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La poésie de Tomlinson, un chant de fontaines

samedi 8 octobre 2016, par Matthieu Gosztola

Hommage à Charles Tomlinson (1927–2015)

La poésie de Tomlinson, un chant de fontaines

FOUNTAIN

Art grows from hurt, you say. And I must own
Adam in Eden would have need of none.
Yet why should it not flow as a Roman fountain,
A fortunate fall between the sun and stone ?
All a fountain can simulate and spread —
Scattering a music of public places
Through murmurs, mirrors, secrecy and shade —
Makes reparation for what hurt gave rise
To a wish to speak beyond the wound’s one mouth,
And draw to singleness the several voices
That double a strength, diversify a truth,
Letting a shawl of water drape, escape
The basin’s brim reshaping itself to fill
A whole clear cistern with its circling calm,
And the intricacies of moss and marble
With echoes of distance, aqueduct and hill.

FONTAINE

L’art naît d’une blessure, dit-on. Je reconnais
Qu’en l’Eden Adam n’en avait nul besoin.
Mais pourquoi ne devrait-il pas couler comme une fontaine romaine,
Qui chute heureusement entre le soleil et la pierre ?
Tout ce qu’une fontaine peut simuler et répandre —
Éparpillant une musique de lieux publics
À travers murmures, miroirs, discrétion et ombre —
Permet de réparer toute blessure qui a donné naissance
Au désir de parler outre la bouche unique de la plaie,
Et d’attirer à l’unité les voix plurielles
Qui doublent une force, diversifient une vérité,
En laissant un châle d’eau draper
Le rebord du bassin, s’échapper et se reformer pour
Remplir, claire, une citerne entière de son calme circulaire,
Et les complexités de la mousse et du marbre
Des échos du lointain, aqueduc et colline.

L’anglais de Tomlinson nous ravit, provoque en nous l’exact même frémissement que celui qui nous est donné ― vrai don ― par la prose ― désirables mains tendues ― de Henry James, comme dans cet extrait d’Un portrait de femme :

« I shall not undertake to give an account of Isabel’s impressions of Rome, to analyse her feelings as she trod the ancient pavement of the Forum, or to number her pulsations as she crossed the threshold of St. Peter’s. It is enough to say that her perception of the endless interest of the place was such as might have been expected in a young woman of her intelligence and culture. She had always been fond of history, and here was history in the stones of the street and the atoms of the sunshine. She had an imagination that kindled at the mention of great deeds, and wherever she turned some great deed had been acted. These things excited her, but she was quietly excited. […] […] [S]he was very happy ; she would even have been willing to believe that these were to be on the whole the happiest hours of her life. The sense of the mighty human past was heavy upon her, but it was interfused in the strangest, suddenest, most capricious way, with the fresh, cool breath of the future. Her feelings were so mingled that she scarcely knew whither any of them would lead her, and she went about in a kind of repressed ecstasy of contemplation […] The herd of reechoing tourists had departed, and most of the solemn places had relapsed into solemnity. The sky was a blaze of blue, and the plash of the fountains, in their mossy niches, had lost its chill and doubled its music. On the corners of the warm, bright streets one stumbled upon bundles of flowers. […] The sun had begun to sink, the air was filled with a golden haze, and the long shadows of broken column and formless pedestal were thrown across the field of ruin. »

« Je n’entreprendrai pas de rapporter les impressions d’Isabel à Rome, d’analyser ses sentiments tandis qu’elle foulait l’antique dallage du Forum, ni de compter les battements de son cœur lorsqu’elle franchissait le seuil de Saint-Pierre. Il me suffira de dire que sa perception de l’intérêt inépuisable du lieu fut celle que l’on pouvait attendre d’une jeune femme de son intelligence et de sa culture. Elle avait toujours aimé l’histoire, et voilà qu’ici, l’histoire était présente dans les pavés des rues et les atomes de la lumière. Par nature, son imagination s’enflammait à toute évocation d’un exploit, et ici, où qu’elle se tournât, quelque exploit avait été accompli. Tout cela l’excitait, mais d’une excitation silencieuse. [...] [E]lle se trouvait très heureuse, et se sentait même toute prête à penser que ces heures étaient les plus belles qu’elle dût jamais connaître. Le sentiment de l’imposant passé humain pesait sur elle, mais il s’entremêlait, de la façon la plus étrange, la plus soudaine et la plus capricieuse, au souffle frais et neuf de l’avenir. Tous ses sentiments s’enchevêtraient de telle manière qu’elle n’eût guère su dire où la mènerait tel ou tel d’entre eux, et elle allait çà et là, dans une sorte d’extase contemplative retenue […]. Le troupeau sonore des touristes s’en était allé, laissant la plupart des lieux solennels retourner à leur solennité. Le ciel était un flamboiement d’azur, et le clapotis des fontaines, dans leurs niches moussues, avait perdu en froideur et redoublé de musicalité. Au coin des rues chaudes et lumineuses, on se heurtait à des bottes de fleurs. […] Le soleil avait commencé à décliner, l’air se chargeait d’une brume dorée, et les ombres des colonnes brisées et des socles informes s’allongeaient en travers du champ de ruines. »
(Henry James, Un portrait de femme et autres romans, traduction par Anne Battesti, Claude Grimal, Évelyne Labbé et Louise Servicen, édition d’Évelyne Labbé avec la collaboration d’Anne Battesti et Claude Grimal, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 2016.)

La prose de James, comme la poésie de Tomlinson, parfaites images du temps qui s’écoule, en nous, hors de nous, chantent comme chantent les fontaines (et nous rappellent combien il est vain de se satisfaire des seuls humains langages).
Ce n’est pas un hasard si l’extrait cité de James nous ramène à Rome (cette ville ne peut accueillir, de nous, que des retours, jamais des allers, tant elle porte, encore vives, les marques de notre passé, le cœur figé de nos soubassements).
Ce n’est pas un hasard si Tomlinson évoque explicitement les fontaines romaines. Il faut retourner à Rome pour avoir conscience de la belle et nécessaire primauté des fontaines sur les paroles. Pierre Grimal note ainsi dans son Voyage à Rome : « On ne saurait se promener un peu longuement à Rome sans rencontrer une fontaine. Il en est de toutes sortes, les unes majestueusement posées au centre d’une place, les autres dissimulées au pied d’un palais ; il en est qui jaillissent vers le ciel, d’autres vers lesquelles il faut se pencher, et qui ne laissent couler qu’un mince filet d’eau. Peut-être, d’abord, la fraîcheur qu’elles apportent pendant les étés romains, qui sont secs et brûlants. De tout temps, l’eau est apparue, sous ce ciel, comme la condition même de la vie, en tout cas d’une vie plaisante, de flâneries prolongées tard dans la nuit. Le murmure des vasques couvre parfois la voix des promeneurs ; dans les maisons, il donne souvent aux dormeurs l’illusion de la pluie ; il change les saisons, il rend sensible le silence, aux petites heures de l’aube, en contrepoint du temps qui s’écoule, lui aussi, parallèlement. »

Lisant Tomlinson, en proie à cette musique de fontaines, l’on ne peut que devenir, ― c’est-à-dire être un peu plus friable (pour bellement grandir plus divers), poreux, ouvert (dans le sens rilkéen du terme) ―, face à l’instant, cet infini, cet « évanouissant » (comme le dirait Jean-Paul Michel) massif mais d’une verdeur et d’une musique qui doucement transpercent ; une musique modulée de l’intérieur par une subtilité qui se révèle être fille du sublime – au cours de la phrase musicale jamais achevée et à jamais finissante – : une subtilité à toute épreuve.

THE MOMENT

Watching two surfers walk toward the tide,
Floating their boards beside them as the shore
Drops slowly off, and first the knee, then waist
Goes down into the elemental grasp,
I look to them to choose it, as the one
Wave gathers itself from thousands and comes on :
And they are ready for it facing round
Like birds that turn to levitate in wind :
All is assured now as they slide abreast :
Much as I envy them their bodies’ skill
To steady and prolong the wild descent,
I choose that moment when their choice agrees
And, poised, they hesitate as though in air
To a culmination half theirs and half the sea’s.

L’INSTANT

J’observe deux surfeurs qui marchent vers le flot,
Faisant glisser la planche à leur côté tandis que le rivage
Lentement s’éloigne, d’abord le genou puis la taille
Descend dans l’étreinte de l’élément.
Je surveille leur choix, alors que la vague unique
Qui en rassemble des milliers se rapproche :
Prêts à l’affronter, se retournant
Comme des oiseaux qui font demi tour pour léviter dans le vent ;
Tout va bien maintenant, ils glissent côte à côte ;
J’envie l’adresse de leur corps
À affirmer et prolonger la descente folle
Mais choisis l’instant où leur choix s’accorde
Et, en équilibre, ils hésitent, comme aériens,
Vers une culmination qui est moitié la leur, moitié celle de la mer.

Matthieu Gosztola


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