Anne Brouan, Mirages du vent et de la pluie, Postface de Patrick Laupin. Dessins Aurélia Ponthus. Calligraphies Yi Kehui. la rumeur libre, 2025, 150 p.Les plus beaux poèmes des anthologies littéraires chinoises, ainsi que, plus près de nous dans le temps, les poèmes courts complets de Hai Zi [1], ont guidé et éclairé ce livre d’Anne Brouan qui, dès sa ligne de titre, nous transporte dans les mirages d’une terre où « l’éternité dort » et qui ne connaît rien d’autre que « le pas du voyageur ». Des mirages bien réels comme « l’écho des cascades / où le cri de l’oiseau jette son adieu », ou encore comme cet « homme errant en quête d’un visage / entre ciel et terre silhouette invisible ». On n’en finirait pas de décrire les realia, toutes ces choses réelles qui, par opposition à la poésie abstraite, réveillent sous nos yeux des paysages de légende que nous avons inscrits dans notre mémoire comme un monde à la fois étrange et familier : celui des rouleaux verticaux tels que Voyageurs dans une passe de montagne attribué à Guan Tong (Xe siècle) ou encore cet autre de Li Sixun (Dynastie Tang) intitulé Voilier et demeure au bord de l’eau. D’ailleurs les poèmes d’Anne Brouan sont accompagnés de beaux dessins au crayon d’Aurélia Ponthus, qui avec deux tons seulement de gris et de bleu, forment un contre-champ harmonieux en relation avec la peinture chinoise. Trois poèmes du recueil traduits et calligraphiés par Yi Kehui achèvent de nous persuader qu’il y a dans ce livre une modulation qui vient du chinois et qui m’avait frappé d’emblée, dès la lecture du premier poème : « Écrit par le vent de la source de l’orage ». Ce vent qui est la source de l’orage non seulement écrit, mais vient lui-même de la source de l’orage. Le vers suivant précise : « ce frisson d’eau verte dans l’océan des nuits ». Le vent écrit ce frisson d’eau verte, non à la surface, mais dans l’océan des nuits ; les nuits donc comme un océan et dans cet océan, il y a ce frisson d’eau verte. Troisième vers : « ... dans l’océan des nuits / où tremble la lumière sur la route du temps ». Dans ce frisson d’eau verte tremble la lumière, la lumière sur la route du temps, dans l’océan des nuits. Là, dans ce frisson, quatrième vers, « l’éternité dort ». On obtient ainsi un quatrain, lequel est suivi d’un distique : « dans la transparence de l’air blessé par le froid / sur les feuilles du givre s’effacent les oracles ». Mais on peut lire différemment : « l’éternité dort / dans la transparence de l’air blessé par le froid », le dernier vers comme suspendu dans le vide oraculaire de son effacement. À partir ce simple frisson d’eau verte écrit par le vent, le paysage s’agrandit à l’infini « dans l’océan des nuits », puis se resserre subitement « sur les feuilles du givre », et cela dans un même glissement ou une modulation qui écrit et efface les oracles simultanément. Ici l’ouverture du livre. Et dans l’ouverture du livre tout coule, tout va tout seul ou plutôt suit son cours. Comme l’écrit Patrick Laupin dans une lettre-postface merveilleuse adressée à l’autrice : « Le livre suit sa pente naturelle, il est étymologiquement rare et beau, il abolit la dynastie des sons et des corps esclaves. » Déjà Freud avait souligné la similitude du texte chinois avec le rêve et de même le livre d’Anne Brouan devient comme un puzzle dont les éléments se combinent, renvoient les uns aux autres, avec des compositions de substitutions et de déplacements qui sont celles-là mêmes du rêve. Des rêves. Des rêves faits de nos émotions, où l’on entend, comme voilées à peine par les brumes de la pluie et les mirages du vent, la plainte du malheur et la révolte de l’amour. Dans un livre où les poèmes sont des rêves, Anne Brouan module à l’infini, comme si elle chantonnait, un chant de plénitude et d’éternité.
(Trois extraits)
Écrit par le vent de la source de l’orage
ce frisson d’eau verte dans l’océan des nuits
où tremble la lumière sur la route du temps
l’éternité dort
dans la transparence de l’air blessé par le froid
sur les feuilles du givre s’effacent les oracles
Une pluie fine sur les jardins en pleurs
que parfume le vent léger de l’aube
le bruit des guerres s’estompe
happé par l’ombre de l’oubli
la barque de mes rêves flotte sur la brume
seule éclairée par la première lueur du jour
j’entends à nouveau le murmure des sources
dans le battement d’un souffle
l’appel d’un printemps infini
Mais si tout refleurit
dans les ruisseaux d’azur limpide
gonflés de la pluie des aurores
reviendras-tu hanter le vert des forêts
comme un songe flottant
au-dessus des ravins du silence
Je t’attendrai
sur le perron de ronces des orages
Gilles Jallet

