De là, d’Hélène Tyrtoff (Lanskine, 2025), figurait sur la liste des nommé·e·s du dernier prix
Mallarmé. Même s’il ne l’a finalement pas remporté, il s’agit d’un livre à ne pas ignorer.
Aborder ce recueil de poèmes peut d’abord donner une impression trompeuse de simplicité —
vers courts, découpes nettes, parfois déchiquetées. Impression renforcée par une habitude
bien ancrée : celle de feuilleter un livre en librairie de manière aléatoire, d’ouvrir au milieu,
d’y consacrer trente secondes, de sauter à la fin, peut-être de jeter un dernier coup d’œil au début, avant de passer à autre chose.Or De là ne se laisse saisir qu’au prix d’une lecture plus attentive. Ce n’est qu’à partir d’un scrutement posé que se révèle la complexité de l’écriture de Tyrtoff.
Qui est Hélène Tyrtoff ? Poétesse née à Paris, d’origine russe — probablement issue de la vieille émigration des Russes blancs, si l’on en croit les références discrètes disséminées dans le texte —, elle est également liée à la scène poétique luxembourgeoise. Ces différentes appartenances résonnent nettement dans les thèmes de son écriture : la mémoire, la quête identitaire, la guerre — thème d’une brûlante actualité.
Que représente De là ? Le livre donne l’impression d’un recueil structuré en plusieurs parties, écrites à des temporalités diverses — impression confirmée par le registre des publications antérieures mentionné en fin d’ouvrage — mais retravaillées et réagencées par l’autrice en une narration cohérente. Dès lors, il me semble préférable de lire ce recueil dans l’ordre : les poèmes s’inscrivent dans un mouvement narratif continu, et les liens qu’ils tissent entre eux priment sur leur autonomie.
Que revendique De là ? Trois axes de lecture principaux se dégagent.
Le premier relève d’un travail de mémoire. Il s’agit d’un récit hanté par des souvenirs fragmentés, fissurés, que seul un langage poétique d’une grande précision peut tenter de rassembler — voire de colmater (en écho au néologisme « malmater », forgé par la poétesse). Des situations du quotidien (la pluie, les objets domestiques, les vêtements) font surgir des bribes de dialogues ou des images du passé, dont la vérité demeure toujours partielle, limitée par la subjectivité de celle qui n’est plus reliée directement à ce passé, séparée par le silence et par la langue. La figure de la mère occupe ici une place centrale, aux côtés d’autres membres de la famille. Mystérieuse et discrète, elle apparaît comme une figure à la fois forte et vulnérable — l’ourse —, susceptible d’être réduite par la violence extérieure, humiliée (« zoo des mères »). Certaines images sont particulièrement poignantes :
la pluie des cerisiers / mater noire ta macula / et le reste enseveli / car les pétales redoublent.Le deuxième axe, plus explicitement politique, s’organise autour du motif de la guerre et de l’implication des enfants dans le conflit — motif qui semble faire écho à l’histoire familiale. La temporalité n’est jamais explicitement nommée, mais la dynamique du langage, notamment dans les sections géographies et fenêtre de tir, tranche avec le ton méditatif et spectral des autres parties. Elle renvoie la·le lecteur·rice, presque sans médiation, dans les tranchées de la guerre en Ukraine.
Le troisième axe, celui qui résonne le plus fortement pour moi, est linguistique. Tyrtoff écrit avec une rigueur et une persistance rares aujourd’hui. Chaque partie du livre possède une cohérence stylistique remarquable, au point que le passage de l’une à l’autre produit un véritable choc. La langue devient ainsi le véritable personnage central du recueil. Cela se manifeste notamment dans la relation aux souvenirs — « n’ai pas appris ta langue / mais elle me connaît / nous nous connaissons elle et moi » —, qui donnent lieu à une tentative de rapprochement entre la langue actuelle de la poète et la langue de la mère, jamais apprise, mais présente sous forme d’échos rythmiques et de traces syntaxiques : omission des prénoms, phrases nominales, déplacements d’adjectifs.
La section vigie pousse cette exploration à son paroxysme : une danse obsessionnelle — une RRRRonde, serait-on tenté de dire — autour de la lettre, ou plutôt du son, R. Qu’il s’agisse d’un exercice vain de prononciation jamais parfaitement atteinte — et puisque nous sommes dans l’imprimé, nous ne saurons jamais quelle serait cette « bonne » prononciation, ni l’intensité exacte du roulement —, le R devient un marqueur identitaire à part entière, avec toutes les tensions et les conséquences que cela implique.De là propose ainsi une poésie dense, exigeante, qui réclame du temps — pour la lecture comme pour la résonance de ses multiples strates. À cela s’ajoute la dimension esthétique de l’objet-livre : une couverture lumineuse, ornée d’un dessin de Tyrtoff, publiée chez une maison d’édition attentive aux voix singulières et résolument hors des sentiers battus.
Clémence Patalon

