Dans le cadre des Rendez-vous poétiques de la Cave Littéraire de Villefontaine, le 9 novembre
2024, j’ai eu le plaisir d’accueillir Irène Dubœuf en compagnie d’Anne-Lise Blanchard.
Ce moment d’échange et de lecture a permis de plonger dans l’univers sensible et délicat
de Palpable en un baiser, un recueil où la poésie se fait éclat de lumière et murmure de pierre.Mon analyse est le fruit de cette rencontre, une invitation à découvrir la richesse et la profondeur de l’œuvre d’Irène Dubœuf.
Entre la pierre et la lumière : le cadre comme espace poétique et symbolique
Lorsqu’un cadre littéraire s’installe entre deux éléments tels que la pierre et la lumière, il inaugure un espace de tension symbolique, une zone d’entre-deux où se confrontent et se conjuguent l’inertie et la légèreté, la mémoire enfouie et la révélation solaire. Ce cadre devient ainsi le lieu du seuil, celui où se cristallise une dialectique entre l’immanence et la transcendance : d’un côté, la matière, le corps, le passé sédimenté ; de l’autre, l’intuition, l’élévation, le sens. Entre la lourdeur terrestre et la clarté céleste se dessine un axe vertical, un point d’ancrage et d’élévation qui incarne la condition humaine, suspendue entre présence tangible et aspiration intangible.
Ce cadre entre pierre et lumière, d’abord simple, révèle sa richesse au fil de l’exploration, dévoilant la tension entre permanence et mouvement, mémoire et révélation. Il incarne l’univers poétique d’Irène Dubœuf, où fragilité et enracinement se mêlent, chaque texte s’inscrivant comme un maillon d’un chant plus vaste invitant à habiter cet entre-deux.
Sur le plan formel, ce cadre fonctionne comme une médiation poétique, articulant et harmonisant des pôles opposés : la permanence minérale, ancrée dans le temps, et la fulgurance solaire, éphémère et lumineuse. Il devient un espace symbolique de recomposition, où se tissent mémoire, révélation, blessure et transcendance. Approché par une lecture mythopoïétique, il prend une dimension alchimique, reliant la pierre, matrice du passé et du deuil, à la lumière, principe de vérité et de métamorphose intérieure.
Ce jeu de forces trouve une incarnation sensible et immédiate dans la pièce qui ouvre Palpable en un baiser, le poème Contemplation, où le sujet s’enracine dans le silence et la lumière, faisant du cadre un lieu d’émergence du sens et du souffle poétique, fragile mais fondateur :
Contemplation
Assis dans la sérénité des pierres
gorgées de temps et de soleil
tu accueilles la lumière
tu sais que les mots se taisent
à la hauteur du cœur.Le deuxième poème, Le baiser, prolonge la contemplation silencieuse du premier en y ajoutant une dimension plus incarnée et sensuelle, symbolisée par la rose et le toucher. Si Contemplation exprime un silence lumineux, Le baiser ouvre à un souffle discret, au mouvement et au désir d’un contact à la fois spirituel et poétique.
Irène Dubœuf, dans la lignée de Christian Bobin qui invite à toucher les choses avec les yeux, développe une poésie de la contemplation. Celle-ci inscrit une éthique du regard et un rapport à l’invisible, refusant le discours totalisant, et préférant accueillir la fragmentation ainsi que la tension entre présence et disparition. Palpable en un baiser, lauréat du Prix Jean Giono 2024, incarne cette quête de l’essentiel. Chaque texte y résonne avec les autres, tissant une trame secrète de motifs, silences et métamorphoses, formant un chant continu où la pierre du souvenir dialogue constamment avec la lumière d’un dévoilement intérieur. Sa poésie interroge ainsi notre manière d’habiter le monde, en inscrivant le poème dans une dynamique d’attente et d’interrogation, plus que dans la volonté de révélation définitive. La pièce intitulée Poème (p. 11) fait du langage une peau sensible, où les mots frissonnent sous les doigts, traduisant la dimension tactile et intime de sa poésie.
Ce rapport à l’invisible traverse tout le recueil, qui crée un espace liminal entre ce qui est visible et ce qui reste insaisissable. L’écriture apparaît comme une forme de résistance face à l’effacement et au silence. Cette radicalité éthique impose au lecteur une posture attentive et patiente, capable d’accueillir silence et indétermination, ce qui peut parfois limiter l’accès à cette poésie. Par ailleurs, l’emploi fréquent de motifs récurrents – silence, souffle, nuit – peut, à la longue, renforcer une impression de circularité qui appelle à renouveler les formes pour soutenir
la tension poétique.Ce recueil gagnerait à être situé dans un dialogue élargi avec des figures de la poésie contemporaine et des penseurs tels qu’Emmanuel Lévinas, dont la pensée sur l’accueil de l’autre éclaire la poétique d’Irène Dubœuf.
Dans Palpable en un baiser, Irène Dubœuf offre une poésie intime où se mêlent mémoire, absence et amour. Plusieurs poèmes sont une dédicace à sa mère disparue, à travers des images simples et fortes.
Par exemple, dans Objets orphelins, elle évoque avec délicatesse un objet familier : Par la porte entrouverte / j’ai aperçu ton peigne / une épingle à cheveu / et ton eau de toilette / à jamais en attente / au bord du lavabo. Ce détail suspend le temps et symbolise l’absence douloureuse.
Dans Le silence, le temps qui s’efface se fait tangible : On m’a remis ta montre : / elle consumait les heures / comme si de rien n’était. / Ton bracelet, je le porte / pour que brille encore / l’or des temps heureux. Le poème souligne le lien qui perdure malgré la séparation.
Enfin, Lumière et néant exprime la fragilité de ce souvenir : Un être invisible / a pris ma main dans la sienne / nous avons répandu sur toi / des pétales de roses / j’ai balbutié un poème / il parlait d’amour / d’étoile lointaine / puis la pesanteur du silence / a redessiné le visage des jours.
Cette poésie ne cherche pas le pathos, mais capte avec sobriété le mélange d’amour et de perte. À travers ces poèmes, Irène Dubœuf invite à habiter cet espace d’attente et de recueillement, faisant de son livre un hommage tendre et profond à sa mère.
Lire un poème seul, c’est effleurer une facette du cristal ; lire le recueil dans son entier, c’est en suivre la lente rotation, percevoir comment la lumière s’y déplace, se diffracte, se transforme. Palpable en un baiser est une œuvre délicate et profonde, où la poésie, à la fois fragile et puissante, dessine un espace d’entre-deux – entre mémoire et oubli, présence et absence, pierre et lumière. Ce recueil invite le lecteur à une expérience sensible, à une contemplation attentive, qui ouvre un chemin vers une vérité intime, toujours à réinventer. En cela, la poésie d’Irène Dubœuf nous rappelle que le poème est avant tout un souffle, un baiser porté à l’essentiel.
Palpable en un baiser d’Irène Dubœuf, éditions du Cygne, 60 p., 10 euros.
Prix ’’Jean Giono’’ 2024, décerné par la Société des Poètes FrançaisFidèle Mabanza

