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Sagesse de la poussière, un texte de Marie-Hélène Prouteau

samedi 2 juillet 2016, par Cécile Guivarch

Ma mère sculpte l’Afrique.

Longtemps, je n’ai pu voir les objets qui lui ont appartenu. Un seul s’est glissé sur la table où j’écris, rangé dans mon pot à crayons. L’ébauchoir que ma mère utilisait pour sculpter. Ce stylet en buis, pointu, muni de palettes est l’outil des sculpteurs. Il sert à enlever et à creuser la glaise.
Il y a des jours où, croyant prendre un stylo, je me trompe d’objet. D’infimes traces sont restées collées sur le manche étroit, je les touche du doigt, gorge serrée. Un peu de glaise réduite en poussière, pour faire pièce à l’éternelle absence ?
Ma mère tutoyeuse des commencements, à cinquante ans, prend des cours pour apprendre la sculpture dans un centre social près de chez elle. Elle est tout de suite douée. Elle ne fait pas cela pour faire briller son nom. Mais pour ces gestes à haute valeur ajoutée de vie. Dégrossir la glaise. Creuser. Esquisser. Modeler. Laisser advenir ce qui rêve au-dedans d’elle.
Pensée émue devant ce mince stylet, concentré d’énergie maternelle.

Ébauchoir. Quelques atomes de bois au grain fin. Qu’est-ce qui s’ébauche dans ce legs de buis clair ? je me demande. Un geste ? Un souffle ? Un élan saisi au passage ?
Est-ce de glaise ou d’encre ? Je ne sais. Les mains que je ne peux plus toucher l’ont manié, posées sur de secrètes promesses de formes.
Fièvre de renarde de ses mains audacieusement expertes. Tant de sculptures réalisées par la créatrice pressée : plusieurs corps nus de femmes, d’hommes, une minuscule tête d’enfant, une tête de paysanne, une de marin, un Gavroche, une Vierge à l’enfant, un coq portugais, un masque de théâtre grec, une sirène, un guerrier à l’arc, deux bustes de frères enlacés, et des visages, beaucoup de visages. Tous les styles, toutes les cultures, ma mère. Toutes les émotions.

L’ébauchoir dans mes mains. La scène se précise, ma mère sculpte la Tête de Mandela. Cette sculpture qu’hier, j’ai fini par installer dans la pièce où j’écris. Quatre ans après sa mort. Le cœur dans un pli de tristesse.

Ma mère sculpte l’Afrique.
Un appel monte en elle. Mandela. Le visage bafoué de l’homme-Afrique.
J’ai tout de suite un choc devant ce buste.
Des profondeurs de la matière qu’elle se met à modeler surgit un cri. Apartheid. Un mot qui sonne comme l’atroce d’un immense camp de concentration. Interdit aux chiens et aux noirs. Ségrégation : l’innommable tatouage. Comment en capter l’infamie ?
Enchevêtrement de nerfs, d’os, de veines gonflées sur le plat, la main saisit la masse de pleins et d’encoches, tremble devant les humiliations, les tortures. Les morts. Ma mère n’a sûrement pas oublié cette photo, corps d’enfant mort. Hector Pieterson, 13 ans, tué par la police à Soweto. Un enfant parmi les milliers d’enfants protestant contre l’obligation de parler la langue afrikaans. Soweto, 1976 : la tache terrible.
Sa sculpture est traversée de tonnerre. Robben Island, c’est le nom. Les mains dans la glaise, elle pense à l’île-prison. Aux années sombres de l’indignité Mandela. Depuis 1964, depuis le procès, aucune nouvelle. Son sort et celui de ses compagnons : prison à perpétuité. À quoi ressemble le prisonnier, comment vit-il ? Nul ne sait. Asimbonanga, we have not seen him scandera plus tard le chant en zoulou et en anglais. Voilà le diabolique. On le fait disparaître totalement. On interdit photos et témoignages. On l’enterre vivant, au plus sombre des catacombes. Mais ses assassins n’ont pas pensé que le bruit de son cœur battant si faible transpercerait les tonnes de silence.
Pour la sculpteuse, imaginer ce cœur, c’est sa façon de le rejoindre. Ce malheur majuscule, derrière les hauts murs, quels contours va-t-elle lui donner ?
L’ébauchoir se fiche dans le gras de la douleur. Elle est de plain-pied avec cet homme condamné à vie à une non-vie.

Ce buste me fait soudain penser à une aquarelle. Je cherche dans la bibliothèque. J’en sors un livre, Art against apartheid, acheté en 1983. 85 peintres du monde entier s’engagent ensemble, Antonio Saura, Ernest Pignon-Ernest, Soulages, Allen Ginsberg et bien d’autres. Je découvre l’aquarelle du peintre irlandais Louis le Brocquy. L’artiste fasciné jusqu’à l’obsession par les séries de « Têtes ». Et cette légende : Nelson Mandela brave advocate of the rights of man. Mandela à l’époque : presque vingt années passées en prison.
Il y a une énigme dans ce visage par Louis Le Brocquy. Pas mort, pas vivant non plus. Hésitation devant cette apostrophe muette : est-ce un masque mortuaire qui me hèle ?
Ce visage hagard prend à la gorge. Il semble revenir du pays de la pire douleur. Ça ouvre l’âme au rasoir ces giclées bleu pâle, ce suintement gris, blanc, ces coulures orange. On dirait que l’artiste les a saisis par les ongles sur sa palette pour dire la mécanique à vif des chairs bleuies. Est-ce la peau d’un visage tuméfié ? Sous ces éclats de matière qui semblent jetés à la taloche palpite faiblement la chair vivante.
Ces yeux serrent le cœur. Ces yeux clos, surtout. Quelque chose a cousu ces paupières. Les cris, la brutalité des geôliers. Les privations de nourriture. Le supplice des jours, des milliers de jours sous les catacombes. La souffrance d’être séparé des êtres chers : l’haleine de la tendresse existe, mais rien qu’en rêve. La vie qui n’aura pas lieu, la vie qui plus que manque.
Des yeux pour qui le soleil n’est plus le soleil. Louis Le Brocquy tranche le regard au scalpel. Pupilles blessées qui ne voient plus. Soudain, ces paupières me font penser à celles de ces maquisards du Vercors que les bourreaux allemands avaient atrocement mutilés.
À travers ce visage, impression d’habiter un lieu de mise en souffrance. J’entends des bruits. L’alerte des trousseaux de clés, le grincement de la porte en fer dans le silence geôlier. Ce déferlement des nouvelles du dehors, pure douleur : l’annonce de la mort de sa mère, celle de la mort de son fils, celle des enfants de Soweto. Sur ce visage, le tremblement de l’impuissance, à hurler mentalement.
L’avocat à la langue tranchée, voué à l’insupportable coulée de métal dans la gorge. Si saisissant pour qui regarde, ce malheur peint dans sa nudité.

Sous mes yeux, c’est Mandela entré en désert.

Mon regard va de l’aquarelle à la sculpture de ma mère. Posée sur l’étagère près de la fenêtre. Je suis loin du masque de mort peint. Dans le combat de ses mains avec la glaise, c’est le combat dans l’île qu’elle veut rendre.
Elle essuie ses mains pleines de terre sur sa blouse puis reprend l’ouvrage. Celle qui sculpte laisse monter en elle le paysage du bagne. Les jours de peine, des milliers de coups de pioche et de pelle à la carrière de chaux. L’effort de vivre, malgré le corps meurtri de fatigue et les injures des gardiens. Malgré l’espérance affreusement concassée.
Sous la pression du pouce, quelque chose se met en branle, un élan. La forme bégaie. La sculpteuse laisse s’accomplir la magie de ses mains. Elle sent frémir la force de celui qui sourit à ses geôliers : Mandela, sans voix mais pas sans révolte.
Jours de poussière, tant d’efforts pour conjurer les humiliations, les parloirs refusés, les lettres des êtres chers ouvertes ou découpées. Tant de choses à sauver de l’inertie des pierres.
Et ces bras qui n’embrassent plus ceux qu’il aime. Cinq ans qu’il n’a pas vu sa fille.
Dans la main s’est glissée l’âme de celle qui travaille, obstinée. L’ébauchoir se crispe sur une image. Robben Island, résistance, poings serrés. Praxis de la glaise. Il me semble voir des hommes à la carrière. Des tonnes de caillasse aux éclats de blancheur aveuglante. Soudain un chant. Des voix en langue xhosa. Je prête l’oreille pour saisir la langue réfractaire. J’écoute les vibrations. C’est peut-être un chant imprégné de l’ubuntu, l’idéal xhosa qui lie l’humanité de chacun à l’humanité de tous. Ubuntu, je suis par ce que nous sommes. Le chant du refus qui émet quelque chose de brûlant, de poussiéreux, de fraternel.

À mon oreille monte une autre voix, celle de Robert Desnos en 1944, au camp de Compiègne. En transit vers Terezin, il écrit le poème du bagne. Il récite « Sol de Compiègne » :
Craie et silex et herbe et craie et silex
Et silex et poussière et craie et silex

Tout à coup, des cris furieux. L’élan de l’ébauchoir s’arrête, la réserve d’énergie, de volonté, d’espérance est stoppée brutalement. Les coups des geôliers de Robben Island pleuvent sur les prisonniers, drus : interdit de chanter dans les carrières. Ne reste que la poussière.

La main qui sculpte trace l’ordalie du désert.
Chaos de la glaise à dégrossir pour modeler les lignes vibrantes du courage. Le combat aux côtés des compagnons, qui aide à passer d’un jour à l’autre. On saura les choses plus tard. Pour l’heure, ma mère a là-dessus les lumières du cœur. Ce creux entre les sourcils que sa main esquisse, c’est trois années de lutte pour obtenir des lunettes protectrices contre la blancheur de la carrière. Doucement, l’ébauchoir creuse et façonne. Cette ride marquée dans ce sillon, ce sont les quinze années qu’il a fallu pour avoir accès aux journaux.
Mes doigts glissent le long de l’ébauchoir. Je pense à ma mère. Je me sens doucement raccordée.
J’imagine en tremblant. Le grand corps athlétique du prisonnier, forces et désirs escamotés. La vie obligée de se tasser vertigineusement. Le rêve qui revient souvent dans ses nuits : marcher dans les embruns, le long de la mer, à l’infini.
Parfois, un scintillement d’espérance. Un rêve de sables ? Un mirage qui surgit de l’absence ? Une lettre qui arrive, une ou deux fois l’an. Une visite. Un instant, miroite une source sans eau.

Ma mère sculpte l’homme-promesse.
L’homme qui, au procès de Rivonia, a promis : « Un idéal pour lequel je suis prêt à mourir ». Je donne ma parole à tous mes compatriotes. Quel que soit le sort de souffrances qui m’attend, je tiendrai ma parole. Ma liberté, c’est la vôtre.
L’homme qui trouve les ressources en lui-même, loin de la clameur du monde. Dans l’âpreté du désert. Parvenu au noyau ultime : il ne possède plus rien. Il n’est plus rien. Ni l’avocat au barreau de Johannesburg, ni l’époux, ni le père, ni celui qui aime s’amuser et chanter dans le township, ni le chef de l’ANC, corps et âme dans la lutte. Il est celui qui va au bout du dépouillement. Sans rien céder de sa promesse. Pas question d’une libération monnayée avec le régime de l’apartheid : aussi longtemps que ses compatriotes le subiront, il restera en prison. Et là, à ce point aveugle, si singulièrement dépossédé de tout, Mandela invente l’humble sagesse de la poussière.
Ma mère a débusqué cette poignée de lumière. Cette lumière qui, le long des jours et des jours empêchés, permet au prisonnier d’habiter ce grand enfermement. Dans l’illimité du temps, il y a l’amitié d’un livre, l’amitié d’un compagnon de lutte. Les liens de fraternité avec les autres prisonniers. Mille actions menées pour maintenir un peu de pensée libre.
A-t-elle en tête cet étonnant cliché de lui en 1977 dans ce minuscule potager obtenu de haute lutte ? Un arpent de sol aussi aride que la poussière du désert originel. Celui d’avant le jardin d’Eden. Naissance de sève inespérée : les mains du prisonnier tiennent miraculeusement des bribes de genèse. Voilà qui l’emmène vers la terre de son enfance. Dans la fraîcheur d’un vent de printemps sur les hautes herbes des collines. De quoi reprendre haleine dans le veld des souvenirs.

Avec précaution, ma mère a posé le buste de Mandela sur le chevalet. L’heure se fait plus douce. Elle range l’ébauchoir où reste collé un peu de glaise.
Un tout petit peu de glaise séchée, devenue quasi poussière, qui, avant de m’atteindre, a traversé le pays des morts.
À nouveau, la voix lointaine résonne en moi :
Craie et silex et herbe et craie et silex
Et silex et poussière et craie et silex

À présent, je me laisse aller à la rêverie. Un tremblement, à peine, dans l’air à la fenêtre. J’aperçois le prisonnier, tête grisonnante. Une cellule, mur blanchi à la chaux. Celle que j’ai découverte bien des années après, en lisant ses Conversations avec moi-même. Le prisonnier est assis, près de lui, un recueil des pièces de Shakespeare.
Je le vois qui médite, ses yeux fixent sans le voir le minuscule carré de ciel encagé. C’est un homme qui n’est pas défait. Fragile et frontal à la fois. Dix ans qu’il n’a pas vu sa fille.
À son plus haut niveau d’acceptation, l’épreuve. Pas l’ordalie du fer rouge. Ni la « nuit du sens » de Jean de La Croix. Celui qui est enfermé là n’est pas l’abandonné de Dieu.
Ce qui frappe, c’est l’impression de lumière intérieure. Au cœur noir du dénuement, la surabondance de l’être de la promesse. Arrimée à quelque chose de plus grand que lui, l’épreuve le transforme.
Je vois le prisonnier à sa table en train d’écrire une lettre à sa fille. Décembre 1970, Winnie vient de sortir de prison, pointe soudain l’espoir de la revoir. Un ami proche lui annonce que c’est refusé. Devant celui-ci, il a contrôlé ses sentiments, impassible. Mais au-dedans, il est terrassé. Du fond glacé de la catacombe, il livre à Zindzi l’envers d’une blessure. Plus de masque, des mots seuls, sa douleur : « J’étais blessé, à terre ». Mandela est là, il n’arrête pas de souffrir, il n’arrête pas de sourire. Plus fort que les pierres, plus fort que la poussière. Et ce rêve familier où il marche le long de la mer.

Au loin, des voix de récitants. Je tends l’oreille. Le poème du bagne. Des paroles simples.
Un jour nous secouerons notre poussière
sur ta poussière
et nous partirons en chantant.

C’est Robert Desnos qui récite. Nelson Mandela l’accompagne. Les deux voix n’en font qu’une. Je les entends, tous deux confondus dans ce chant inouï qui va droit à l’essentiel. Tous deux infiniment magnifiés.
Je les vois secouer lentement leur manteau de poussière et se mettre en marche. En avant, l’ardeur d’un futur.
Quelque chose s’est produit. Revigorant comme une pluie d’embruns, au vif d’une vague.
Dans ce présent privé d’étoiles qui sourdement nous tient, j’ai entendu la petite voix flûtée de l’humain.

Marie-Hélène Prouteau


Après des études supérieures à Paris, Marie-Hélène Prouteau a enseigné à Nantes dans le secondaire, comme professeur agrégé puis en classes préparatoires scientifiques. Elle aime se nourrir de l’échange avec des sensibilités artistiques différentes, vidéaste, plasticiens (D. Baranov, Olga Boldyreff, Catherine Seher, Michel Remaud). Elle a publié des études sur des écrivains français ou étrangers, Homère, Yourcenar, Gogol... Elle collabore à diverses revues.

Elle est l’auteur de 3 romans, « Les Blessures fossiles » (2008), « Les Balcons de la Loire » (2012) à La Part Commune, « L’Enfant des vagues » (Apogée, 2014). « La Petite plage » (La Part Commune, 2015) est l’autobiographie d’un lieu, en prose poétique.

Quelques publications en revue :
- Décharge, Hommage à Yves Landrein, n°159, septembre 2013.
- Spered Gouez, dans le numéro Mystiques sans dieux(x), « Couleurs », n° 19, 2013.
- Terres de femmes , « Chambre d’enfant gris tristesse » sur un tableau d’Olga Boldyreff, mai 2015. «  La croisière immobile » ; « Ardeur du poème » chez Dominique Sampiero. Et autres textes.
- Terre à ciel, « Stèle du chemin de l’âme », 30 septembre 2015.
- Le Capital des mots, «  Bord de rivière », novembre 2015 ; «  La tristesse du magnolia », 15 juin 2016.
- Poezibao, note sur « Elégie du 4 juin » du poète Liu Xiaobo, Nobel de la paix, 24 juin 2015.
- Paysages Ecrits, n°23, décembre 2014, « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » ; « La becquée du haïku », de Roland Halbert, avril 2014.
- Recours au poème, « J’écris dehors  » sur Pierre Tanguy. Et autres textes.
- « Encres de Loire », revue en ligne, chroniques depuis le n °61 jusqu’au dernier numéro.
- Bulletin de la Société Internationale d’Etudes Yourcenariennes : « La représentation du temps dans L’Œuvre au Noir », n° 15, 1995 ; « Étude sur Denier du rêve de M. Yourcenar  », n° 13, juin 1994.

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