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Entretien avec Louise Thunin par Matthieu Gosztola

jeudi 17 décembre 2015, par Matthieu Gosztola

Extrait de Vous êtes la lumière du monde, Lettre à mes amis en prison

Lettre à Amédée

« Mais maintenant, ainsi parle le Seigneur
qui t’a créé, Jacob [Amédée], qui t’a formé,
[…] je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi »
(Ésaïe 41, I)

Cher Amédée,
Quel beau prénom tes parents ont choisi pour toi, Aimé de Dieu, et toi aussi tu es beau : on dirait un jeune homme sculpté dans l’ébène, avec tes pommettes hautes et tes yeux noirs en presque amande. Tu as du bagout. Dès notre premier entretien, tu me racontes tes hauts faits de trafiquant international, la poudre blanche, bien sûr, la plus belle qualité, mais bon, tu sais la couper pour en tirer un maximum de profit. Tu me décris la superbe villa que tu as fait construire pour ta femme et tes deux enfants, et moi, naïve, j’avale tout cru tout ce que tu me sers. Ta vie est un film d’aventures. Les cinéastes et romanciers de ce monde peuvent aller se rhabiller. L’inspiration ne manque jamais, les détails foisonnent. Tu m’expliques par le menu le blanchiment, la corruption de fonctionnaires, les paradis fiscaux… Il y a les boîtes de nuit dans lesquelles tu as investi, tes restaurants kebab. Il faut avoir baigné dans le milieu pour le connaître à ce point. Moi, c’est certain, je n’y connais rien. Ce que je sais, c’est qu’il serait souhaitable qu’on saisisse cette fortune dont tu te vantes pour que tu regardes de plus près l’essentiel de la vie. Quand je tiens des propos comme ceux-là, tu m’écoutes comme médusé par le respect et l’étonnement, tu me demandes même d’écrire l’une ou l’autre de mes pensées sur des post-it jaunes pour les afficher dans ta cellule. Tu sais me prendre par mon côté « valeurs vraies » et flatter l’aumônier en moi pour mieux m’embobiner. Tu aimes ma visite, nous rions souvent. Parfois tu pleures aussi, des larmes comme des groseilles à maquereaux, des chagrins inconsolables auxquels je crois. Tu pourrais te présenter aux Oscars. Je suis persuadée qu’au moment où tu dévides tes histoires, tu y crois. D’ailleurs, lorsque je vais sur internet pour voir les symptômes de la mythomanie, j’apprends en effet que le patient se ment tout d’abord à lui-même. De graves blessures narcissiques le pousseraient à se créer un personnage et à inventer d’extravagantes mascarades pour se rendre intéressant. Qu’est-ce qui me met la puce à l’oreille ? Ton transfert abrupt pour un centre pénitentiaire sans le moindre adieu. Tu savais si bien m’écrire par le courrier interne pour me demander de passer te voir ; pour « au revoir », tu as dû perdre ton stylo. Puis des bruits de couloir sont venus me souffler que tu ne serais qu’un petit dealer d’entrée d’immeuble, auteur de quelques violences qui ne te font pas honneur. Je recoupe certaines de tes remarques, et voici que des bribes de ton discours se mettent en place pour dire autre chose que cette poudre (blanche) aux yeux. J’étais l’auditrice aux yeux écarquillés qui te permettait de te sentir quelqu’un de fascinant, un gars qui vaut le détour, un héros de la French. En face de moi, tu vivais ton personnage de rêve et je te permettais ce rêve. Je n’ai pu t’apporter que cela, Amédée. Je doute qu’il existe des soins psychiatriques pour ton trouble ; encore faudrait-il que tu le reconnaisses et désires le soigner. Ce que je sais, c’est qu’aucun des exploits de mafieux flamboyant ni de gentleman-voleur dont tu te glorifies, quand bien même il serait véridique, ne pourrait rien ajouter (ni enlever) à Qui tu es. Aimé de Dieu, comme ton nom l’indique. Nature. Sans bravoure. Tel que tu es.

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Entretien avec la poétesse et prosatrice Louise Thunin à l’occasion de la parution de Vous êtes la lumière du monde, Lettre à mes amis en prison (Paris, Van Dieren Éditeur, 2015, 97 pages, 13 euros).

– Votre écriture est tout entière main tendue. En quoi l’éthique est-elle pour vous liée, d’insécable manière, au processus créatif qui trouve sa forme en un poème, en une nouvelle, en un roman, en une lettre... ?

Ayant eu, aux États-Unis, une enfance protestante, j’étais exposée semaine après semaine au texte sacré, la Bible « King James ». Cette traduction, commandée par le roi au début du dix-septième siècle, est un monument de la littérature anglaise. L’écoute de ce texte a éveillé en moi le goût des mots, des phrases élégantes, et son message, que ce soit le « Tu aimeras… » de la Première Alliance ou le « Aimez-vous les uns les autres » de la Seconde, a fondé en moi ce mariage de l’éthique (« Aime et fais ton bon vouloir », pour citer Saint Augustin) et du langage.

– En quoi vos différentes activités (pouvez-vous nous les présenter, même succinctement ?) se tiennent-elles dans la même main de la force, de la fragilité, de cette force sans fin qu’est une fragilité, qu’est une humanité exhaussée en prière, en prière devenue, déshabillée de ses habits de supplique (des atours), remerciement, croyance, en prière devenue vie, devenue fleuve et lumière et bourgeons et vent et lever (lever de lune, lever de soleil) ?

Si prier est une rencontre, écrire est, en effet, une prière. Écrire, c’est rechercher et puiser au fond de soi cette relation à l’Autre qui est en même temps notre Soi véritable, Source de toute créativité, qu’il s’agisse de littérature, de peinture, de musique (activités que je pratique avec plus ou moins de sérieux) ou qu’il s’agisse de vaquer, en conscience, aux tâches les plus humbles et quotidiennes (que je pratique aussi !). Comme le disent les Soufis, nous avons à nous faire flûte pour recevoir le Souffle. C’est la flûte qui permet la mélodie. Pour chacun de nous, elle a son timbre spécifique, sa tonalité singulière.

– Votre écriture est d’abord une écoute. Une écoute tendue ; ensuite adressée à l’autre, par le biais d’un travail précis, musical, effectué sur la langue (l’anglais, puis le français). Pouvez-vous revenir sur la genèse de vos livres (genèse de l’écrit, qui est d’abord, – avant les premiers mots jetés, enfants, sur la page –, manière de vie ardente et dévouée) ?

La relation à l’Autre ne peut faire l’économie de la relation à l’autre, puisque chacun de nous est « christophore », j’entends : porteur d’une étincelle de la divine lumière. Qu’elle soit, ou non, « visible à l’œil nu ». J’ai été, pendant cinq ans, aumônier dans une maison d’arrêt d’hommes. Les détenus et autres acteurs de l’univers carcéral qui ont inspiré ces « Lettres à mes amis en prison » ont été mes enseignants, mes maîtres. Lorsque la rencontre fut bouleversante, drôle ou saugrenue, je jetais, en effet, dès mon retour à la maison, quelques phrases sur le papier, des phrases, certes, aide-mémoire, mais aussi bouclier, prise de distance par rapport à des détresses personnelles très lourdes. Plus tard, les anecdotes sont venues s’ensemencer les unes les autres. J’attribuais à l’un ce que m’avait dit l’autre, je découpais, je recousais, je brodais. Ce sont donc de fausses vraies lettres. La vérité de ces rencontres n’est pas à chercher dans les faits mais dans quelque-chose de plus vaste, qui les sous-tend.

[Propos recueillis par Matthieu Gosztola]

Lien vers la maison d’édition


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