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« Toute la mer », Claudine Bohi, éditions L’Herbe qui tremble, 2025

lundi 31 mai 2010, par Cécile Guivarch

 
Toute la mer, Claudine Bohi, éditions L’Herbe qui tremble, 2025

Avec Passage secret, Point fixe et Toute la mer que je viens de relire, Claudine Bohi poursuit une œuvre remarquable par son exploration de l’humain, corps-esprit-âme, et par sa pratique continue et exigeante de la poésie. Ses livres n’en finissent pas de creuser le rapport qu’elle entretient au monde et à l’être, jamais dissocié de celui qu’elle a aux mots « pour savoir ». En lui accordant plus de lucidité, de force et d’amour, ils l’aident à revenir aux sources de la vie et d’une écriture dont elle fait couler la parole telle fontaine ardente pour irriguer le passage dans un ici porteur d’au-delà.

Dans toute la mer, la quête de la femme et celle de la poète sont inséparables : même goût de ciel et de terre, même flux de désespérance ou reflux d’espérance, mêmes acmés et chutes. L’écriture ramène dans le poème une mémoire d’enfance, des clartés et des ombres, un réel couplé à un imaginaire. Les mots dans ses vers répondent à ce que Hugo en écrit, ils vont et viennent dans l’alliance de la chair et de la pensée et il en naît des cris, des chants, des soupirs, des harangues. Le lien de la poète à la nature et au monde, à l’amour et à la langue est brûlant, il attise leur foyer selon l’éclair qui la traverse. Et quel plus beau visage que celui de l’amant, quel élément plus originel que la mer pour lui donner le sentiment de l’unité, la connaissance des gouffres et de la lumière ? L’accès au lointain et à la profondeur, à l’immensité et à l’éternité se fait ainsi plénier dans le partage des sens et de la parole.
La première partie du recueil est le chant vibrant du désir. Et la mer aux doigts bleus, ses marées, ses vagues et son ciel, deviennent le lieu fantasmé et symbolique du couple amoureux et du dialogue poétique. L’homme et la femme se délestent des manques et des meurtrissures, des horreurs du monde, des dévastations du rien. Dans tout le recueil court cette volonté de noyer les peurs et les douleurs dans un bain de bleu et de sel, d’atteindre une nudité, une vérité dans un corps devenu plus grand qu’un seul. Et les bras des amants sont aussi des mots pour recommencer le monde et se recommencer. La translation réinvente l’amour en l’emmenant au grand large de l’écriture.
Dédiée aux poètes car toute la mer est dans leur voix, la partie centrale du livre montre la part du chemin qui reste à parcourir aux amants-poètes dans l’osmose, et à chacun, pour arriver jusqu’à la mer qui déjà les appelle, les habite et les nomme. Toute initiation commence par l’amour qui ouvre le chemin, et elle se poursuit dans la quête. La mer prend la figure de ce qui s’espère, se dérobe, s’accomplit et renaît dans le cœur et la langue. L’écriture de Claudine Bohi dans ses pages procède par élan et pause, scansion et reprise, plongée et remontée. Elle semble de vers libre en vers libre, nous entraîner vers un centre lyrique, point d’espace et de temps, véhicule de la pensée, fruit des images et des mots vécus dans l’avancée vers un mystère qui est celui de la vie et du langage. Ne pas abîmer la langue apparaît une nécessité pour ne pas abîmer notre humanité. Et dans la nuit d’une histoire terrestre et marine, pour sentir l’inépuisable caresse de leur lumière sur le corps du monde, dans le flot de ses voix.

Toute la mer, en sa fin injonctive, tente de nous convaincre de pas éteindre la lumière en nous, et de ne pas laisser mourir la musique du monde, malgré les découragements, les flots d’amertume et de désespoir qui souvent nous assaillent. Le pire ne serait-il pas d’abandonner la quête qui nous accorde toute une part de ciel, de présence, d’oublier, d’égarer ou même de perdre notre voix ? Après tout naufrage, et malgré, reprenez la mer, n’ayez pas peur du vent, nous exhorte le poème. L’espérance, vertu cardinale qui habite l’écrivaine, elle la translate dans ses vers du je au vous et au nous pour que gagnent en chacun des lecteurs la parole et les images ferventes de la liberté, de l’amour et de la poésie. Mythe collectif et mythologie personnelle, sa mer nous infuse leur force invincible et l’immensité bleue qui nous rend, dehors-dedans, au poème de la vie, à son éternité rimbaldienne.

Sylvie Fabre G.


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