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Lecture de Patricia Cottron-Daubigné : « Les Horizons égarés » de Paul Louis Rossi

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Les Horizons égarés de Paul Louis Rossi aux éditions Obsidiane, printemps 2025

Me voici à (re)découvrir Paul Louis Rossi avec ce livre Les Horizons égarés, au titre tellement ouvert de poésie. Le poète nous conduit vers des lieux lointains, les îles Aléoutes dans l’ensemble qui donne son titre au recueil, vers des côtes plus proches, dans « Les Brûleuses d’algues » mais à chaque fois il nous guide aussi vers des horizons que l’on pourrait dire métaphysiques.

Aucun exotisme bien sûr, aucun tourisme poétique, ce sont dans les mots, des dessins d’un voyage mais écrits à partir de récits de différents explorateurs de siècles passés, récits passés donc au tamis de l’exigence formelle de Paul Louis Rossi. Dans cette première partie, chaque poème est précédé de courts textes en prose, explicatifs. Les poèmes, eux, sont des croquis mais très architecturés , avec un vocabulaire simple, sans recherche d’effets. Tout est au plus juste, au cordeau, une scène,un paysage s’écrivent pour que dans leur progression on les voie. On les entend et au fur et à mesure la scène, le paysage se dessinent, en valorisant les contrastes, voire les antinomies.

(…)
des falaises hautes

Décorées de fractures
terrifiantes et comme projetées
contre les sommets

La chute semble
dirigée vers le ciel
en roches cubiques

une ligne de pierre d’un gris
de fer surgit à pic d’une mer
sans plage

J’ai dit « une scène » parce qu’il s’agit souvent d’un moment de théâtre de ce peuple, théâtre apparenté au théâtre Nô. On comprend d’autant mieux le goût de Paul Louis Rossi pour les récits d’explorateurs où il puise la pureté découpé des gestes, tellement accordée à la manière dont il écrit.

Ces scènes , leur gestuelle, leurs sons, les paysages aussi bien, ouvrent à une pensée qui pense loin, qui détourne, qui mène vers des horizons égarés. Je pense par exemple au poème qui est une invitation à regarder la mer. Je n’en comprends certes pas toute la portée mais je suis sûre que lorsque j’irai marcher sur les chemins côtiers, ma pensée, face à l’océan ne sera plus la même. Dans de nombreux écrits , la mer est relié à l’idée de puissance ; ici c’est quelque chose de l’ordre du mystère

 .
« D’où que je vienne
regardez la mer

regardez le côté extérieur
de la mer

ne regardez pas
l’endroit de la mer

vous êtes ignorant
de cet endroit

On retrouve dans la partie suivante « Les Brûleuses d’algues » cette même manière de dire les lieux, les gestes. Ce sont des touches mais pas du tout impressionnistes , au contraire, tranchées, précises. Le poème avance ne négligeant rien des possibilités d’un texte, narration, à peine, saisie du mouvement, et langage scientifique et précisions linguistiques. Ainsi le paysage, les personnes dans ce paysage apparaissent, mais aussi le fonctionnement d’une société, l’injustice pointée, en quelques vers.

Les salants

L’étendue est à la fois géométrique déserte
et même sauvage avec des talus en damiers
   des chemins de terre

La Vasière apporte l’eau salée

            Durant la pleine lune
            la grande marée
            est appelée
               Reverdie

des mots- et des objets-jas de cobier-métière
tremets-cristallisoirs-adernes-meules
ou mulons

         le salaire du sel
         blanc ou menu
         est pour les ouvriers

         le sel gris pour
         les maîtres marayons
         ou paludiers

j’aime ce beau poème dont le paysage s ‘épaissit ensuite des légendes des marais .
Et peu à peu ce livre d’une écriture tendue s’ouvre à la sensualité ; voici une Vénus, certes fille de la mer mais tellement nouvelle et désirable ,fille des légendes et des songes mais aussi tellement vue dans les deux derniers vers, tellement ancrée dans le monde réel de la mer :

La reine des flots

(…)
autant la chercher dans la brume
Etendue sur un lit de varechs
(…)
Autant la surprendre dans son drap
De sel gris ou de sel blanc

Femme nue dans son auge de pierre
qui se baigne dans les brisants

il y aurait beaucoup à dire encore sur le travail de Paul Louis Rossi dans ce livre. Par exemple comment les Brûleuses d’algues rejoignent un rivage lointain du Pacifique, un poète et des pêcheuses d’algues. Elles prennent d’autres couleurs et laissent au poète (lequel ?) « des écharpes flottantes de soie et des jupes de pailles dorées dans le ciel du matin. »

Les contes semblent donner les rêves, la poésie elle ouvre au rêve, au désir pour s’égarer. Vénus de nouveau, Vénus répétée, dans ce corps dessiné si peu et cependant tellement visible, dans cette image mythologique et renouvelée par le prosaïsme de la situation.

« Une femme sort
du bain

enveloppée
dans un peignoir
Le sein nu
elle cache

son sexe de
sa main

un coq la regarde

« (...)Viennent l’automne
les brumes des rivières
s’étendent je me tourne
vers le fleuve les nuits
de mon désir sont
innombrables »

La dernière partie « Méditations , rivages » est traversée comme le tire l’indique par une densité de pensée portée par la poésie qui serait peut-être le rivage de la méditation . La réflexion sur la vie, qui la parcourt, nous mène à une vision assez sombre du Poète , habité par la Solitude, proche de la mort. L’extrait du poème de Musset (…/ Un malheureux vêtu de noir/ Qui me ressemblait comme un frère...) associé plus tôt dans le livre, comme sien à ses poèmes l’annonçait déjà.

L’extrait que je cite le dit fermement et montre encore l’art de Paul Louis Rossi, capable d’oser cette incroyable rime entre vivre et givre pour dire l’ ouverture du jour et du désir.

« il désirait noter
des mots des litanies
et les sommeils

impossibilité de se
tenir dans le temps
comment savoir

il voyait bien
que le goût de vivre
provenait du givre

à la fenêtre du matin
celui qui découvre
le bleu du jour

il connaîtra
bientôt la noirceur
fatale de l’ombre.

On le voit, la poésie de Paul Louis Rossi est dense et en même temps , sa simplicité offre un vrai plaisir de lecture.

Patricia Cottron-Daubigné


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