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Anthologie Debout(s)

dimanche 3 avril 2016, par Cécile Guivarch, Roselyne Sibille

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(Les reproductions sont des encres de Colette LEINMAN)

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Vieilli, fourbu,
il cherche encore à s’appuyer
sur l’épaule d’une rose

Yannis RITSOS, Secondes - Po&Psy


49
J’écris que je m’arrête d’écrire et je continue d’écrire pour ne pas mourir.

50
Un arrêt de bus. Je suis debout, immobile. J’attends le bus pour ne pas mourir.

51
Nous ne voyons, du désordre inouï, qu’un ordre relatif pour ne pas mourir.

Patrick DUBOST, Pour ne pas mourir, in Œuvres Poétiques (tome 2) - La Rumeur Libre


dessus les grêlons
amassés pisser debout
quelle somptuosité !

ISSA, pas simple dans ce monde d’être né humain - Po&Psy


debout dans le soleil
désirant plus,
un autre poème s’il vous plaît

Michael ONDAATJE, Puits, in anthologie Écrits à la main - Editions de l’Olivier


Le premier baiser

Elle était debout près de moi. Je l’ai regardée jusqu’à l’âme et j’ai saisi ses poignets.
En fermant ses yeux, elle m’a offert sa joue.
Le voyageur altéré se contente-t-il d’un fruit quand la fontaine est proche ?
Enfin nos lèvres s’unirent. Et tout son corps, contre le mien, ne fut plus qu’une bouche.

Franz TOUSSAINT, Le jardin des caresses - pré#carré


Je nage vers une église
en ruines
les arbres se tiennent debout
leurs branches molles
s’agitent
comme des arbres qui espèrent
sans racines
sans vêtements
la tristesse construit son nid
dans le paysage


Elise TURCOTTE, Sombre ménagerie - Editions du Noroît

Je m’autorise la liberté. Je suis borderline sans frontière. De nouveau, je danse : je suis debout, je respire, j’essaie un costume.
Je danse : je mange une tartine beurrée avec un carré de chocolat, je me mouche, je prends une photo, j’écrase une guêpe.
Je danse : je me hausse sur la pointe des pieds, je souffle sur les braises, j’écris un sonnet, je relance la balle.
Je danse : je bats des mains, je saute à cloche-pied, je dépose un € dans la timbale en plastique de la mendiante.

Lucien SUEL, Je suis debout - Editions de La Table Ronde


Tenir en respect monstres épines malgré nos tailles minuscules boiteries pansements chaque coin de rue les jambes en attendant debout.

Tenir bon la plupart du temps après les chagrins des saisons les fêtes refrains chantés dansés et notre manque de légèreté parmi les amis les tablées les rires allez tout le monde debout

Albane GELLE, Si je suis de ce monde - Editions Cheyne


Paysages de jeunesse égarés. Des statues antiques. Des peintures venues du fond des grottes. De grandes forêts murmurantes. Petites maisons à l’orée. Petites réminiscences. Nous sommes toujours vivants, solidement arrimés à la vie. Des choses se passent alentour. Nous sommes des hommes qui émergeons. Nous sommes des hommes qui rêvent. Nous sommes toujours debout même lorsque nous dormons. Nous n’avons pas peur. Quelque chose est en train d’arriver et nous avec. Combien sont-ils à dormir debout ? À remuer de l’intérieur en silence. Combien dans les cris de la nuit, prêts à se mettre en mouvement et en accord avec leurs rêves ? Combien à faire de grands écarts avec le ciel ?

Fabrice CARAVACA, La vie - Les fondeurs de briques


nous avons marché et marché et marché encore nous avons tranché décidé de ne plus mais toujours nos pas nos semelles et cette décision de ne plus jamais s’arrêter même lorsque tout aura pris fin autour de nous seulement la marche et le refus de l’immobilité et cette volonté cette décision de mourir debout un pied devant l’autre lutter avec le terrain les obstacles la fatigue nos propres corps comme un jour d’autres nous tueront comme un jour d’autres s’arrêteront en nous ordonnant de cesser en nous ordonnant de ne plus jamais marcher de ne plus jamais nous tenir debout nous avons marché....

Yannick TORLINI, Nous avons marché - Al Dante

Encre de Colette Leinman extraite de la série Alphabets du corps


je connais des perles qui sont des larmes
et des passantes de lentes palombes

cette nuit je l’ai vue timide ma vie – recluse dans l’odeur du papier
pareille à un arbre amoureux à côté d’un autre arbre
avec des cerfs aux bois pleins
d’aurore
le front lourd d’une terreur qui est la plus belle ombre
et qu’on appelle une phrase
je l’ai vue – debout regardant droit dans l’astre crasseux
promenant ses ballades d’une bouche à l’autre
le daim noir d’un caniveau
venir sur la mer aux racines âpres

Sylvie-E. SALICETI, Et quand tu écriras - La Porte


Et je me lève, c’est la chaleur. La poussière
Tarde à tomber sur les buissons du bord de la route.
Le temps cherche ses marques. Je compte, mais j’ai perdu
Les nombres. Les voix qui chuchotent font dans l’ombre
Comme une clarté bougeante. J’ouvre les bras, je déplie
Mes jambes. Je me dresse avec peine. Le monde ne m’a jamais paru aussi étroit.

Jacques ANCET, Debout, assis, couché - La Porte


___ Il va ___ debout sur la mer
s’éloigne de nos plages
avance à mesure qu’un nom
s’efface en lui
___ il va ___ dans l’ouverture
l’instant du large
vers le large toujours plus large
l’horizon le met à nu
chaque matin le change
en premier jour
___ ___ rien/ sinon le tout de l’immense
___ ___ entre les lignes de silence
___ ___ ce lieu où tu te perdrais
face à toi je suis femme de proue
avec nos mots d’impossible soleil

___ ne pas tomber par les sirènes
___ qui dévorent en riant quand
___ vient le monde toujours nouveau

___
___ ___ océan battement d’être fuseaux horaires
___ ___ tu accomplis la voie promise.

Luce GUILBAUD, à paraître aux éditions Lanskine


LA FLEUR DE L’ÂGE

Voici le jour naissant
Houblon de la lumière
Le frou-frou des paupières
Et le premier passant

Sous le rêve encore chaud
La conscience chemine
Et déjà le soleil
Gonfle ses étamines

On marche sans penser
Vers un destin plus clair
L’oiseau lit son passé
Dans la paume de l’air

Les voiles des vergers
Lentement se redressent
La terre s’agrandit
D’un halo de tendresse

D’un sourire suffit
Pour combler ce regard
Tout l’amour est donné
Le cœur a pris sa part

Et debout dans le ciel
Offrant des mains béantes
Je glisse peu à peu
Vers une aube qui chante.

René Guy CADOU, La vie rêvée - (Robert Laffont - 1944)

Série Alphabets du corps


Pièce

Autour de ma maison
Celui qui pense au mur
Est libre
Et triste
Celui qui pense à la fenêtre
Celui qui cherche la liberté
Est assis entre quatre murs
Il se met debout
Il fait quelques pas
Il s’assied
Il se met debout
Il fait quelques pas
Il s’assied
Il se met debout
Il fait quelques pas
Il s’assied
Il se met debout
Il fait quelques pas
Il s’assied
Il se met debout
Quelques pas...

Même toi tu es fatigué de ce poème
Maintenant
Et lui donc
Il s’assied
Il se met debout...
Non !
Il tombe

Garous ABDOLMALEKIA, Nos poings sous la table - Editions Bruno Doucey


Pendant qu’il est encore temps

Pendant qu’il est encore temps, ma rose,
avant que Paris ne soit brûlé et détruit,
pendant qu’il est encore temps ma rose,
Pendant que mon cœur est encore sur sa branche.
Me voici, par une de ces nuits de mai,
…………….t’appuyant contre un mur du quai Voltaire,
…………….il me faut t’embrasser sur la bouche.
Et puis, tournant vers Notre-Dame nos visages,
il nous faut contempler la rosace.
Soudain tu devras
…………….te serrer contre moi ma rose,
…………….de peur, de surprise, de joie,
et tu devras pleurer silencieusement.
Les étoiles bruineront,
très fines, se mêlant aux lignes de la pluie.
Pendant qu’il est encore temps, ma rose,
avant que Paris ne soit brûlé et détruit,

pendant qu’il est encore temps ma rose,
pendant que mon cœur est encore sur sa branche.
En cette nuit de mai sur les quais il nous faut aller,
sous les saules, ma rose,
sous les saules pleureurs trempés.
Je dois te dire les deux plus beaux mots de Paris,
…………….les plus beaux, ceux qui ne mentent pas.
Puis, en sifflotant,

…………….il me faut crever de bonheur,
…………….et nous devons croire aux hommes.
Là-haut les immeubles de pierre
s’alignent sans coins ni recoins
et leurs murs en clair de lune
et leur fenêtres bien droites dorment debout,

et sur l’autre rive, le Louvre,
sous le feu des projecteurs,
…………….illumine pour nous
……….......…….notre palais de cristal…
Pendant qu’il est encore temps, ma rose,
avant que Paris ne soit brûlé et détruit,

pendant qu’il est encore temps, ma rose,

pendant que mon cœur est encore sur sa branche.
En cette nuit de mai, sur le quai devant les dépôts

nous devons nous asseoir sur les bidons rouges.
Le canal en face pénètre dans l’obscurité.
Une péniche passe,
Saluons la, ma rose,
Saluons la péniche à la cabine jaune,
S’en va-t-elle vers la Belgique ou la Hollande ?
A la porte de la cabine
…………….une femme au tablier blanc
…....................………….sourit avec douceur.
pendant qu’il est encore temps, ma rose,
avant que Paris ne soit brûlé et détruit,
pendant qu’il est encore temps, ma rose,
Peuple de Paris, peuple de Paris
ne laisse pas détruire Paris.

13 mai 1958

Nâzim HIKMET, Il neige dans la nuit et autres poèmes - Gallimard - Coll. Poésie

Encre extraite de la série Ephémères. Ici : Ephémère à front blanc


En homme
…………….je marchais, j’égarais
mes pas, je n’aimais plus que la halte,
ce fouillis d’herbes et d’orties.
Quelques pierres dont j’approuvais
l’écart. Puis la concertation.

Mais que devenait l’écriture
réchauffée par nos voix ?
__Mots dans l’attelage
__debout dans la charrette -
__mais seul l’essieu n’a pas dormi
graissé de peurs
______d’aboiements.

__
__
Alors que cela ait lieu.
__Entre le sureau et le genêt.
Je ne cesse, moi, de sillonner, de
bouger l’enclume.
__Et dès que je suis seul
____comme ici
__je m’étoile.
Je couve.
____Je découvre une voix
qui n’a pas dormi.

Thierry METZ, Terre - Opales/Pleine page


Qui reste debout ?

D’abord,
Efface ton nom
Abolis ton âge
Supprime tes lieux
Déracine ce que tu sembles

Qui reste debout ?

Maintenant,
Ressaisis ton nom
Revêts ton âge
Adopte ta maison
Pénètre ta marche

Et puis…

À n’en plus finir,
Recommence.

Andrée CHEDID - Contre-chant


Debout, titubant
avec entre les dents rien qu’
un mot, haleté jusqu’à l’hébétude,
je...
peut-être, oui, que je m’arrache...

Rien qu’un mot, - celui-là
que tout homme, le bafouillerait-il
dans la boue, oppose
à sa rature.

Rien qu’un mot mais dans ce mot,
fût-il d’un seul, le cri de tous.
Le dernier poème, qui donc l’écrirait
sinon...n’importe qui ?

Peut-être ne vient-il d’abord que faible chaleur,
une buée de terre, aux joues aux tempes,
une âcre suée de labour qu’un vent d’avril
souffle au visage.

Peut-être, oui, que par la tenue
d’un seul mot je m’échappe et passe
dans l’indemne.

Paul CHAMBERLAND, Le dernier poème,
in anthologie Tout l’espoir n’est pas de trop - Le Temps des Cerises


Elle dit
creuse là où l’ombre peut se tenir debout
Et elle ferme sa porte aux arbres venus partager son deuil [...]

Vénus KHOURY-GHATA, Elle dit
in anthologie Les mots étaient des loups - Gallimard - Coll. Poésie


Formidable Johan

Un jour, Ludmilla a décidé de ne plus jamais ouvrir les yeux. Non pas qu’elle soit aveugle, mais elle en a assez vu. Elle consacre maintenant tout son temps au classement de ses archives mémorielles, debout, les yeux fermés.
Sur son visage centrifuge se lit un combat intérieur, entre clarté et turbidité, entre la mer et ses vagues, entre le feu et ses flammes. Dans son propre noyau, elle est comme un quark charmé, une particule élémentaire sensible à l’interaction forte.

Je lui passe le premier mouvement du formidable concerto pour guimbarde et orchestre de Johann Albrechtsberger. Elle frotte nerveusement son pouce contre ses doigts repliés.

Thierry Van ROY, Sibérie noire - maelstrÖm reEvolution


Grand-père
je suis debout, tout nu
chaque jour
sans Jugement dernier
sans que personne
ne souffle dans le cor
car je suis d’avance
ressuscité
Je suis l’expérience de l’enfer
sur la planète Terre !
La terre
cet enfer apprêté pour... les réfugiés

Ashraf FAYAD, Instructions, à l’intérieur - Le Temps des Cerises


Livre, triangle ouvert. Trois faces offertes,
vent sur le mur, n’effrite pas
la pierre, pénètre ce qu’on appelle
lierre.
Figure débattue des feuilles,
accrochant le calcaire ou le tuf, le temps fera
ce qu’il sait faire.
Crête ou creux, mouvement singulier,
l’usure imperceptible, perte menée de front.
Cadran du mur, témoin vert.
C’est,
impassible,
l’attente, le cheminement des attaques végétales
soumises au cours fatal
_– ce qui se lève bat cadence. Horizontale.

Nul n’achève ___ dans le vent,
cours debout du temps.

Isabelle LEVESQUE, D’ici le soir - Encres vives


LE CHEVAL

Nous voudrions être debout
Pour enfin croiser ses yeux
D’absolue incertitude

Tant pis pour le poème
Aux fausses majuscules

Ariane DREYFUS, La Terre voudrait recommencer - Flammarion

[...]
Il se tient debout devant une montagne
C’est davantage une coquille d’escargot qu’une montagne.
C’est davantage une maison qu’une coquille d’escargot.
Ce n’est pas une maison, mais cela a beaucoup de chambres.
C’est indistinct mais subjuguant.
Il naît dans cette coquille, et elle naît en lui.
C’est sa vie, c’est son labyrinthe.

Tomas TRANSTRÖMER La galerie,
in anthologie Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004 - Gallimard, coll. Poésie

Encre extraite de la série Ephémères. Ici : Ephémère réticulé


C’est tout noir et marche devant seule droite, avance en face debout.

Je voudrais sortir de la salle d’audience. Je voudrais sortir de mon corps. Je voudrais passer ma vie. Je voudrais évacuer la cave. Je voudrais murer la cité.

Je ne veux plus du monde comme ça. Le monde de la fille sans nom qui marche dans la rue. La fille sans visage qui va au tribunal. La fille sans voix et les rumeurs. La fille qui ne sait plus vivre. La fille et l’impossible. La fille et la justice.

Tu rêves.
[...]

Perrine LE QUERREC, Le prénom a été modifié - Editions Les Doigts dans la prose


On efface tout et on recommence. L’histoire, la nôtre. Avec une mère saine, robuste, debout. J’attrape au vol, dans Apprendre à vivre, « je te crie de tout aimer / en un seul commencement / objet palpable entre tes doigts ». Puis ailleurs, dans Amour debout, « sois / cette chose // aimée / qui aime // face au vivant ».

Denise DESAUTELS, Sans toi, je n’aurais pas regardé si haut - Éditions du Noroît


Sans équipage
et cales vides

cœur haubané
tempes battues
par les vents

tu tiens debout
sur le quai

Estelle FENZY Chut (le monstre dort) - La part commune


Ils ne sont pas morts ! Ils sont au milieu
de la poudre,
debout, brûlant pareils à des mèches.
Leurs ombres pures se sont unies
dans la prairie couleur de cuivre
comme un rideau de vent blindé,
comme une barrière couleur de fureur,
comme le sein même, invisible, du ciel.

Mères ! Ils sont debout dans le blé,
hauts comme le midi profond,
dominant les grandes plaines ! [...]

Pablo NERUDA, Chant aux mères des miliciens morts,
in anthologie Résidence sur la terre - Gallimard, coll. Poésie


Je rentre de plus en plus profondément
dans le paysage des autres

Je possède en moi
toutes les directions

Je marche sur la terre rêche

Au loin j’entends des paroles
prononcées des siècles plus tôt

Leurs échos ayant traîné
dans l’univers
avant de m’atteindre

Anise KOLTZ, Soleils chauves,
in anthologie Somnambule du jour - Gallimard, coll. Poésie


Nous venons à toi
avec des chants de résistance
des mots d’humour
et des gestes de tendresse

devant nous
ton lit
se tient debout

comme la guérite
d’une sentinelle

Bruno Doucey, Ceux qui se taisent, Editions Bruno Doucey


Fatigué décharné dépouillé
mais debout et libre
découragé assoiffé bouleversé
mais vivant
il avance répond encore à l’appel...

Ghislaine Lejard, Si brève l’éclaircie, Editions Henry


Toutes ces images de Colette Leinman sont des encres de Chine sur papier, 29x21cm, 2015.
Vous pouvez aussi lire quelques-uns de ses poèmes inédits ici : http://www.terreaciel.net/Colette-Leinman-490?var_mode=calcul#.VwgCjDGuq9Y
et ici : http://www.terreaciel.net/Colette-Leinman?var_mode=calcul#.VwgEAzGuq9Y


Choix de poèmes par Roselyne Sibille et Cécile Guivarch


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