Comment transmettre l’émotion reçue et recueillie à la lecture de ces nouveaux poèmes de Gérard Bocholier ? On voudrait surtout ne pas trahir, ni interpréter, seulement recevoir et rendre le chant de sa lumière, ce feu de la foi qui brûle sous la neige. Ce chant est un fil d’or qui tremble au seuil du jour et veille sur le peu qu’il reste. Ce chant est pur ; il échappe au temps, aux cendres, à l’absence. Il s’accorde aux lieux familiers, aux paysages de labours en hiver, aux sarments, aux parfums de pluies, d’humus, à l’odeur des jacinthes, du jasmin, du buis, au suspens de l’alouette, aux vols des étourneaux. Tout fait signe., jusqu’aux os sous les tombes, jusqu’aux fruits mûrs prêts à pourrir. Le poème ne saurait craindre la métaphore des vignes, comme celle du vin et du sang du Christ. Ce sont autant de paraboles où les ceps symbolisent l’éternité. Le sang des grappes ou des mûres, ou la couleur rouge du couchant, ne sont-ils pas un signe de ta venue ?On n’explique pas un poème, on le vit, on accueille et partage sa foi ; elle est une offrande. C’est pourquoi le poète tutoie Dieu, tutoie le lecteur, tutoie ceux qu’il a rencontrés et perdus, se tutoie lui-même. Ce « tu » est universel et nous interpelle. Il est un effacement du moi dans une ouverture au monde qui éclaire le présent d’une vie qui sait qu’elle va s’achever prochainement. Mais cette vie à l’instant donnée va se prolonger dans le mouvement de la foi dont elle aura nourri ses poèmes, ses choix et ses actes. Une foi incarnée.
Le chemin d’une vie entière est un sillage de clairs obscurs tournés vers le Christ, son invisible présence. C’est le chemin d’une liberté assumée au cœur d’un incendie intime qui fait des hommes des flambeaux errants. La présence divine vibre et luit sous la pluie, le givre, la neige et c’est là que le poète séjourne pour donner naissance à ses poèmes comme si, dès l’aube, il se tenait déjà à l’entrée du Royaume.
Les bêtes, l’étable, la grange, les chaumes, les corneilles…, m’ont fait penser aux tableaux d’hiver de Brueghel, comme si les poèmes de Gérard Bocholier étaient écrits dans les champs labourés jusqu’à l’horizon, au creux des ornières, ou déposés avec les graines sur la neige, ou nourris de terre noire, ̶ comme s’ils respiraient auprès de la crèche avec l’enfant couché dans la paille. J’ai pensé au « Dénombrement de Bethléem » et à « L’adoration des mages ». L’amour vit dans le dieu fait homme. Gérard Bocholier nous le rappelle : Dieu le père a donné vie au Fils, qui a pris chair / dans le bel invisible.
Vivre en état de pauvreté intérieure, c’est trouver la vraie richesse, cet or dans les éteules. Mais
c’est aussi ressentir la fragilité du Dieu pourtant tout-puissant. Le poète ne place pas son écriture au-dessus de sa foi. Il s’interroge : n’est-ce pas une illusion que ces mots s’ils ne sont pas une adresse
au Christ, à sa Parole ? - Un oui suffit à Dieu.Ce peu qui reste est le pur de la foi. La fin d’une vie resplendit dans la lumière du Christ. Cette fin déjà s’irise au chevet. Poèmes de l’humilité que L’Accueil du jour. Poèmes qui chantent l’éclat du moindre, l’éclair de la présence divine, qui, sous un fuseau de lumière, dévoile à peine le visage secret. Le moindre a faim de quelques miettes de lumière, a soif de quelques gouttes d’or, qu’elles soient sur la mer ou sous la rosée qui fait briller les pampres.
Un messager est venu annoncer la nouvelle : Depuis que ta Parole / A fait rouler la pierre, le silence de Dieu est un joyau qui scintille / Entre tes mains de neige.
Le poète, est-il aussi ce messager ?
On n’a pas vu le messager
Marquer ses pas dans la rosée
Les faucheurs ont retrouvé l’herbe
Couchée en vagues près du biefMarie Alloy, 21 juillet 2025

