Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

Accueil > L’arbre à parole > Extraits de À nu Paris (inédit), Igor Quézel-Perron

Extraits de À nu Paris (inédit), Igor Quézel-Perron

dimanche 23 avril 2017, par Cécile Guivarch


Chez moi

Au numéro 1 de ma rue, je vis seul. Les murs sont hauts, pour ne pas tomber.
Ce matin, je fais des travaux. Quelques pompes. Je chante à tue-tête, il n’y a pas de voisins. En tous cas, je ne les ai jamais croisés.

Hier, j’ai acheté des chaussures rouges pour manifester. Je vais commencer seul, la nuit. Pour attendrir le cuir. Une manifestation, ça commence par les pieds.
La lune est un peu pâle. Les feux de croisement changent de couleur dans le silence. Je ne croise personne. Je répète mon message à voix basse, de Denfert-Rochereau à la Bastille. Parfois, je lève le poing devant quelques fenêtres allumées.
Je rentre. Je me demande si mon message est passé.

Je vais faire une fête. Un bal. Je mettrai un frac, je me promènerai nonchalamment, avec un porte-cigarettes, de la brillantine sur les cheveux. Après une bouffée de fumée bleue, je jetterai des regards entendus au miroir.
Je lance des plaisanteries. Je danse, une coupe de champagne à la main. J’accoste les femmes qui passent dans ma tête. J’invente pour elles des mondes charmants.
Il est tard, je dois rentrer.

Je titube vers la salle de bain. Les poils de ma brosse à dents sont encore humides, cela me déplaît. J’entre dans ma chambre. Mon lit est bordé. Je vais fermer à clef. Je ne sais pas s’ils viendront. Ce n’est pas le moment. La nuit dort à côté.


1er arrondissement, rue de Rivoli

Dans la rue, je sens la chaleur du soleil sur le bitume. C’est mon plaisir de citadin. Je préfèrerais promener mes mains sur les troncs d’arbre. Rêver, allongé dans une clairière. Avoir peur dans les sous-bois.

Je m’arrête au milieu de la rue de Rivoli. Au début, il y bien quelques coups de klaxon. Certains s’inquiètent de voir un passant qui ne passe plus. Enfin, il ne faut pas rester là, il faut franchir cette rue ! Oui, je sais bien, mais voyez-vous, je ne peux plus. J’en ai trop franchis. Des rues, des allées, des boulevards, et j’y ai gagné quoi ? Regarder à droite et à gauche, toujours craindre, anticiper, espérer trouver je-ne-sais-quoi, là-bas. Jouer au flux. Croiser d’autres personnes.

Je ne veux plus éviter. Je suis las de toutes ces tâches de couleur qui s’approchent de moi et disparaissent. Je veux les saisir, comme ces grains de poussière en suspension dans un rayon de soleil que j’essayais d’attraper avec la langue, enfant.

Alors je ne bouge plus. Les voitures glissent plus respectueusement autour de moi. Certains sont solidaires et me saluent, impuissants. Ils me disent qu’ils doivent poursuivre leur chemin. Qu’ils sont obligés. Qu’ils ont des bouches à nourrir. Qu’ils comprennent, mais que c’est compliqué. Que s’ils s’arrêtent, il faudra tout arrêter. Démonter les devantures des magasins, la grande roue. Se réunir au jardin des Tuileries, assis dans l’herbe et réapprendre une autre vie.
Non, c’est trop compliqué.



Place du Marché Saint-Honoré

Des élégances en terrasse m’intimident. L’ombre promène ses doigts sur des murs calmes. Des odeurs discutent. Un chauve raconte des choses sur la vie à une jeune femme. Je cache mes pensées derrière des lunettes de soleil. Un homme téléphone et jette ses cendres à une plante. Je le hais immédiatement, et parcours le menu. Une voiture de police passe. Quelque part, il y a des coupables.

Le serveur parle du plat et du temps du jour. Demain, tout sera différent. Il me tend une main pleine de mots. À trop réfléchir, j’oublis ce que je lui dis. Je jette des regards aux assiettes, aux femmes des autres. Cela ne sert à rien. Des enfants passent et nous sourient. Le ciel est en vrac.

Le serveur apporte le plat, en pensant à quelque chose de lointain. Sa mère. Sa voiture mal garée. Le chauve prend la main de la jeune femme. Je refuse son clin d’œil.

J’allume une cigarette, petit corps de papier sur lequel j’exerce mon pouvoir. Je fais des ronds de fumée pour faire semblant. Mon assiette disparaît sans le moindre mot. Je déplace le cendrier pour déplier un plan. La jeune femme a des ongles peints. Le soleil a disparu. Le chauve a l’air triste. Un ballon passe sur les toits.



Rue Danielle Casanova

Les ongles peints quittent la table. Je marche dans la rue au rythme de ses talons. Cela met de l’ordre dans ma vie. Je m’arrête devant une enseigne, parce que je n’ai besoin de rien. Dans la vitrine, mon désir est absent. Hier, j’en ai eu. Au 19, la porte est bleue.

La jeune femme se retourne pour sourire. J’aime ses cheveux bruns. Ses mains ont touché quelqu’un. Elle poursuit son chemin, entre au numéro 25. Au 27, tout aurait changé. Ce ne serait pas mon histoire.
Les balcons sont en fer forgé. À côté, on vend de la lingerie.

La femme disparue, j’entre dans le magasin. Je cherche le regard des vendeuses, pour comparer nos imaginaires. Leurs yeux sont dessinés. Les parfums se chamaillent. Mon insécurité les rassure. Je les déteste de ne pas me voir comme un intrus. La musique ambiante m’ignore. Dans la rue, un enfant serre la main de son père.

Je tâte des guêpières, je considère la couleur des bas, des corsages. Dedans, il y aura des seins de femme. Le plaisir se tisse ainsi. Si j’achète une culotte, je me demande ce que va en penser mon chien.
Il faut que je lui parle avant.


Palais Garnier

Ce soir, Lola danse à l’opéra. Je l’entends parfois répéter, au-dessus de chez moi. Elle fait des bonds, pousse des cris étouffés. Parfois, je porte son cabas. Je répare l’électricité, je plante un clou. L’orchestre explique des choses. Sur la scène, une prison, des fleurs de pruniers.

Un ange vêtu de noir a un argument avec un prisonnier. Lola passe devant la cage, passe un billet. On ne sait pas ce qui est écrit. Cela rend triste. Le garde fait des entrechats, le dos tourné. Ce n’est pas malin. Sur une estrade, les juges attendent le curé. Les gestes du prisonnier sont lents. Il est courbé. Le curé repart. Tout est pardonné.

Lola s’affole, fait un pas de biche, un grand jeté. L ‘ange noir veut l’entraîner. Un homme à côté de moi se mouche. Le garde fait sortir le prisonnier. L’ange noir part avec Lola sous le bras. Les juges sont assis. L’un écrit. Un autre regarde les arbres en cette fin de journée. Le prisonnier monte les marches. Qui connait sa faute ?

Percussions. La guillotine sort du sol. Un basson accompagne le bourreau. Pirouette fouettée. Un juge fait son métier avant le souper. Quelqu’un murmure derrière moi. Après l’orgue, un coup de tonnerre.
La tête est tombée.


Après le spectacle

Le rideau tombe pour nous soulager. La lumière nous dit de partir. On applaudit parce qu’on a payé. Les danseurs se courbent devant nous. Quelqu’un veut montrer qu’il sait dire bravo. il y a quand même eu un mort.

Je descends le grand escalier au milieu des mines. Certains commentaires me font dire que je n’ai rien compris. L’ange noir serait une allégorie. Je pensais que c’était un ange noir. Quelqu’un démonte la prison. Les fleurs de prunier, c’était joli.

Dans le métro, j’ai l’impression de voir Lola. Assise à côté d’un juge. Ainsi, c’est un complot. Je regarde les visages. L’ange noir n’est pas là. Il a du se tromper de ligne, c’est idiot. Le juge sort à Pont Marie. Il va à la morgue. Lola lit Voici.

Je suis le juge quai de la Rapée. Quand il se retourne, je prends un air de cadre moyen. Je pousse la porte du l’institut médico-légal. Quelqu’un me demande si je connais des morts. Je dis oui en signant le registre. Je fais une faute d’orthographe en écrivant un nom.

Le juge tire un coffre en métal. Je m’approche du drap blanc. Je ne pense pas que Lola soit morte.


Avenue des Gobelins

À mon retour, mon chien me pose des questions. Il sent bien que je suis coupable. Je lui sers trop de croquettes. Au-dessus, Lola ne fait plus de bonds. J’enlève mes chaussures pour allumer la télé. Les nouvelles sont graves. Il pleut à Nîmes. Le Havre n’a pas marqué. Des gens sont élus. Alors, on a voté.

Mon chien regarde un jeu télévisé. Un homme mange une araignée. Ses compagnons le félicitent. Il fait beau, la plage est belle. C’est bête qu’il n’y ait pas de restaurant, du poisson grillé. On voit une femme en gros plan. Elle a eu une rude journée. Jimmy a été méchant ce matin. Ça doit être celui qui a mangé l’araignée. Mon chien se pose la même question.

Il y a de la publicité. Une mutuelle rend quelqu’un joyeux. Moi, ça ne m’est jamais arrivé. Une voiture consomme peu. C’est bien, ça doit faire moins de fumée. Moujik a envie de sortir. Je vais mettre d’autres chaussures, ce sera plus pratique. La clef est encore froide dans ma main.

Nous partons avant la fin de la publicité. Je vais manquer quelques produits, quelques services. Je me dis que je ferai des économies. Ça me permettra de rêver.


Après des métiers qui m’ont conduit en Russie et en Asie Centrale, et trois années passées au Brésil, je suis chasseur de têtes et chasseur de mots. J’ai déjà publié un recueil intitulé Haïkonomics paru aux Editions EnVolume. En 2014 et pendant un an, Les Echos ont publié un haïku issu de ce recueil, et ce fut la première apparition de poésie dans ce quotidien.


Bookmark and Share


Réagir | Commenter

spip 3 inside | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 Terre à ciel 2005-2013 | Textes & photos © Tous droits réservés