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Extraits de Etnachta de Matthieu Gosztola

vendredi 17 mai 2013, par Cécile Guivarch

(à paraître aux éditions Le Chat qui tousse).

Tu ne me connais pas. Tu ne sais
pas qui je suis. Ma peau ne laisse

rien deviner de ce que je suis, de qui
je suis. Tu me répètes que tu me

connais, puisque tu m’aimes. Je ne
te dis pas que je t’ai menti sur mon

pays d’origine. Je te dis que ma peau
ne laisse rien deviner de mon intérieur.

Je te dis que ce qui se cache à l’intérieur
de moi est pour toi comme un ruisseau

insoupçonnable qui emporte avec lui
de l’ombre, le fourmillement de lumières et

de la terre sienne. Et qui contourne les troncs
des arbres qui se trouvent sur son passage

en épousant délicatement
quelques-unes

de leurs écorces. Tu me prends la main et me
regarde longtemps et tes yeux sont comme des

pâtes de fruits, tu me regardes comme ça,
exactement comme ça pour que je

sache que c’est ta façon à toi de me prendre
dans les bras, car on ne peut pas se laisser

aller à se mettre l’un contre l’autre, dans une
étreinte, même amicale, pas ici.

*
**

Je te répète que tu ne m’aimes pas.
Je te répète que tu ne peux pas m’aimer

car tu ne sais pas qui je suis, que quand
tu sauras qui je suis tu ne m’aimeras plus

ou tu te rendras compte que tu ne m’as jamais
aimé. Tu me contredis avec véhémence, tu

répètes que tu m’aimes, que tu m’aimes
follement même, avec la folie de la lumière

qui peut parcourir des milliers et des milliers
de kilomètres en un seul instant à peine

quantifiable pour se poser sur un front
et l’effleurer suffisamment pour lui

apporter une chaleur. Je te demande
ce qu’aimer veut dire, ce que ça veut

dire pour toi. Je te demande comment
tu m’aimes. Je te demande si tu m’aimes.

Je te demande de me l’expliquer. De me
le dire. Alors tu me dis que oui tu vas me

le dire, et après je serai rassuré, et après
l’ombre qui est dans mes yeux et qui ride

mon front s’envolera loin et nous pourrons
être aussi insouciants qu’une cigale qui chante

sans se soucier du monde, sans savoir
qu’elle va bientôt mourir. Tu m’expliques

que chaque jour tu vas m’envoyer des lettres-
poèmes, et quand un seul jour je n’en recevrai

pas, cela voudra dire que ce sera à moi de dire,
de dire qui je suis, de te dire, et alors nous

pourrons être ensemble entièrement. Tu comprends
que j’aie peur de te montrer mon intérieur, de m’ouvrir

et de te laisser respirer et embrasser les pépins et les fèves
qui sont dans la chair fendue du fruit de l’âme que je garde

recluse au fond de moi comme un
secret honteux. Tu vas jusqu’à aimer

cette réserve-là. Tu sais qu’un jour il sera question pour
moi de m’ouvrir à toi et ce jour sera le jour où nous

pourrons être heureux, enfin, comme des oiseaux que le ciel peut
réunir à chaque instant et qui ne connaissent jamais de frontière

autre que leur propre fatigue de quoi ils peuvent se détacher
en se laissant porter dans les courants de l’air, dans un presque

sommeil. Nous pourrons être heureux, tu le répètes. Nous le
pourrons, tu le répètes encore. Nous le pourrons, c’est moi

qui le répète. Et je dis juste après : sans cette troisième personne entre
nous et qui est le secret. Et tu ajoutes que tu ne veux pas attendre

ce jour trop longtemps. Tu ajoutes que ce jour viendra quand
tu auras fini de poster les lettres-poèmes. Tu ajoutes que ce jour sera

le jour où j’aurai compris, où j’aurai levé
les yeux, où je t’aurai vraiment regardée et où j’aurai

saisi ce qui se montre dans ton regard dès qu’il
se pose sur moi, où j’aurai été distrait de ma tristesse.


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