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« La Laverie, dieu, et la petite Moldave » et « Le Voyage des Hirondelles » de Marilyne Bertoncini

dimanche 15 janvier 2017, par Roselyne Sibille

La Laverie, dieu, et la petite Moldave
(Fable à l’usage du monde contemporain)

Je sais, on me l’a déjà dit, je devrais posséder un lave-linge. Mais je n’en ai pas. Pas plus que de lave-vaisselle, de voiture, de télé, de cuisine intégrée... Et tant pis si les secrets du bonheur ordinaire m’échappent ainsi... Je préfère, de loin, la laverie, au bout de ma rue, qui ne mange rien de mon espace, dont je ne m’occupe pas en cas de panne... et puis, j’y ai mes habitudes – mon café tranquille et ma lecture au bar voisin, entre lavage et séchage du linge...

Ce matin, une toute jeune femme, menue et vive, est assise au bout de la banquette de skaï noir. Sagement, un gros livre sur les genoux, un gros sac imitation cuir posé à côté d’elle, elle sourit en réponse à mon bonjour. Et se replonge dans sa lecture. A première vue – un si gros livre - texte en colonnes - le tout sous protection transparente zippée : c’est la bible d’une évangéliste ou d’un témoin de Jéhova...
Son linge paisible tourne dans le tambour d’une machine qui ronronne, et la mousse dessine sur le hublot des constellations mouillées. Je contemple le battement d’ailes de mes draps qui se déploient dans le séchoir. Au rythme d’un claquement régulier de battoir, la toile développe et ravale ses spirales, comme une galaxie pulsant les couleurs dans la turbine régulière de ce petit cosmos.
Elle lisse sa bible de ses jolies mains puis la ferme, referme soigneusement la pochette, la range dans son grand sac, et farfouille un instant, puis en tire un feuillet coloré qu’elle me tend, en gazouillant (sa voix est modulée comme une voix d’oiseau – auquel, tiens, je me dis qu’elle ressemble, avec sa fine tête mobile aux yeux noirs). Elle est moldave, évangéliste, et souhaite me...
- NON, merci.
Je dé-tes-te le prosélytisme. Je repousse le feuillet, mais son sourire est si simple et doux...
- Vous ne croyez pas que Dieu est une personne qui existe ?
- Mais, Dieu n’est pas une personne - s’il est – quant à exister... Voilà : ex-ister, c’est "sortir de" (et je me dis que je suis bien pédante quand je m’irrite, et je m’en veux, sans pouvoir retenir ce discours qui m’échappe comme les phylactères de la bouche des saints) – et Dieu ne peut "être sorti de" quoi que ce soit, puisqu’il n’a pas été créé par un autre "Dieu", n’est-ce pas ? S’il est, c’est un pauvre dieu créé par les hommes, pour tenter de donner un sens à leur existence...

Elle me regarde incrédule. Le linge est retombé comme un corps mort dans le tambour du séchoir. Je le sors tout brûlant, comme de la gueule d’un four : j’aime ce contact rêche des tissus surchauffés que je plie soigneusement – je le trouve amical et rassurant (au fond, il me rappelle peut-être les draps amidonnés dans lesquels je me glissais chez ma grand-mère – je réclamais les mêmes à la maison...). Je plie et lisse les draps, tandis que nous discutons – ou plutôt, que je lui assène, pitoyablement impitoyable, mes idées sur les religions qui divisent les hommes, broyés par le chaos de leur ordre divin : jihad, croisades, massacres... Pourquoi se rallier à l’idée d’un dieu ? Ne suffit-il pas d’entretenir la petite flamme en soi, qui pousse à donner le meilleur, à s’aimer beaucoup pour aimer les autres ?
- Mais la Bible dit... mais Dieu ne veut pas ...

Non, en effet, il ne "veut" pas. Ça ne le regarde pas. Nous sommes un épiphénomène de la création – pas d’autre destin que d’avancer à l’aveugle et tenter de trouver - en soi - la lumière qui nous oriente...
- Et, vous ne pouvez pas changer le monde, tandis que Dieu...
Non, nous ne pouvons rien changer, ni lui non plus (mais je ne peux pas lui parler de thermodynamique, lui dire que ce qui est, évolue, se dégrade, se perd... par-delà le cercle sans circonférence ni centre de son dieu impotent et inaccessible...)
- Et vous serez toujours déçue, ajoute, avec bon sens, la petite mésange aux yeux noirs.
- Oui, on est toujours déçu – mais on recommence.

- Etes-vous heureuse ? me demande-t-elle tout à trac...

... Je viens de pleurer, ce matin. J’ai peur. Peur de la violence, de la mort et de la maladie. Peur de perdre celui que j’aime. Je déborde de chagrin et de déception, comme souvent dans les épreuves. Mais je réalise, alors que je lui réponds sans réfléchir, que – oui, là, je suis heureuse – parfaitement, illogiquement, profondément heureuse, malgré tout. Et je sens se déployer autour de moi les chaudes ailes de la sympathie qui émane de sa petite personne.

Le Voyage des Hirondelles

Les hirondelles qui s’arrêtent à Nice, en automne, sont-elles les mêmes qui ont cisaillé le ciel de Parme tout l’été ?
A vol d’oiseau, ce n’est pas si loin... Il ne leur faut certes pas tout le temps que j’ai mis cet été-là, pour rentrer par le train de vacanciers - arrêt à toutes les gares de la Riviera, valises trop grandes, petits chiens à la mode, odeurs de sandwichs et de pizzas froides - voix braillardes qui s’entremêlent... Et la chaleur, à n’en plus finir...
Certains profitaient du voyage pour vendre une voiture d’occasion - échanger des numéros de téléphone ; des jeunes filles maintenaient le contact par portable obligatoire avec des amis voyageant en voiture. Il y avait aussi... Trop de gens, il y avait : beaucoup de jeunes debout dans le couloir, mal assis sur leurs sacs empilés. Pourquoi n’avais-je pas pris la ligne directe ?
La tempête des jours précédents avait embourbé les eaux. Des traces de pluie , couleur de limon, maculaient le paysage, qui traversait les vitres en longues coulures d’un vert sale. De temps à autre, un plongeur faisait s’exclamer les passagers surpris, découvrant, en surplomb, les gerbes d’écume qu’il soulevait. Le train se vidait et se remplissait sans cesse : il semblait que le monde entier avait décidé de se déplacer, à sauts de puce, sur ce trajet ; tous enjambaient, comme une ombre silencieuse, un homme assis dans le couloir. J’avais oublié, ou n’avais pas remarqué, quand il avait embarqué : au premier arrêt après Milan ?
Là sans y être, tache noire parmi l’essaim coloré et bruyant de vacanciers en short, de vieilles maquillées couvertes de bijoux dorés, de vitelloni devenus de vieux bœufs bronzés aux UV... Il se taisait, se déplaçait comme une algue, selon le flux des voyageurs, parfois visible, parfois lointain, toujours solitaire. Je le remarquai assez tard – et le souvenir d’un autre voyage me suffoqua. C’était entre Aix et Marseille : un homme s’était dressé soudain dans le couloir où tous le bousculaient pour entrer et sortir – et il avait crié – un long cri animal. Puis il avait brandi sa carte militaire, la pointant du doigt avec des sanglots de mots rauques. Ancien légionnaire, il criait son désespoir de chômeur et de marginal, cherchant dans les regards qui l’évitaient une réponse, un sens à son abandon.
Un peu avant San Remo, on put s’asseoir plus confortablement. L’ombre muette rejoignit notre compartiment, avec un seul petit sac, aussi fatigué que lui - de ces sacs qui ont fait nombre de voyages sans prestige. Il sourit, et se replia sur ses pensées - et nous sur les nôtres. Il avait l’air tellement las, tellement usé, que je m’interrogeais sur les raisons de son voyage. Alors que je remarquais, machinalement et à mi-voix, la présence de nombreux climatiseurs sur les toits verruqueux, il prit la parole : "Sur la Riviera, on récupère tous les espaces pour les louer aux touristes. Sous le toit - c’est la place des domestiques : ou tout en haut, ou tout en bas, il n’y a pas de juste milieu". Puis il sourit, et nous salua : il était finalement arrivé. Après un voyage de vingt-quatre heures. Venu du sud de la Botte pour prendre un travail saisonnier. Ombre noire, il descendit, avec les derniers passagers, avant la frontière.
De Parme à Nice, les hirondelles survolent tant de toits et tant de climatiseurs... Qui se trouve en dessous n’existe pas pour elles. Et celui qui demeure sous ces toits n’a pas non plus le temps de les regarder passer.


Vous pouvez lire des extraits de la poésie de Marilyne Bertoncini, un entretien et sa bio-bibliographie sous ce lien : http://www.terreaciel.net/Marilyne-...

Et retrouver sa participation à trois anthologies publiées sur Terre à ciel :

http://www.terreaciel.net/Saxifrage

http://www.terreaciel.net/Saisir-au...

http://www.terreaciel.net/Anthologi...


(Page établie grâce à la complicité de Roselyne Sibille)


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