarsi sul muro
dietro lo schienale
colpi a salve, a vuoto
per nessuno
Ora che sei nell’ombra
il tuo freddo è il mio
E chiedo che il vento
in sogno
te le porti
Invece di un addio

LA CHAMBRE

La part est perdue
Les armoires remplies de vêtements vides
Lumières vacillantes depuis le seuil de ta chambre
Tout est resté comme avant
Le fauteuil, le lit, le stéréo
les chemises accrochées sans plus toi dedans
ce rayon de soleil dans l’après-midi
qui coupe le mur en deux
Sur le dossier du fauteuil
Ton chandail gris avec la fermeture à glissière
(tu avais toujours froid, même en mai…
Froid qui vient des os
annonce l’ombre, l’obscurité..)

Combien de fois le soir
j’entrais en frappant pour te voir
te raconter ma journée
dans la simple respiration du jour
entre le sourire et l’essoufflement
Toi à l’écoute
le journal sur les genoux
tu baissais le volume du CD de Louis Armstrong
tu roulais les yeux pour suivre
ce flot de paroles en état d’alerte
tandis que dans la cuisine
l’odeur présageait déjà le souper

Le peu de mots sages, amis
souvent mal digérés
de ce diable d’idéaliste que je suis
(puis j’y repensais longtemps
avant de m’endormir, avec effroi
en y découvrant le vrai
gris sur mon noir…)
Un père ce sont les mots reçus
don à la voix qui te les confia
et à laquelle ils reviennent
Je les vois s’écraser au mur
derrière le dossier
Tirs à blanc, à vide
pour personne
À présent que tu es dans l’ombre
ton froid est le mien
Et je demande au vent
qu’en rêve
il te les apporte
Plutôt qu’un adieu

Traductions de l’italien : Francis Catalano


Carlo Bordini est né à Rome en 1938 où il vit. Après avoir milité plusieurs années dans le mouvement trotskiste, il a été chercheur en histoire moderne à l’université de Roma “La Sapienza” où il s’est spécialisé en histoire de la Corse du XVIII siècle ainsi qu’en histoire de la famille et de l’amour. Il a publié plusieurs livres de poésie. Les plus récents : Sasso, Scheiwiller, 2008 ; I costruttori di vulcani - Tutte le poesie 1975-2010 - Luca Sossella, 2010, avec une note de Roberto Roversi et une préface de Francesco Pontorno. On peut consulter une anthologie de son oeuvre poétique sur le site Poesia 2.0 (www.poesia2punto0.com) ou sur www.carlobordini.com. Des traductions de ses poèmes paraissent sur le site Dormirajamais (www.dormirajamais.org).

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Laura Pugno est née à Rome en 1970. Elle a fait paraître les recueils de poèmes Tennis, NEM 2002 ; Il colore oro, Le Lettere 2007 ; Gilgames’, Transeuropa 2009 ; La mente paesaggio, Giulio Perrone 2010 ; les romans Sirene, Einaudi 2007 ; Quando verrai, Minimum Fax 2009 ; Antartide, Minimum Fax 2011, et La caccia, Ponte alle Grazie 2012 ; le recueil de nouvelles Sleepwalking, Sironi 2002, et les textes théâtraux de DNact, Zona 2008. Elle a participé à plusieurs anthologies, revues et publications de poésie et prose italienne contemporaine et à de nombreux festivals en Italie et à l’étranger.

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FABIO SCOTTO, né à La Spezia en 1959, vit à Varèse en Italie. Professeur de littérature française à l’Universitè de Bergame et poète, il est l’auteur de huit recueils et de nombreux livres d’artiste et ses poèmes ont été traduits en une dizaine de langues. En français ont paru les recueils Piume/Plumes/Federn, Éditions En Forêt / Verlag Im Wald, 1997, Voix de la vue, Hôtel Continental, 2002, Le corps du sable, L’Amourier, 2006, Les nuages, le vent. Poésies de Ségaliérette, Manière Noire éditeur, 2006, L’ivre mort, Trames, 2007, Cahier crétois, Éditions de la Margeride, 2010, Sur cette rive, L’Amourier 2011, Esquisses italiennes (Transignum, 2014). Il est l’auteur de plusieurs volumes d’essais et a traduit une trentaine d’ouvrages, parmi lesquels Chatterton d’Alfred de Vigny, Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, L’opera poetica d’Yves Bonnefoy pour Mondadori, plusieurs livres de Bernard Noël et une importante anthologie de la nouvelle poésie française (Nuovi poeti francesi, Einaudi, 2011). Il a reçu plusieurs prix de poésie et de traduction.


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