Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Cécile Odartchenko, La présence merveilleuse se passe très bien de boniments (extraits du Journal, VI)

mercredi 14 janvier 2015, par Matthieu Gosztola

Je déménage sur la terrasse. L’odeur de thé d’hier a un peu changé. Maintenant, dans l’humidité de la nuit, elle a comme infusé. Je reste à essayer de retrouver le lieu où j’ai déjà connu cette odeur-là. Mais cela ne vient pas, sauf une impression que je vais trouver une feuille, peut-être pliée, peut-être de tabac frais, je ne sais. L’herbe reverdit un peu, les grives et les merles sont sous le cerisier. Il ne fait pas froid du tout, le jardin a apparemment mijoté toute la nuit dans une tiédeur, la terre très chaude hier ayant gardé la chaleur comme une brique à four. Un petit tour de jardin. J’aperçois dans le bambou negra une feuille sur laquelle sont rangées trois grosses perles d’eau et je vais prendre mon appareil pour les photographier. Plus loin, le bambou holocrysa sort sa troisième pousse. L’herbe me mouille les pieds nus dans les sandales. Des sansonnets se battent pour une cerise. De plus en plus le jardin ne m’invite qu’à regarder, méditer, me fondre dedans – un avant-goût de la mort sauf que, morte, je ne pourrai plus voir et sentir, seulement me fondre. Surprise samedi de découvrir que l’herbe, qui était restée quelques semaines dans la brouette neuve (donc pas trouée), en se décomposant, avait donné un jus qui a la même odeur de putréfaction qu’un corps animal, que le purin de vache plus exactement. Mêmes jus alors ? Un veau meugle (ou beugle) chez Cadas. C’est une sorte d’appel. Peut-être a-t-il été séparé de sa mère ?

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La matinée de fin de printemps, déjà comme une atmosphère de sieste malgré la fraîcheur, la chaleur en surimpression, les insectes qui volent zigzaguant leurs refrains, le soleil très éclatant derrière le portail serre et qui s’étale sur l’herbe, comme se couchant entre les ombres, pli sur pli de lumière et d’ombres, pli sur pli de fraîcheur et de chaleur, fleur double, scintillement de rosée dans les brins d’herbe hier matin, pris mon appareil pour photographier des feuilles de rosée dentelées au bord et porteuses de petites gouttes de rosée à chaque pointe du pourtour. Le temps d’aller chercher l’appareil, déjà quelques-unes avaient disparu.

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Tour de jardin. Je m’aperçois que pour une raison inconnue ma clématite rose, bien que déjà agrippée au grillage, est déterrée et se meurt. Je recouvre la racine de terreau et j’arrose en espérant qu’elle va reprendre. Un bambou vraiment magnifique à côté. Je prends quelques photos dans la cour. Je casse quelques campanules fanées.

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Lorsque la journée s’annonce très chaude, regard particulier sur les ombres ; elles sont trouées et laissent passer le soleil comme des rideaux à incrustations. Là où il y a de l’ombre étendue, il y a aussi comme une reconnaissance anticipée, la douceur, la fraîcheur. Là, l’abri bienfaisant, les arbres parasol et tonnelles, on dirait qu’ils étendent leur ombre vivante comme un double de leurs branches (de leurs bras), l’ombre en quelque sorte qui contient la volupté de la caresse, l’intention de fraîcheur. Dans l’ombre, l’herbe qui ne grille pas, garde son épaisseur humide, son moelleux – ce moelleux donne son épaisseur tangible à l’ombre. L’ombre se gonfle et respire. Bon ! Tour de bambous maintenant !

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Sur la terrasse, au soleil, les ombres des branches se balançant sur la page de droite du cahier. J’arrive à la fin du cahier et me réjouis d’en commencer un nouveau. Le plaisir de la virginité du nouveau cahier, plaisir enfantin lié à la rentrée des classes et aux belles fournitures neuves, un luxe, surtout lorsqu’on est pauvre. Recouvrir les nouveaux livres et cahiers, je me souviens du papier bleu roi, comme le papier des pains de sucre et le papier de camouflage, et le papier transparent (papier cristal), et le savoir-faire pour que les angles, les replis vers l’intérieur soient parfaits. Les étiquettes aussi. Le cahier terminé apporte une autre sorte de satisfaction, tout gonflé qu’il est des jours qui, grâce à lui, ne sont pas partis en fumée. Ayant fait encore une tache d’encre de Chine sur une nappe, je vais chercher le petit plateau de porcelaine fine de Maman et je m’aperçois qu’il est numéroté lui aussi. Ce sera mon plateau des encriers dorénavant. Je n’ai pas pu ouvrir le flacon de baume du Tigre de Martin, car je l’avais vissé soigneusement après avoir fait la tâche. J’ai donc été chercher un autre encrier, un vrai celui-là, en verre épais, écrasé vers le bas, très stable, avec un couvercle en argent (qui ne ferme pas très bien). J’ai été chercher mon pain en pyjama de velours de soie rouge, n’ai rencontré personne. La boule de pain sortait du four et était toute molle. J’ai eu du mal à couper les tartines, mais j’avais faim.

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Au bureau. Il a plu. J’ai quand même versé encore un peu d’eau sur les roses trémières repiquées. Plus tard, un peu de jardinage : désherbage de la plate-bande, repiquage ; devant mes bégonias, je pense à deux très beaux que j’ai vus à Chassy. Il faudrait faire des boutures et y rester deux à trois jours, aller aussi chez Béatrice, à Rochechouart, chez Danie, et m’occuper des décors en approchant les musées, etc. J’ai besoin de me calmer et j’aspire à retrouver mon rythme contemplatif. Je pense aussi aux dents de Gregory qu’il faudrait emmener chez Sarfati, mais d’abord lui prendre une mutuelle (voir si elle peut faire cela en une fois). Surtout ne rien faire, quoique par moments j’ai des poussées d’angoisse à tourner en rond ; hier, je me suis occupée des photos. Je ne pouvais pas m’installer pour écrire en plein après-midi, c’est le matin que c’est possible. C’est cela l’essentiel et le rythme pris, auquel je reviens quotidiennement et que je voudrais faire durer sans rien déranger dans le dispositif. Dépoter le bégonia pour le rempoter et faire une bouture pour Frédérique m’apparaît comme un viol et je ne vois pas comment elle-même pourrait déranger les siens – comme elle ne peut pas déranger les araignées. C’est cela qui est en jeu : l’existence, pareille à celle de l’araignée, immobile dans sa toile. Voir les frémissements des plantes, quelques gouttes tomber, savoir que le chien s’est calmé, entendre quelques coqs chanter au loin, roucouler des tourterelles. Les bougies de jardin de Katia, renversées et posées le long de la poutre, sont comme des petites cases africaines. Et c’est à Ogotomeli que je pense, et à sa mort, à l’homélie qui dura un an, deux ans pour tout nommer en son honneur. Patience...

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Je me demande si la pointe du philodendron, que j’ai mise dans l’eau et qui a fait de grandes racines, ferait maintenant un autre philodendron. Voir dans les livres si je trouve la réponse. Rempotage des bégonias terminé ainsi que la racine du phylodendron. J’ai maintenant une rangée de pots de bégonias devant moi et deux par terre car il n’y a pas assez de place sur la table – sept pots en tout. Ils vont certainement souffrir un peu avant de reprendre de la vigueur. J’ai mis un mélange de terreau (or brun) et de crottin décomposé. J’espère que le mélange n’est pas trop riche. L’odeur de la terre dans le bureau est très agréable et donne envie de se mettre à la serre avec Frédéric. On va voir s’il est partant.

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Si Vincent peut venir régulièrement, je lui ferai creuser un bassin pour des plantes aquatiques au bout des allées. Et là, grenouilles et canards exotiques. Dans le cerisier, un joyau brille au soleil comme une goutte de topaze. Je m’approche pour voir, il est haut et par en- dessous on ne voit rien. En tout cas, ce n’est pas un résidu de décoration de la fête. Peut-être une goutte de résine ? C’est magique.

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Pris quelques graines au Jardin des plantes et surtout deux graines magiques de lotus égyptien (trois ans pour obtenir une plante, d’après les livres) qui se multiplie véritablement par éclats (voir les jardiniers) – et il faut le bassin. Mais la fleur est d’une beauté époustouflante et les grosses gouttes d’eau au creux des feuilles aussi. Une plante comme celle-là justifie les allées pour s’en approcher et la voir au fond du jardin. Un très joli oiseau dans le cerisier ressemble à une mésange, gris et blanc ; il me semble plus grand qu’une nonette. Peut-être une bergeronnette.

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Avec la télécommande, je vois sur l’écran du magnétoscope qu’il est huit heures. Le temps est gris et couvert. Je vais prendre un bain avant d’aller dans le jardin et de prendre mon thé. Besoin de tremper mes pieds qui m’inquiètent de plus en plus. Cuits ? Cette nuit aussi, curieuse sensation dans le corps, dans les épaules, comme un manque de minéraux. Lesquels ?

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Fait pour 1 600 F d’achats de graines et bulbes mais je n’ai pas encore eu le temps de les planter.

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Il est encore tôt (8 h 30) et le soleil commence à venir en haut du marronnier. Je pense qu’il fera peut-être assez chaud pour déjeuner sur la terrasse, mais je ne me risque pas encore à installer la table.

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Belle journée qui s’annonce, soleil brillant, herbe mouillée. Panne de gaz, petit déjeuner dans la petite maison avec pancakes et confiture d’abricot. Pantoufle a trouvé une vieille savate à dévorer et gronde comme pour protéger un os. Il a voulu me faire un grand câlin pendant le petit déjeuner, attendrissant. Aujourd’hui, sur toutes les chaînes, attente de l’ouverture de la Bourse de New York pendant qu’on s’affaire encore (et pour longtemps) sur le site des ruines des tours où commencent à se décomposer quatre à cinq mille corps.

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Au bureau, après un bon thé et pancakes comme hier. Été chercher le plateau dans la petite maison, cour mouillée et glissante, temps maussade et sombre. Du vent dans les arbres, réveil de nuit vers trois heures, comme d’habitude et je suis toujours en admiration des feuillages qui remuent dans le vent, surtout celui du bouleau, voluptueux. Contraste de cette verdure gorgée d’eau et des images de la télévision, apparition depuis hier des crêtes énormes, sèches et grises des massifs montagneux afghans, avec sur le dessus, arrivés là on ne sait comment et allant on ne sait où, de petits groupes d’hommes apeurés, fuyant, comme des petits groupes de fourmis déboussolées...

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La brume se lève. La fleur jaune de Roger brandit son panache papillonnant. J’ai téléphoné hier au Muséum pour ma chrysalide. Je dois rappeler aujourd’hui. J’ai la nette impression qu’elle grossit et que les anneaux du haut (deuxième, troisième et quatrième) sont en train de s’écarter sous la pression. Je compte six compartiments avec six points noirs. La tête est bossue et porte aussi un point comme à la place de l’œil, elle est grisâtre tandis que les autres compartiments sont d’un rose brique. Je crois bien qu’il faut que je fabrique une cage de toute urgence.

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Le feuillage du marronnier montre des taches jaunes. Il y a dans l’allée un dahlia magnifique, rose chiné, avec des tas de fleurs. Mon bambou Gros-Minet est bien mort, n’a pas supporté l’opération, peut-être cependant quelque chose se passera au niveau des racines. Un autre éclat a l’air de bien se porter. Le troisième, je ne sais pas encore.

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Ma cloche à papillons pourrait être bricolée avec une armature d’abat-jour. J’en ai justement un qui traîne et je vais chercher de la gaze. Je me suis interrompue pour appeler Gérard L. au Muséum et viens de passer un moment très excitant. Il est charmant. J’aurais trouvé une chrysalide du grand sphinx de la vigne, papillon de nuit rose et vert avec des points noirs ; il adore les fuchsias et naît en avril-mai. Sa chenille, qui fait 10 cm de long, fait des crottes d’1 cm (je sais maintenant que je vais planter des fuchsias le long de la maison) ; elle ressemble à un petit serpent. Il faudrait que je trouve un fongicide pour animaux à passer sur ses moisissures. Je l’ai posé sur du sable, dans une petite assiette. J’ai envoyé un fax à M. Courtin pour connaître le nom du fongicide et aussi une liste de fermes à papillons. Voilà que se déclenche une émotion comme une passion, le désir attisé avec la curiosité, l’idée de me joindre à des entomologistes picards dans leurs promenades. Écrire à cet effet à M. Maurice Duquef, ce que je fais immédiatement après avoir envoyé deux fax à M. Courtin, à Garches.

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Quelque part, à Montreuil, vers Reuil, depuis hier ou même avant-hier, des hurlements de chien à la mort, quelque chose ne va pas. En ce qui me concerne pourtant, le calme s’installe, peut-être à cause de ce que j’ai dit sur les photos, l’intemporalité. Chaque jour un peu plus de jaune dans le marronnier et mes bégonias transplantés ont triste mine. Je me demande s’ils vont reprendre vigueur. Surprise dans la cuisine : une feuille que j’avais mise dans un verre est en train de faire des racines (je croyais que la plante n’aimait pas l’eau). Après le bain, Pantoufle me suit et m’observe, il semble savoir que si je suis habillée nous risquons de sortir, mais je ne veux pas encore y aller (l’appareil photo est en charge) et il se couche à mes pieds avec un gros soupir. Le soleil a couvert le haut du marronnier d’une calotte de lumière. Dans mes vitres, les superpositions sont intéressantes. D’abord la grande toile d’araignée : je vois à travers elle le garage, le mur avec la fleur de la passion, le sureau ; la résille qui quadrille la vue semble immense, elle occupe tout le carreau et ce qu’on voit à travers elle, un tableau, est contenu dans ses mailles. Dans le carreau suivant, c’est la fenêtre derrière mon dos qui se reflète avec ses petits carreaux et le quadrillé des croisillons et encore derrière, l’image du toit de la grange, rangées de tuiles qui se nichent dans un nid de feuillage – troènes et feuilles de marronniers. Tout est immobile, en attente de la lumière, les nervures régulières des grandes feuilles, tout est capteur, conducteur.

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Mon araignée est là. Je me lève pour la regarder car elle n’est pas au centre de sa toile et je la surprends en train de tisser. Merveilleuse précision : elle sort le fil par derrière et tisse méthodiquement, régulièrement, avec les pattes arrière, collant le nouveau fil à l’ancien, exactement là où il faut. Au centre de la toile, vestige d’une proie qui a atterri là, ce qui explique la nécessité du ravaudage. Je baisse un moment la tête pour écrire, je la relève et voilà mon araignée à l’autre bout. J’ai raté quelque chose.

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Après le bain. Le temps très mouillé, petite éclaircie. Peut-être irai-je bêcher un peu et planter des bambous un peu plus tard.

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Moment parfait. Le thé parfumé au miel dans la tasse rose de grand-père. Les draps sortis de la machine et qui pendent. Le chien rentré de promenade, essuyé (il a eu un moment de panique, a cru que je le branlais), qui s’est couché sagement sur le canapé, nettoyé (beaucoup de saletés, crottes de souris, débris de mousse des coussins dévorés), les coussins cousus dans des draps de lin, que j’ai mis à la machine avec mon pantalon chinois rouge, ils sont devenus d’un bleu rose ancien, et recouverts du couvre-lit noir à motifs de Caroline, lui aussi lavé. Sur le bureau, mes timbres, promesses de lettres, de paquets, d’envois de cartes de vœux et le paquet de photos de grand-père, de ses tableaux magnifiques pour Camille. J’ai été hier à Beauvais acheter du matériel pour terminer mon album pour elle et je me réjouis du plaisir que je vais lui faire.

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Le temps est assez doux, mais très humide. Hier, Pantoufle, dans la plaine, s’est mis de la boue jusqu’au ventre et a disparu longtemps. J’ai été le chercher à Montreuil, où il n’était pas, et quand je suis retournée, il attendait à l’endroit où j’avais garé la voiture, inquiet de ma disparition. Mystère de ce sens de l’orientation qui lui permet de retrouver le point de départ.

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J’ai fait de nouveaux semis. Mes plates-bandes s’annoncent belles avec mes vivaces réussies l’année dernière. Delphiniums, roses trémières, digitales et clochettes. J’ai semé plein de fleurs rares dans des paquets anglais – dans du terreau et des bacs posés à l’intérieur sur la petite table ronde.

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J’ai planté dans la cour un seringa, deux lilas, un laurier sauce. Dans l’allée centrale, un petit cyprès repiqué a pris et un autre près de chez Guy. Les petits buis se portent bien. Il y a eu beaucoup de fleurs sur le cognassier. Pendant que je médite après avoir désherbé, un joli papillon passe, ailes mi-blanches, mi-oranges.

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Légère angoisse. Il fait très frais. Le tour de jardin est moyennement enthousiasmant. J’y vais quand même.

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Les cerises sur le cerisier sont extrêmement haut perché et je me demande comment y accéder lorsqu’elles seront mûres. Il faudrait construire une cabane après avoir dressé l’échelle de couvreur qui reste dans la cour. Cela doit être possible. À voir avec Volodia.

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Un rouge-gorge sous le sapin bleu. Un peu de vent, des pétales de pommier volent encore. Si j’avais la voiture, j’emmènerais Martin à la mer. Il y a un oiseau qui s’exprime avec une sorte de scie à repasser les cordes vocales, chanson qui se fragmente maintenant en petits éclats sonores de verre craqué, pas brisé ni pilé. Il y a des chants très structurés, on entend bien qu’il y a message, mais d’autres ont l’air d’essais de voix de mécanique remontée, et parfois aussi des petits sons aiguës comme si le personnage était trop petit, trop modeste pour chanter et se contentait de légers piaillements, son grain de sel. Dans les orchestres symphoniques, on aperçoit ainsi des musiciens, munis d’un instrument dérisoire, et chargés d’émettre une note ou deux. On a de la peine à imaginer qu’ils sont passés par le conservatoire pour apprendre cela. Le beuglement d’un veau à cet instant paraît bien insolite, d’autant qu’ici cela devient rare.

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Le soleil est une blondeur qui s’étale tout à coup sur tout et réchauffe l’épaule. Le jardin devient rutilant car mouillé, chaque feuille ou brin d’herbe scintille. L’herbe qui se lève après la tonte est d’un vert tendre. J’ai pris une photo de la pointe du petit frêne au coin de la terrasse, devant un ciel bleu avec de petits nuages blancs. C’est une ravissante invitation à la célébration. J’aimerais en faire une carte de vœux. Il y a une (tourterelle ?) qui lance son couplet de ralliement répétitif avec insistance, pour quel résultat ? La venue de... Voilà qu’une autre voix lui répond, avec un ou deux couplets, plus doux, plus ronds (plus féminins ?). Est-ce une conversation ? L’une est-elle clouée au lit et l’autre dit : je ne suis pas loin ? C’est l’époque des couvades et des petits.

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J’ai fait un déjeuner superbe : saucisson sec excellent, acheté chez le fromager de la rue Lecourbe, asperges fraîches de Rémérangles, poulet de la ferme de Noailles avec purée de Frédéric, fromages.

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Réveillée de bonne heure. Bain tout de suite, thé et toasts. Promenade dans le jardin. D’abord un ruban de fumée épais, à la cheminée des Boucher, m’étonne. Je sors, il fait vraiment très frais. Le soleil se lève du côté des Cadas. Vers Haudivilliers, on peut voir une nappe de brume. Chaque feuille de bambou est ornée d’une perle scintillante de rosée. Cette fraîcheur humide est délicieuse. C’est un bain de jouvence pour le jardin.

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8 h 30. Après une promenade dans la plaine avec Pantoufle, lumière splendide, légère brume, ramassé une belle touffe de fleur blanche de rocaille replantée au coin de la sortie de terrasse. Arrosé les tomates qui ont l’air de bien se porter. Je suis à la table de jardin recouverte du châle de cachemire couleur terre de Sienne de Caroline. Pépiements d’oiseaux. Ce qui est magnifique dans le jardin, c’est l’immobilité frémissante de tout. C’est là, mais cela vit et ce que cela fait essentiellement, c’est donner à voir sa beauté, les fleurs surtout, digitales, iris, pavots tendus, en attente de l’abeille ou du bourdon, échange et noces tranquilles. Un fumet délicat de feu de bois me parvient de la maison Boucher. C’est une odeur délicieuse qui porte à la reconnaissance des efforts de Guy pour reconstituer année après année ses tas de bois. Les nouvelles pousses de l’année du sapin bleu, au bout de chaque branche, dans la partie du haut, seule partie ensoleillée pour le moment, sont incroyablement longues et se dressent comme des serpents vers le ciel. Un pigeon vient se percher et s’en va s’ébattre ailleurs, on entend des bruits d’ailes. Une tourterelle appelle. C’est fou ce que cette vie affairée, mais gracieuse et belle, est réconfortante. Il n’y a pas d’oiseau autiste, refusant de chanter, chacun y va de son commentaire et c’est un échange constant, d’un coin à l’autre du jardin. On vient raconter quelque chose et on repart à tire d’aile pour revenir là où il fait bon vivre. Je pense que c’est une grive qui sautille sous le poirier.

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Une belle journée d’été qui commence dans la fraîcheur paisible et ensoleillée – tasse de thé apportée au jardin. Hier, ai retrouvé le hamac qu’il faudrait passer à la machine, mais qui est un nouveau bonheur.

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Encore au lit, après un petit tour de jardin. Pantoufle en boule sur le lit. Lu un peu le livre de Tarkovski apporté par Bruno. Donc, dimanche, déjeuner avec Bruno et Katia qui sont venus avec Aurore et Louise. Journée ensoleillée. Déjeuner somptueux. Volodia a cuit les truites sur le grill, moi le canard au four. Accompagnement de légumes : caviar d’aubergines, roquette en salade, blettes en sauce, pommes de terre sautées. Katia avait fait deux tartes. J’ai sorti le ratafia, un rosé Irancy avec les truites, un Irancy avec le canard. Conversation sur la vie : interrogation de Bruno qui parle joliment du frémissement des choses, ce qui me semble être l’objet de mon journal et de la réflexion de Tarkovski. C’est pourquoi je prends ce matin mon journal au lit. Ils ont aussi remarqué ce qu’apporte la présence de V. et S. et du bébé. Véritablement, cela donne corps à tout ce que j’ai ressenti au sujet de cette maison, quand je l’ai achetée et trouvée russe. Maintenant, grâce à eux, l’harmonie telle qu’elle a été profondément rêvée, qu’elle a existé à travers les souvenirs de Papa (Psiel, que j’ai lu avec une grande émotion dimanche soir à S. et V.), à travers Nadia aussi, Tolstoï, l’œuvre d’Edik, celle de Tarkovski, de Mikhalkov. La maison étant en train de devenir ce que j’ai toujours souhaité et rêvé. Envoyer peut-être des photos à Harriett (ça, c’est l’idée qui perce la surface paisible du bonheur, de la nécessité de l’argent).

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8 h 30. Après le thé et sans avoir pris de bain, pressée de rejoindre mon coin comme si le temps allait manquer. Volodia dit qu’on annonce la pluie, mais il fait doux, le ciel un peu couvert ; des velléités d’ombre sur le cahier, le soleil n’est pas loin. J’ai ramassé une coquille d’œuf d’oiseau, bleu clair, mouchetée de brun. Vu la grive ce matin en faisant mon tour de bambous. J’ouvre le livre de Tarkovski pour y retrouver des pensées qui m’ont touchée et les taches de soleil sont plus nettes ; c’est une naissance sous mes yeux qui se superpose à la naissance du texte lu et relu, d’où une pensée doit émerger avec sa brillance particulière. L’esprit, sorte de technicien de la lumière, de la mise en lumière des choses et des idées, émergence de celle-ci dans le brouillard quotidien, le temps couvert qui est le lot de tous les jours.

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Volodia s’attaque à la cabane : élagage des thuyas pour faire de la place et ce soir grand feu. Restauration de la cabane pour faire une petite maison d’écriture de pluie avec vue sur le jardin. Bien que très délabrée, elle est encore solide et on pourra prendre appui dessus pour l’agrandir et en faire une petite serre.

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Sveta s’approche de moi avec son bébé dans les bras et une feuille de noisetier dans la main ; elle a tiré une languette de feuille verte entre deux nervures, languette repliée en accordéon sous son ongle ; elle me dit de taper l’ongle trois fois et laisse échapper la languette en disant : Un ver est sorti. Petit jeu de la campagne qui me rappelle le coq ou poule de Nadia.

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Pluie régulière sur le jardin, petit cordon de pluie descendant de la terrasse. Il y a longtemps que je n’ai pas écrit au bureau. Manque à ma droite ma fleur de la passion replantée sur la terrasse, où je pense qu’elle va prospérer.

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Terrasse, garage, nettoyés de fond en comble. Beau tas de petit bois pour allumer les feux. Petite cabane dégagée. Broussailles brûlées. Plate-bande repiquée. Pucerons occis. Je pense que je vais mettre Martin à la fabrication d’un dessus de table pour la terrasse avec les planchettes de parquet collées sur un contreplaqué. Importance du silence absolu pour être en prise avec ce que je vois, pas de perturbations.

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Tout à l’heure, en allant déposer les cahiers à Allonne, j’irai voir si je trouve quelque chose à la grande brocante. Mes bambous ne sont pas encore prêts à être coupés.

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Au bureau. Le jardin est trempé. Pantoufle s’est sauvé pendant que je prenais mon bain. Je l’ai récupéré en voiture. Thé, toast, visite de Volodia avec sa fille emmaillotée dans les bras. Je m’installe au bureau.

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Retour au jardin. Le grand cerisier devant moi, avec ses cerises bien noires inaccessibles.

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Une journée si belle s’annonce, est déjà là, qu’on se croirait en juillet. Le soleil commence (il n’est pas 9 h) à inonder le jardin. L’atmosphère est d’une pureté cristalline. J’ai arrosé les salades vu que beaucoup de choses étaient en train de lever : radis, rutabagas, salsifis, carottes, oignons et échalotes. Le cerisier si blanc est en train de changer : mélange de brun des pétales de fleurs fanées et des petites feuilles vertes ; moussu, il a comme perdu un peu de sa fierté pendant que l’autre, celui des bigarreaux, le nargue de toute sa fraîcheur. Enfin, il y aura sans doute beaucoup de cerises cette année. Et qu’est-ce que j’en ferai ? La cave est encore pleine des pommes, les placards de confitures et les cartons de noix.

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Sur la chaise longue, sous le cerisier, le temps est beau, un peu frais, quelques nuages picards, peut-être un changement en fin de journée. Beaucoup jardiné depuis hier. Désherbé le fond, potager côté Didier qui s’est plaint de la vue. Intention de lui mettre des fleurs. Il ne veut pas de bambous dans ce coin (humide, dit-il) ; il regarde pousser les miens, voit bien qu’ils deviennent de plus en plus hauts et a peur de ne plus avoir de lumière. Garder ce coin ensoleillé me paraît aussi raisonnable, mais je voudrais quand même m’isoler. Une haie perpendiculaire à la grande allée ferait barrage au soleil matinal. Alors, planter des rosiers grimpants en automne ? Désherbé et affiné le coin près de la croix ; après les averses, la terre y est tout à fait mousseuse, un vrai plaisir. J’ai semé plein de fleurs vivaces. Je crois qu’elles devraient se plaire beaucoup là.

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Je suis allée voir mes Phyllostachys pubescens dans la rosée, les photographier avec objectif micro. Tombée sur une bûche et perdu mes lunettes, retrouvées. La vision des pousses qui sortent de terre de plus en plus nombreuses me remplit d’une sorte de ravissement amoureux. Le bambou est magique et je comprends tout à fait les passionnés et collectionneurs. Je sais que moi aussi, chaque année, je rajouterai des espèces nouvelles jusqu’à ce que j’aie une sorte de paradis, chaque espèce vénérée et surveillée avec amour, caressée et admirée. Le bambou est parfait, ses tiges de couleurs et formes si variées, brillantes, comme laquées et parfaites. Lisses, sans défauts jamais. Les petites pousses tellement émouvantes avec la goutte de rosée entre les petites feuilles qui s’ouvrent en toupet au bout de la pousse. Le soleil apparaît et je me dis que c’est pour eux. Encore combien d’années à les regarder pousser ? Dix ? Vingt ? Ne pas en manquer un seul jour, du printemps à l’automne, c’est mon souhait. Et je ne sais pas encore quelle sera la vision d’hiver lorsque mes bambous seront grands et feuillus, contrastant avec les arbres nus du village.

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Le soleil revient sur le jardin, je me dis une énième fois qu’il ne verra pas les fleurs. Il n’est que neuf heures et demie. Il semble que ces deux jours-ci le temps va être très extensible. La fin viendra quand même. L’horreur des derniers jours des condamnés. Accepter la mort parce qu’on a encore le privilège d’être vivant. Il y a cependant quelque chose de très particulier quand il faut aimer la vie qui n’a pas repris, bien qu’elle soit tout autour : le jardin, les enfants, Monique, Suzana, François Cheng... Quelque chose résiste à l’abandon d’amour – l’élan vital passe par le désir –, désir de l’arrivée de ce quelque chose, quelqu’un, qui, comme le soleil revenu, illuminerait les choses. L’idée que ça pourrait ne plus briller et moi avec est insupportable. Certains, dans le deuil permanent de quelqu’un, s’enferment pour le restant de leur vie dans une grisaille – muraille qui les isole de tous les soleils. Laisser entrer les petits soleils suppose de ne pas cultiver le culte de ses murailles intérieures. La colère, le dépit, la méchanceté vengeresse, c’est autant de murailles supplémentaires qu’on élève et qui séparent sûrement et définitivement de ce qu’on aime.

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L’idée de la mort est inconcevable en face du jardin qui renaît et où toutes les plantes sont à distance respectueuse l’une de l’autre (sauf un delphinium dans la grande allée, trop proche d’une digitale et que je dois déplacer).

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Le monde peut être si abject qu’il n’y aura bientôt plus lieu d’écrire autre chose qu’un journal, car l’effort du style est effort de représentation et vise à toucher l’autre et à l’embobiner.

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(Mon désir, jeune, d’avoir beaucoup d’enfants). Le jardin (que je compare souvent à un aquarium) serait comme la réalisation extériorisation de mon ventre maternel, d’où l’importance pour moi de l’attention au jardin des enfants et les projections du jardin dans le futur, mes plantations pour plus tard, un jardin si spécial et si beau qu’on ne pourra pas vendre la maison et que je resterai, à travers et grâce à elle, auprès d’eux.

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Le jardin ni à la française, ni anglais, mais à la Fragonard, comme une chambre en désordre avec son lit défait, ses négligés de soie et de dentelles jetés sur des poufs. Extension donc de la chambre d’amour.

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Il m’est venu l’idée (hier, dans le hamac) qu’une partie de la fatigue venait de la tension amoureuse avec le jardin. Comme un désir inassouvi, d’où la nécessité de l’homme pour épuiser ce besoin profond de célébration.

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Faire du jardin une œuvre d’art, un condensé de sensations subtiles, d’émerveillement et de repos. À l’intérieur, élargir la bibliothèque aux livres du monde entier, ne pas fléchir. Mystère du dessin sur le mur blanc de la maison d’en face, le soleil là semble passer à travers des volets (en fait, je viens de comprendre, il s’agit des deux fenêtres à barreaux du haut du portail) et en biais. En découvrant ce que c’est, l’émotion est particulière car c’est un peu comme si le vieux portail, penché, me regardait les yeux grands ouverts à travers le peigne de ses cils (les barreaux). Présence et matérialité de l’ombre, quelque chose (le portail) se donne à voir en face de moi, alors qu’il est caché à mon regard et sa présence-ombre est plus émouvante que sa présence réelle, car si je le vois, je le vois de face et alors il n’est pas penché, il est moins fragile – penché, il a comme un geste, il s’incline sous mes yeux, s’agenouille, touche terre, plonge vers la plate-bande où se dressent les ancolies, les delphiniums, les campanules, et le soleil derrière les barreaux est comme un sourire. Le dessin dans son entier fait penser à un grand volet à claire-voie. Se lèvent alors les images de maisons provençales et de siestes, d’amours moites pendant la sieste. Le corps qui jouit n’est plus qu’un souvenir lointain et qui me quitte, qui s’efface peu à peu, sans doute l’âge (je ne jouissais pas avec Adrien, était-ce l’âge ou bien l’intuition d’une erreur fondamentale ?). Il faudrait que l’amour et la jouissance me tombent encore une fois dessus pour savoir, autrement je dirais que c’est l’âge, en me trompant peut-être. Mais pour la jouissance totale et la participation de tout le corps, il faut une énergie et une jeunesse du corps qui supporte la grande combustion. Et peut-être que l’âge ne le permet plus parce que la combustion lente a lieu, qui laisse peu de carburant à disposition. J’entends Caroline et Louise qui se réveillent.

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Puis, alors que j’allais éteindre, sujet sur le féminisme et la revendication pornographique de jeunes femmes artistes à la mode, problématique qui ne m’intéresse pas, ayant toujours haï cela, les excès physiques lors des amours ravages ayant toujours été d’un ordre supérieur, cosmique. Impossibilité de transgresser les limites sans que cela coule de source dans un besoin de fusion dans le feu de la forge dans toute sa splendeur et sévère exigence. Mon indifférence aujourd’hui, par manque de carburant, épuisement des gisements de combustible naturel. Pas d’ersatz possible ni autre forme d’énergie.

[Choix de Matthieu Gosztola]


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