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Marco Ercolani | {Journal secret d’Angelo Fiore (1963-65)}

vendredi 19 avril 2013, par Jean-Marc Undriener

Ecrire et mourir pour rien. Comme le dit Conrad, écrire, c’est faire l’expérience de l’être dans l’échec.

Dans les Lettres à Marco d’Enrico Fracassi, suicidé à 22 ans en 1924, je retiens une phrase significative : « Que le monde se fasse enculer. Je n’y resterai pas plus longtemps. »

On m’oblige à avoir les pensées et les projets des autres. Il me semble avoir fait une promesse et avoir manqué à cette promesse : quelque chose d’urgent et de nécessaire, une idée, une essence, une vertu, une mission. Mais je ne me souviens plus de son contenu.

Aux volailles il faut enlever les plumes pour les servir à table. Mais c’est de ce dépouillement que sort, ridicule et nu, le vrai corps de l’oiseau. Pauvre corps mis à rôtir. Pauvre albatros tué par le énième tir d’arbalète.

Je serais capable d’aimer, mais qui ?

Tantôt je m’accepte et tantôt me renie. Réticence devant la vie. Amour démesuré pour la vie.

Je suis une virgule omise dans le texte. Admettre la marginalité de cette virgule est un de mes premiers actes de vie.

Ce qui est drôle, c’est qu’on ne parlera pas d’Angelo Fiore comme d’un écrivain oublié : Angelo Fiore n’aura pas existé. Et ça suffira ! Risible de ne pas même figurer dans la liste des oubliés !

Je préfère les écrivains aux idées hors du commun et aux livres illisibles à ceux dont les idées sont médiocres et les livres lisibles.

J’imagine écrire un roman à l’architecture précise, personnages et plan, mais chaque fois que cette idée prend corps en moi, je dois renoncer et je redeviens un simple figurant : le remplaçant, qui usurpe le poste qu’il occupe. Le remplaçant est une anomalie du destin, une habituelle impuissance, une tache qui grandit sur la feuille blanche. J’élabore un texte autour de ce personnage, justifiant par un peu de mots et de syntaxe son existence médiocre.

Quelle déception pour des écrivains que de rester là à jouer avec les mots ! Alors qu’il faudrait se mettre à nu, au lieu d’hypothéquer sur le rythme des phrases ! Que quelqu’un poursuive mon travail en restructurant la forme, en en concentrant le contenu jusqu’à l’incandescence, alors je n’aurai pas été écrivain pour rien. Si la parole ne réussit pas à être subtile et plus déliée, elle se révèle un poids immonde pour celui qui veut exprimer une condition terrible.

Il y a des pensées si secrètes qu’on a du mal à les rendre visibles. La mienne est de celles-là. Si quelqu’un la découvrant me l’arrachait et me laissait tout nu pour toujours ?

Un rendez-vous, une épigramme, et des tonnes de livres qui étouffent ma voix de vieillard. Pour être qui ? Pour faire quoi ? Mon destin est réglé : m’enfermer dans une petite enveloppe et m’expédier vers ce continent ou un autre. Etre lu par un étudiant, piétiné par un voleur, dévoré par un rat. Dans le meilleur des cas, quelqu’un dira : je me souviens de lui.

Aurais-je été abandonné même par mon nom ?

[...]

Histoire en trois lignes :

Arrivé au sommet des rochers d’Erice, Angelo Fiore, sicilien, dit à l’air qui l’entourait que son écriture était emblématique de sa personne et se jeta dans le vide. Il fut rapidement sauvé par un idiot qui se baignait non loin de là.

[blanc]Traduction : Sylvie Durbec[/blanc]


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