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« Le double été », Ariane Dreyfus, par Christian Degoutte

jeudi 22 mai 2025, par Cécile Guivarch

 
Le double été, Ariane Dreyfus, éd Le Castor Astral, 16 €.

La poésie est réputée pour être le lieu de l’expression de l’intime, de l’être essentiel. Ou du Vrai (oui, avec un grand V), de la Vérité de l’être. Cette poésie de l’intime se double souvent d’une poésie de l’instantané : l’instant passant pour le révélateur de l’intime ; bref, faut que le cœur fait des bonds.

A contrario, ce qui d’abord touche dans l’œuvre d’Ariane Dreyfus, c’est sa mise à distance de l’intime et de l’instant. Non pas que ce qu’elle écrit n’est pas le cœur même de son être (ses écrits sont si précis dans les notations sensibles que l’on ne doute pas qu’elle les a éprouvées), mais elle use d’un artifice assez simple (comme si la poésie de l’intime n’usait pas d’artifices mille fois rabâchés), d’un élément extérieur : elle se « joue » dans un film ; elle nous joue au cinéma.

L’on pourrait facilement se faire avoir par une lecture de surface de ses poèmes : le cinéma, c’est des vies sans épaisseurs ; si les spectateurs et spectatrices n’arrivent pas les remplir de leur être-même, ce ne sont que des images agitées.
Ces figurines animées, réalistes ou non, Ariane Dreyfus les remplit de la pâte des mots ; elle les travaille (pétrit) de sa propre chair, de ses propres élans « du cœur », de la dynamique du poème.

Le double été. On peut raconter le pitch sans massacrer le livre : à Berlin, Sasha et Anders s’aiment. Sasha meurt et laisse Anders dévasté (exactement, comme on le dit d’un lieu qui a été ravagé par un cataclysme). Dans Le double été Ariane Dreyfus dit ça : une personne anéantie par la perte, le chagrin ; et c’est quoi l’amour après la mort :

Le corps qu’on a connu est entré dans les pensées
Assez souvent pour que la mélodie monte encore

Puis sa renaissance (je simplifie un max) par les lieux : Fécamp, Annecy, Paris, New York ; les autres : Lisa et Zoé la sœur de Sasha :

Zoé tourne en rond dans le lac
Si j’en sors je ne suis qu’une fille en maillot de bain
Mais je suis tout de même la sœur d’une morte.

Chaque poème présente une scène ; à l’intérieur de chaque scène on avance plan par plan : on voit les motifs de la robe, ses mouvements

Les vêtements légers, ouverts, puisqu’on est si jeunes
Qu’on devrait être heureux

on peut toucher des yeux, la main, le visage, la nuque

… Curieusement il remonte ses genoux sur elle
Lui replie les bras, je vais te porter …/…
Nuque pas assez tenue, sa tête se renverse …/…
Il n’y a plus qu’un sourire qui se déplace
Cela fait une sorte de visage ou de baiser
Il l’embrasse pour trouver sa bouche

Ariane Dreyfus ne craint pas d’utiliser des phrases triviales, des expressions courantes. Elle écrit très simplement ; ou plutôt : elle crée du mystère très simplement :

Quand je me blottis, je danse dedans.

Elle crée du merveilleux - depuis son premier livre Les miettes de décembre - par sa capacité formidable à manier l’ellipse :

Dès qu’ils arrivent à l’herbe
Anders quitte son vélo et son passé tombe par terre avec lui.

Ainsi dans son poème Ariane Dreyfus ne prend pas toute la place : les ellipses c’est de la place pour moi, qui lit (dit mentalement le poème), pour que je me glisse, corps et âme, dans le texte, que je sente son vêtement de mots à même ma peau :

Collé par le ventre à la musique qu’il fait il en reçoit
Chaque baiser
D’oxygène éternel.

Je dialogue avec/dans le livre d’Ariane Dreyfus. Dans ce livre, d’autres voix interviennent. La plus belle est celle de Marylin Monroe qui semble un résumé même de Le double été : seuls quelques fragments de nous
Toucheront un jour des fragments d’autrui
.

Christian Degoutte


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