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Camille Révol. « Bricolage(S), rhapsodie ». Lecture de Michaël Bishop

lundi 31 mai 2010, par Cécile Guivarch

 
Camille Révol. Bricolage(S), rhapsodie. Éditions Louise Bottu, 2025. 260 pages.

Bricoler, travailler sur et avec n’importe quoi, sans savoir ce que cela va donner ; réparer ou créer avec ce qui s’offre, fragment, bribe, du brisé, de l’informe, du délaissé, de l’innommable, sans savoir ce que cela est ou va devenir, voici, dirait-on, le ‘projet’, cet antiprojet, de ce livre de Camille Révol. Et pluraliser, multiplier ce geste, peut-être indéfiniment, car le geste, le comment, l’emporterait sur tout le reste, tout le quoi, dirait-on. Le pourquoi de ce que l’on inscrit se repliant sur lui-même, devenant la musique, le chant, la rythmique de son faire, son poïein. Bricolage(S), rhapsodie, le livre de petites histoires, d’un chat, d’une libraire, d’une vieille, de Fédor, de Carlos. Karl, d’un.e enfant, d’un Héros, d’un prêtre, de films, de livres, feuilletés, peut-être lus, cités, de mots, de mouches, de souvenirs, de paysages, de tout ce qui tombe sous les griffes, pourtant molles, souples, d’un.e narrateur-trice sans nom… autre que le ‘moi’ du texte. Dialogues et soliloques prolifèrent ; le livre déplie ses discontinuités et ses insistances, ses digressions et ses répétitions, ses sautillements, ses ironies et ses jeux d’esprit, satiriques ou comiques, ce funkiness où un certain charme rivalise avec des touches vulgaires, rustres, un langage populaire avec des flashes érudits. Le ‘projet’ s’avère ainsi ‘différé’ et même, enfin, nous dit le texte, inexistant, celui-ci devenant site de commencement, de retour, de relancement, à jamais imposant un regard vers le déjà inscrit, mouvant, obsédant, bariolé, multiforme, bloquant toute idée d’arrivée, pris dans l’épaississante matière d’un tournoyant auto-encerclement. Et ceci avec ses grands espaces blancs, ses trous, ses non-dits, ses indicibles. ‘De la liaison à la fragmentation’, lit-on ; ‘de part et d’autre du lambeau’ ; livre où ne cesse de s’accomplir ce ‘rebond déroutant du ballon de rugby’ dont parle Soulages, cité ; ce jeu du hasard, de l’aléa, du contingent.

Et pourtant, à chaque page, la question, l’interrogation du livre même. Une auscultation ainsi, fatalement, du pourquoi de son inscription, de sa valeur, sa vaillance, son sens. Car il est rhapsodie, nous avoue le livre même. Confusion, fouillis et méli-mélo, pourtant, me dira-t-on, le texte le confirmant de temps en temps ; mais aussi composition, musique-muse luttant avec ses silences, avec la logique même de ses simples formes et sonorités., sa place dans l’univers, ses rapports à l’être. Qu’est-ce qui ‘définit l’espace mental d’un livre’, se demande le texte lui-même, à la fois narcissique et simplement curieux de ce qui le fonde, le constitue. ‘Tout bousiller / Dans les films, dans les livres. / Dans la vie’, lit-on. Cet espace mental ainsi site, simultanément, d’autodestruction, d’une perversité ou terreur nihiliste ? D’un refus de toute intellectualisation, plutôt, de ce que nous sommes et en disons ? Et ainsi livre d’un/e geste quelque part confessionnel/le. Mais quelle est donc la visée de Bricolage(S), rhapsodie ? Dans quel sens, avec quelles intentions, va le va-et-vient de ses mouvements, ses partitions, les infinis palimpsestes de son ‘légo de briques ‘hétéroclites’ qui vont ‘du sacré à la verroterie’ ?
‘Boursouill[ant] le sens’, le gonflant-salissant, le bombant-profanant ? Faut-il ne rien comprendre à son sujet ? Comme disait Godard du cinéma et que Camille Révol cite. Le livre devenant précisément ce phénomène qu’on ne déchiffre pas, car ce qu’il articule n’est toujours que ‘sur le point de…’, comme il insiste à plusieurs reprises ; à jamais seulement dans le seuil de ce qu’il ne peut jamais accomplir, cet inaccessible, cet inabouti-inachevable. Et, d’ailleurs, ‘projet’/non-projet, ‘discret’ et ‘inavouable’, nous assure le livre, comparable, paraît-il, dans sa diction-inscription d’un ‘jeu entre moi et tout le reste’, aux traçages d’une mouche sur les pages de son monde avec ses incessants ‘zigzags, éclairs, saccades’.

Le livre de Camille Révol parle d’une ‘écriture qui est son propre et seul sujet’, tous les fragments narratifs repliés, faut-il comprendre – tout en ne représentant rien, aucun summum de pertinence, fatalement, – sur une histoire qui, ainsi, dépasserait les folâtres intensités qui sembleraient la fonder. Histoire-sujet qui laisserait émerger ‘une réalité [qu’on se bricole]’, aussi ‘invraisemblable, mais possible’ qu’une espèce de Humpty Dumpty fracassé dès les premiers coups-mots et ne cessant de multiplier ses fractures qui, remarquablement, constitueraient son intégralité. Bricolage(S), rhapsodie, ce ‘monde à l’envers [qui] est mon univers’, déclare son texte, ‘fai[sant] bon ménage avec le contresens’ et où on peut ‘tout / mettre et tout se permettre’. Mais cela laisserait, me semble-t-il, toujours grande ouverte toute fenêtre donnant sur le sens du geste qui propulse le livre. Serait-il, celui-ci, site d’un non-sens, d’une absurdité, d’un fatras, d’un illogisme ? Une sorte de fusionnement de ce ‘néant d’une forme’ dont parle Yves Bonnefoy et, plus terrible encore, de ce ‘néant de tout’, de tout le quotidien, comme écrit Mallarmé ? Mais là il faudrait ne pas oublier ce qui sauve ces deux diagnostics : pour Bonnefoy, le sentiment de notre ‘présence’ au monde ; pour Mallarmé, l’art ? Un livre, peut-il ainsi opérer ce qui semblerait être un tel, double et idéalisant, sauvetage ? La création d’un objet d’art où résiderait, inexpugnable, sous une forme à imaginer, ce sentiment d’une présence à tout ce qui est ? Bricolage(S), rhapsodie, saurait-il ‘vénérer’ l’irrésoluble, l’inachevable, de tout ce qu’il offre, sévèrement fracturé ? Tout comme on peut aimer le mystère de la terre, de tout le cosmos, de chacune de ses formes, si souvent à peine dicibles ; tout en aimant l’extraordinaire chance de vivre leurs énigmes, d’écrire même un livre creusant quelques éléments de son infini rébus ? Serait-ce même, ce livre, geste et site d’un certain réenchantement de notre être-dans-monde, geste et site, très funky, certes, d’un amour, d’une amoureuse fascination face à tout ce qui est, tout ce qu’on est et fait ? Ã chaque lecteur-trice de résoudre l’irrésoluble, ou, simplement, de le soupeser.

Michaël Bishop

 
Extrait de Bricolage(S), rhapsodie

Et toi, demande Karl ? Je traduis le journal d’un narrateur fiévreux, cloîtré dans sa chambre, dans un demi-sommeil son enfance, les livres, le cinéma, elle entre parenthèses, une vieille femme...

Et toi, demande Karl ? Je traduis un livre fuyant, un livre qui vous file entre les doigts, Soulages a dit que dans sa forme il y a l’inattendu, l’imprévisible, l’insaisissable, comme dans la toile en train de se faire, tu ne devinerais pas de quoi il parlait et crois-moi, il en connaissait un rayon, il était peintre et ancien troisième ligne, il parlait de la forme, du rebond déroutant du ballon de rugby qu’il comparait à la création. La peinture j’y connais que tchi mais le rugby, j’ai joué troisième ligne moi aussi, j’ai dû arrêter, les affaires...

Et toi, demande Karl ? Je traduis un bouquin vagabond qui saute du pope aux mouches, des mouches à l’étiquette, de l’étiquette à elle, d’elle à la libraire, de la libraire à la vieille femme, un livre sur les livres, sur la traduction, la phrase de Soulages je l’ai reprise dans mon dernier article, si je dis traduction tu penses quoi, comme ça, sans réfléchir, tu penses trahison, bien sûr, or elle ne trahit rien, la traduction, elle rebondit d’une langue à l’autre, d’un rien à l’autre, comme le ballon elle rebondit où personne ne l’attend, elle surprend elle distord elle déforme elle reforme, elle fait voir les choses autrement, les lettres et les mots, le monde, autres signes autres formes, autre univers, elle crée, recrée, innove, mais je m’emballe, je pousse un peu, excuse-moi si je t’ennuie avec mes histoires. Laisse-moi deviner, tu parles plusieurs langues, trois ? cinq peut-être ? Pas besoin de connaître la langue pour traduire. Tu plaisantes ! les livres, tu les lis comment ? Je ne les lis pas vraiment. Alors tu inventes ? Ah non, je n’invente rien ! je n’ai aucune imagination.


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