Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Saxifrage

mercredi 30 décembre 2015, par Sabine Huynh

Une anthologie de textes inédits proposée par Sabine Huynh, dédiée à la mémoire de Clara Pop-Dudouit (3.08.1994 - 8.08.2015) et à celle de tous nos bien aimés partis en 2015 et avant, offerte à Sanda Voïca et Samuel Dudouit pour les remercier de leur générosité (voir leur revue littéraire, Paysages écrits) et leur dire que nous sommes de tout cœur avec eux. Avec des contributions de 38 auteurs, grand merci à vous :

Denise le Dantec, Isabelle Lévesque, John Taylor, Vincent Motard-Avargues, Philippe Aigrain, Franck Queyraud, Marilyne Bertoncini, Olivier Bastide, Marie-Josée Desvignes, Paul Sanda, Angèle Paoli, Pascal Boulanger, Christophe Lamiot Enos, Laurent Maindon, Roselyne Sibille, Christine Jeanney, Michel Gerbal, Lydia Padellec, Estelle Fenzy, François Rannou, Jean-Yves Fick, Mélanie Leblanc, Julien Boutonnier, Sabine Péglion, David Schnée, Jacqueline Behar, Anne-Lise Blanchard, Anne Mounic, Dominique Sorrente, Marie Ginet, Clara Regy, Juliette Mézenc, Cécile Viguier, Valérie Brantôme, Christophe Bregaint, Cécile Guivarch, Valérie Canat de Chizy, Martine Cros.

Notre reconnaissance va également à l’artiste Caroline François-Rubino pour ses aquarelles remarquables.

(En cliquant ci-dessous sur le nom des auteurs, on accède à leur site ou à une page les concernant.)

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Le saxifrage est ma fleur qui fissure
les rocs

Claude Vigée, « Espèce de chanson », traduction du poème de William Carlos Williams, « A Sort of a Song ». Canaan d’exil, 1956-1962, Mon heure sur la terre (Galaade éditions, 2008, p. 355).
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Saxifrage - Denise le Dantec

Sur le roc dressé
comme une table d’émeraude

la saxifrage ombreuse
aux ailes rouges

Tâche d’être
cette lumière
dont la couleur s’allume
derrière la pluie



Le chant bleu - Isabelle Lévesque

Derrière l’apparence bleue, le signe saigne.
Le silence dessine le feu-flamme sans voix :
il monte vers ce qui fut. Le signe cru
dévale le talus percé de chardons longs.

Boutons et lignes fines se tendent
vers le nuage chargé de mots.
Sans cesse, le vent faucheur
abat les fleurs. Penchées,
elles se troublent et relèvent
pour perdre leur éclat.Combat perdu
(le temps les tue). Aucune ne peut.

Le vent vacille et poursuit,
Il attend l’heure de mai. Ce qui plaît,
le serment vif alors
dessine une ombre. Il sombre.
Avec lui, les herbes mortes
et le prochain printemps
– même sort, doux acharnement.

Pour y croire le chant redresse les mots
penchés contre l’attente : espoirs-bleuets
absorbés.

Contre le vent, contre le temps,
il naît.



si seulement le serpent - John Taylor

si seulement le serpent
n’avait été que mots
pendant qu’il se cachait sous la pierre
et la pierre que papier

mais ces saxifrages que tu as plantées
lèvent encore vers le ciel endurci
l’apaisante floraison de leurs coupes
petites bouches de chant

qui ne fissurent qui ne brisent les rocs
comme l’imaginait le poète
qui seulement germent parmi eux
se dressent en été

tels des accords

et quand arrive la saison
recouvrent la pierre la plus froide du serpent
de leurs ravissantes petites têtes qui s’inclinent

(traduit de l’anglais (États-Unis) par Françoise Daviet)



Vincent Motard-Avargues

Entre les ruines du quartier
à coiffer les ombres grises

j’ai vu pousser un nom
qui résiste au vent

et peut-être au temps va
on ne sait jamais jusqu’où

la géographie du vivre
l’histoire de demain

s’écrit dans le silence
et la désolation brûlante

la main verte de la nuit
les yeux noirs du jour

je préfère sentir à toucher
comme distinguer à voir

c’est dans le flou que l’on fait
le grand écart salvateur

ou qu’on saute dans le vide
en forme de parachute

la laideur me parle
elle dit la beauté.



Canau - Philippe Aigrain

den Stein zum Blühen bringen
Ingeborg Bachmann, Das Gedicht an den Leser

d’en bas nul passage
sentier longeant la paroi
un trait dans les prairies

gentianes, iris, raiponce, ancolies
pas de bleus plus beaux
même au ciel encore chargé de nuit

soudain une faille
entre les dalles immenses
la canau s’ouvre

levée du vent thermique
frémissement de tout
parade des étamines

hésitation entre deux sommets
à l’un puis à l’autre
l’ivresse suspendue

le temps au goutte à goutte
l’ombre d’un nuage
comme une esquisse du soir

filles du gel
la pierre divisée
la fente fertile

bientôt retour du soleil
sa fragile chaleur
son étourdissement

pose alors ta tête
sur le coussin de saxifrages



Perce-pierre de tes fêlures, des failles... - Franck Queyraud

Tu es de ce monde. Bien sûr, tu es de ce monde.

Perdu au sein de ce monde minéral souvent sans âme, tu aimes la saxifrage, plante qui raille le rigide, l’enclos, la permanence inerte, surprend la faille et se faufile par l’infime fêlure … Elle agit comme une porteuse de contradiction éliminant les calculs contemporains, dans cet ordre matérialiste, aride et de la ligne droite, qui ne s’adonne plus que rarement à la poésie. Elle recouvre de ses couleurs le morne, transmet un peu d’optimisme à nos regards devenus torves.

Regarder les saxifrages t’équilibre, est pivot de tes murmures étouffés. Plus tu défailles face à la bêtise qui toujours croît, croasse et se renouvelle ; plus elle te devient indispensable. Par choix, tu seras toujours l’idiot du village. Mais, tu t’en moques, tu seras en définitive ici une heure, une petite heure sur terre. Autant jubiler si cela est possible.

Contempler reste une respiration, est cet instant où tu entends – mais tu exagères – le bruit de la vivace pousse qui contournera les atomes du minerai atone. La saxifrage demeure source de vitalité face aux chaos et échos morbides qui nous encerclent et tentent de nous ensevelir. Elle dépasse ce minuscule espoir qui restera toujours un assujettissement, une servitude, une chaîne. Tu emplis d’air tes poumons. Tu regardes le ciel. Tu suis le mouvement lent d’un oiseau qui plane… Tu respires...

Tu commences à peine à te débarrasser des haillons de l’éducation. L’heure est à son méridien. Tu es tel un Ulysse qui revient. Il te reste peu de temps pour lancer tes flèches, tes jubilations propres. Il te reste peu de temps pour devenir une perce-pierre, trouver les fissures et faire émerger de ces fêlures les fleurs qui sont en toi depuis ta naissance : devenir discrète saxifrage…

Silence



Solo saxo : désastre saxifrage - Marilyne Bertoncini

Fureur et Mystère tour à tour le séduisirent et le consumèrent.
Puis vint l’année qui acheva son agonie de saxifrage.

René Char

Sous la peau tannée des mots -
_____défroques d’images
_____monceaux de clichés
_____usés
_____logorhée logorata
_____logos ̶ en loques -
fleurit l’archipel
de ma parole
_____saxifrage

Saxo solo
sous les voûtes d’une Sixtine
intime
silencieux silex
sextant marin sur l’océan
de mon désir
_____saxo sensible
_____saxifrage

Sexe

Monolithe mo ̶
nosyllabe
̶ claquant sec
_____sex et saxo
Tendu ̶ l’arc
slappe-claque
coup de sangle
_____cinglant l’o ̶
céan
solo de sax-
_____Oh
vrille
dans le ressac
de mon naufrage
réfracté

_____rouge
_____sang
_____du saxifrage
_____aux franges d’inter ̶
_____férence

Sexe

monosyllabe sec
et fragile
_____porcelaine de
_____Saxe
_____qui claque
anche du
sax ̶ ophone
sur la
hanche de
l’eau
o-
céan du plaisir et
jouissance ̶ aiguë
en écho

Sexe

insécable vocable
unisson et fission
lallation en prélude
infinie de l’intime
volupté

Séquence
puis

la
sève
sexe saxo aux
lèvres du
musicien
_____rauque
_____solo
_____roche percée
pour ex – ister
hors des mots
de leurs barreaux
fracturés – fissurés
figurés

___Sur l’océan saxillaire
___enfin fleurissent
___les étoiles



Poème pour dire... - Olivier Bastide

Je suis ici en étranger. La pierre comme la fleur ne m’appartiennent pas ; elles offrent leur existence à mon œil violacé. Parfois, j’en suis certain, elles décident de mon pas trébuchant ou de mon regard.
J’aime leur alliance et leur contradiction, l’accord de leurs contraires, que la fine aphyllante et la grande asphodèle conjuguent au calcaire ; j’aime encore la lande où granit et bruyère s’unissent. J’aime ces vérités.
Je suis un étranger nourri du doux miracle, bienheureux sur le roc qui porte la fleur rude, évadée des souterrains fiévreux ;
un endroit pour pays où le printemps, par mille fleurs, s’honore d’avoir vu l’homme surgi des pierres. C’est un causse incliné vers la plaine. Quelques tombes encore en disent le passé.



Le monde est plus vaste que tous vos souvenirs - Marie-Josée Desvignes

Il a fait son alliée
de la frêle fleur des alpes, nichée
au cœur de ses silences,
elle éprouve le ciel, s’abreuve au creux des roches,
des fraîcheurs et des mousses,
dans les frissons du soir
les hommes ont abîmé le temps,
les ors et le miel, ils ont gaspillé
la musique des anges et le choeur des amants.
Cueillez dans les matins fauves,
ces fleurs sans eau, sans terre, sans lumière
fragile et forte ensemble
dans l’avancée amère,
cueillez les matins fauves
aux fentes des roches noires.
Dans la poussée du souffle
entrez en résistance

(travail en cours, extrait)



Déchiffrer l’inconnue - Paul Sanda

__Parlez-moi de cette femme dont la volonté se déploie comme une corolle de saxifrage, et que je trouve à sa nuque la beauté subtile des fleurs marines, de ces bruit curieux que déclinent les boutons qui s’ouvrent un à un sous les haleurs furieux du ciel d’orage… Mon esprit se rapproche, se détourne et revient, je suis au comble du trouble… Oui vous, parlez-moi de cette femme qui n’appartient qu’à elle-même, qui se dresse à la pluie pour s’amender dans la lande : depuis quelle nuit sans âge construisons-nous cet invisible ? Ce désir si adroit pour trouver maintenant la loi de l’attraction, de la danse ancestrale, et du chant sacré… ? Parlez-moi de cette femme, dont la beauté, la splendeur, est à s’abîmer dans la noirceur de désirs importuns... : qu’avons nous pu déceler alors, pour que la contemplation s’extirpe enfin, de la banalité du monde sensible… Oui, parlez-moi de cette femme, elle qui a su lire au présent sur mes lèvres ces mots éperdus, ce qu’André Breton écrivait à mon enfance aiguë... : « Je suis celui qui va / On m’épargnera la croix sur ma tombe / Et l’on me tournera vers l’étoile polaire »... Les miroirs sont des grains d’or, sous le millième matin ; cette femme est venue directement de la pluie, puisant dans le chemin des siècles, puisant au temps jadis l’élégance magnifique de nos lampes aiguillées de parfums... Parlez-moi de cette femme qui, en la langue des oiseaux, peut enfin parler à mon corps endormi dans les fuchsias : qu’elle transporte à mes mains de poisson-coffre le secret le plus enfoui de notre Graal marin... ; et que chacun de nous passe et repasse, mourant au creux de l’autre sur l’esprit de l’autre, dans la veille de l’autre qu’à nous-mêmes seuls, en corps défaits, nous psalmodions la lumière suspendue aux bourdonnements si vivants de la nuit la plus sauvage. Ô parlez-moi de cette femme, dont les hanches roulent au bout de mes galets et de mes failles, de mes décisions si terribles. Que mon ventre puisse se fendre d’une nouvelle naissance, oui, que je saisisse cette inconnue comme un arc déchiffrerait sa flèche dans la densité future de l’air, comme un arbre maudit jaillissant de l’éden va se livrer enfin dans les couleurs serpentines… Oui vous, parlez-moi de cette femme dont la volupté s’offrirait enfin à mon cœur aimant, dont la volupté s’ouvrirait à mon âme de salamandre écrasée sur la route : je suis blessé, meurtri, comme les pétales épuisés d’une corolle de saxifrage…

Cordes, octobre 2015,
sous le Sentier des Gardes...



Sassifraga - Angèle Paoli

fragile sassifraga
frêle fleur corolle
dans la roche du temps
vigie des saisons

rongent nos cœurs
présomptueux

dans les anfractuosités
ma voix te cherche où tu élis
domicile petite couronne
moussue
se fraie passage
entre la hampe des nombrils-de-Vénus
le cyclamen sauvage
ailes de velours

fleur des rocailles
modeste sans ambition
autre que de frayer
passage entre les mailles
du schiste dur
tu perces de tes pétales clairs
le jour s’échevelle
dans la moiteur solaire

à la rencontre
de mon regard
tu viens
tu me parles des étoiles
petite perce-pierre
qui élance sa tige humble
hors les murs sablonneux

dans la tendresse
je te coule toi qui connais
la dureté aride
des creux de roches

confie-moi ton secret

ton nom chante à mon oreille
le saxo de la mer me berce
il pleut à pierre fendre
le tremblé de la corolle étoile
frémit sous le gong
de l’orage

je cherche refuge
dans les cavités de ma mémoire
je me pelotonne dans mes fibres
je me fais à ton exemple
petite fée saxatile
que rien ni personne ne brise
sous les coups de butoir
des vents hostiles

je pense à toi
humble vigie des rocailles
je me fonds dans la modestie
de ton courage

il m’est un guide sûr.



Rosée - Pascal Boulanger

______à Adèle et à Nora

Sur la falaise
la maison est prise de vertige

Quand on me fermera les yeux sur le vent
il ne faudra pas pleurer
mais dans la rosée de l’herbe
célébrer mes noces aux vitraux du ciel.



« Avons-nous, comme les fleurs » - Christophe Lamiot Enos

Nos âmes, la nuit venant
viennent, nous viennent, entourent.
Une tour, devant, montant.
Notre âme/nos âmes/tour
parle(nt), nous parle(nt), disant
l’importance de l’amour—
Tour, amour, montant, montant
de lumières alentour
d’eaux, de lumières, suspens :
sans frontière, âmes, accourent
à nous, la nuit, entourant
son Image apportant, pour
son, Image, nous, portant
la nuit, la nuit, comme jour
la nuit—Ame—Nôtre—Blanc—

Nos âmes, la nuit venant
avons-nous, comme les fleurs
s’ouvrant, devant nous, s’ouvrant—
Pétales longs, belle ardeur
s’ouvrant, les fleurs, nous ouvrant
à leur parole de fleur
à paroles, nous offrant
bouquet d’Images, le cœur
nous donnent, effleurements
cœur de fleur, autrement cœur
nôtre, cœur, nous, le, donnant.
Frères, allons, frères, sœurs
allons paroles, venant
paroles, allons, des fleurs
nous, passant, elles, s’ouvrant.

Les âmes, à nous, passant
les âmes, à nous, s’enroulent
pour nous former vêtements
nous protégeant, quand s’écroule
notre tonicité, quand
la fatigue arrive, roule
sur nous, notre corps chargeant
de poids (sous ces poids, il croule).
Les âmes, pour nous, ces temps
d’immobilité, déroulent
de sommeil, de sommeillant
de latence, à nous, s’enroulent—
Protection dans le long temps
détermination, qui roule
qui nous avance. Inconscient.

Les âmes, à l’air, tenant
les voir, dans le soir, les voir
aux lumières en suspens—
Ici, voir, puis là, revoir
à l’air, qui, les embrassant
les âmes, font allumoir
loin et proche, ce couchant
s’allumant comme de moire
tissu, tendu, flottement
âmes de nous. Par le soir
parlent les âmes, le lent
comme parle la mémoire
lentement, avec le temps
qu’elle a, qu’elle prend, le soir
pour nous dire, tendrement.

Visages, vienne, devant
vienne, suspens, aux lueurs
suspens, visages, ce temps
où se redressent les fleurs
temps lenteur, temps dans le temps
faisant s’évanouir les peurs—
Vienne, revienne, ce temps
suspens, lueurs en hauteur
autant que sur l’eau, jouant
de fascination, stupeur
avec courants. Effleurant.
Vienne, vienne, tout à l’heure
revienne, chant, s’étendant
champ ou chant où poussent fleurs—
De rhétorique, vraiment ?

Visages, vienne, devant
ce temps lenteur, ce temps tour
devant, la nuit, se dressant—
Vienne temps, que nous entourent
choses, pays, tendrement
âmes de nous, tour à tour—
Que parlent, à nous, parlant
les lueurs, la nuit, les tours
l’immobile, fréquemment—
A nous, ce qui se parcourt
DE FAIBLE, DE MUETTEMENT
ce qui, nous, parle, tout court—
Parle, parle, nous parlant
le temps qui se dresse, autour
nous transportant, tendrement.

Visages, vienne, devant—
Présences, à travers l’air—
De nous, dans le surprenant—
Dans la lenteur, qui nous sert
nous nous tenons, ce devant
a traits des itinéraires
multiples, nous contenant
nous convenant, terre à terre
par avancées, se tissant
multiples, dessus la terre
tendus, pour nous, avançant—
Y avons-nous, tant, affaires !
De leur long, ralentissant
allons-nous, alors que serrent
d’autres. Serrent. En avant !

Nous venons de ce devant.
Nous habitons de la pierre.
Trouvons de nos logements
parmi elle—Pierre à pierre.
Nous lui devons ce devant.
Le debout, comme le fier.
Qu’elle monte, lentement
avec plusieurs, nous requiert.
Nous pouvons vanter le lent.
De la tour, une rivière
se forme, d’étrangement
si proche, telle rivière :
elle passe, lentement
passe nous, passe la pierre
la rivière—Etrangement.

Nous venons de ce devant.
Y marchons, frères et sœurs.
Avons pour pays, mouvant
dans les pierres, d’eaux, de fleurs .
Nous-mêmes, en mouvement
cherchons habitats, ardeurs
qui préservent. Longuement.
Avons à cœur nos douleurs.
Les dangers, nous entourant.
Ô, mes frères, ô, mes sœurs
la tour, le rêve scrutant
pour ce qui vient, ce qui meurt :
nous tenons, étroitement
à ce rêve, d’heure en heure—
RÊVE, LA VILLE, DEVANT.



Je danse en équilibre sur ta paupière - Laurent Maindon

JE DANSE EN ÉQUILIBRE SUR TA PAUPIÈRE

Impatiente
_________Tu as la science des effractions
Quand de glace tu rayes la surface
_________heurt après heure
Creuses inexorable
______Le sillon des évasions
_________Projetant tes songes dans les soubassements
_________Une lithographie du gel pour lutter contre l’hiver des esprits qui sourd à notre insu
A chaque souffle
A chaque élan
_________Se redire ce qui nous tient debout
___________________________Et surseoir les chemins qui enténèbrent
______________________________
_______________

PUIS PLONGE LES YEUX FERMÉS DANS LE BLEU DE TON REGARD À LA POURSUITE DE RÊVES
ABANDONNÉS PAR IGNORANCE DES CERTITUDES ET PRENDS AINSI LA MESURE DU CHANT DES
ABYSSES
______________________________
_______________

Comme assermenté par une jurisprudence lacrymale
Un horizon de plus à franchir
_________Déterminé à ne jamais se retourner
_________À ne plus goûter que le sel de profundis

_____________________L’imminence d’un effondrement retient l’alerte



Roselyne Sibille

Solitaires et tremblants
face aux étoiles
il nous faudra toujours
______encore et humblement
admirer les lumières
______solidaires et tremblantes
qui vivent
sous les étoiles
______________________________
_______________

*
Il se crée des pétales quand meurent les soleils

Ce sont papillons morts appuyés sur leur aile
sans poids et sans regard

Déposée sur vos doigts
un peu de poudre d’or
______________________________
_______________

*
Où sont les racines
dans quel temps
quelle épaisseur ?

Ai-je bu le soleil
épais comme un miel dans la gorge ?

Je noue le feu
tâtonne les parois de feutre inquiet
chante pour l’eau
remonte vers la source

où je vois le soleil



Saxifrage - Christine Jeanney



Saxifrage - Michel Gerbal

« Y a plus de formes dans le monde

Que tout ce que peuvent en expliquer les théories » —

Au son des combats anciens
Je m’éveille et murmure : « Tu connais ! »
Aveugles mais liés, le couteau

Et sa coupure, la fente et sa couronne,

La lumière avec sa pierre,
Fermentent du même brouet élémental —

Vouloirs et défaites —
Cette fleur à huppe, une saxifrage,

Ruchier d’espace, mazagran plein de vide —
Et rien — Le désir d’un rocher de se faire anémone,
Une bulle debout, à peine tuteur d’une haleine —

Chut ! ni toi ni —
Personne n’a touché
 jamais
Ni d’un doigt cette fleur
Agrippée trop haut

Au-dessus du chemin.

Nous empilons l’une sur l’autre les briques

De nos chaos comme des tombeaux vifs

Accrochés dans une fente du vent

Au hasard
Fastes aussi flous que le frisson

D’un enfant à minuit —

Eaux passées : une saxifrage.

« Tu connais cela ». Connaître, oui.
Nulle fleur n’est une sirène, mais

Roues, O ! couronnes
Jusqu’à l’entraille des lombrics !

Sans yeux –
Ligotés au brouet

Que tu ne connais pas
Pierre et lumière

Couteaux et coupures.

La saxifrage, accrochée.

« Tu connais cela ». Connaître, encore, oh
Oui : une polyphonie privée de neige
Descend, vacille, penche et

S’élance
Ligotés au brouet

Qui ne s’explique pas
Coupons de quoi sur blanc

Et de palmes vert-gris

Ajustés, feuille contre feuille

Tournés pierre et lumière

Cousus couteaux – à coupures.

Là commence et

Finit la fleur : commencement
D’une saxifrage.

À la pierre.

Sa chevelure au pied, inversée,

Déflorescente

De neiges, sa chevelure

De vent en haut,

Close, enclose,

Ajout de brins, tournée.



Saxifrage - Lydia Padellec

La volonté de vivre est pareille à la saxifrage : elle contourne le roc qui s’oppose à sa progression, elle l’entoure, découvre la faille, s’y glisse et lentement le brise.
Raoul Vaneigem, Ni pardon ni talion, 2009.

Peler nos cicatrices jusqu’à l’os
jusqu’à l’oiseau et l’air
qui nous transcendent
Nous voulons tous
embrasser l’aube
atteindre la mer
en effleurant le sable
de la mémoire
pieds liés à nos racines
nous vivons dans des maisons
de pierres et de cendres
nous cherchons la fissure
qui laissera passer
le souffle
le poème
brisant le roc
de nos peurs



Estelle Fenzy

Je suis une chambre close
Je vis entre mes murs

Ils me gardent me suivent
– sage et verrouillée
de peur de l’évasion

Par mon unique fenêtre
– toute petite
tu glisses ta langue

alors

pierres se détachent
murailles tombent

Comme ils cognent
quand ils sont forts

les sentiments

C’est
le goût de l’air libre
et de l’avenir long
que tu me donnes

dans ce baiser



Locus amoenus - François Rannou

Qu’est-ce que le vent a mis à genoux ? les
azalées les hautes herbes, les arbustes plus
résistants ont penché allant toujours plus
vers la terre
_________mais ce qui dans nos mots se
perd à dire les nœuds et les nerfs du vent
traverse le sol et la pierre même comme
on ne peut plus voir ce qui rompt le
temps : couleurs des vitraux sont celles du
désespoir du peintre, dite ainsi au lieu de
saxifrage lorsque le ciel est ramené au sol

dire, voir, vivre tiennent là-contre



a_symétrie — 195 - Jean-Yves Fick

brumes
mais la nuit
le monde opaque

qu’ici et là
traverse la pierre noire
d’être

ô la sœur lumineuse
et nul qui n’entende ses rires
delà toute raison.



Mélanie Leblanc

pour passer les murs
il nous faudra apprendre
de l’animal
celui qui rampe vole ou creuse

pour briser les murs
c’est de la saxifrage
qu’il nous faudra apprendre

à croire au plus fragile
à mettre cœur et couleur
dans la lutte



quelque chose d’opiniâtre - Julien Boutonnier

certain jour je reste de la matière des pierres. c’est un désarroi qui prend mon visage. dès lors je me voue à la mort de toute parole. c’est une passion vers la manière du marbre. il n’y a guère d’équivoque en ce domaine. nulle contingence pour instruire le vif. seul un corps se constate au retrait : le temps n’aurait plus d’autre en lui.

_________à la surface du calme
_________vient la joue
_________d’une femme
_________que j’aime

_________c’est une force qui se retire à la commissure des lèvres

_________une vertu | quelque chose d’opiniâtre

_________j|e me retourne
_______________ : les champs de tournesol ont un regard vide

____________— Comprends-tu que ton indifférence dévaste mon cœur ?

(mais je ne sais pas comment me tenir devant la fenêtre je n’ai pas su diriger la présence et retirer l’embu du paysage)

_________tu as ces joues
_________qui recueillent
_________un motif des vies

_________ : un peu
_________du rouge et sa joie
_________de l’automne
_________aux méplats

__________________qui brise un idiome mort

un jour je suis en larmes. une femme que j’aime m’a brisé. et c’est un vif qui refait mon visage. il y a une voix dans les mots. il y a une falaise au bord de la voix. c’est un corps pour l’amour. un corps pour l’autre qui aurait le visage du temps.



Saxifrage - Sabine Péglion

_________Rocher où s’arrêtent
_________nos pas
_________Mur dressé âpre
_________à la main figée
_________Noir de peine
_________de silence

_________le cœur s’écorche à
_________cerner ses contours

_________trop dur trop lourd
_________inutiles discours

_________Trouver la faille
_________Chercher l’entaille
_________Là dans le roc
____________L’espérer

_________Voir le silence se lever
_________dans la rumeur rose du jour
_________dans la brume blanche
_________la cendre égarée
_________la voix distante
_________insistante des oiseaux

_________Dans ces mots heurtés
_________à la poignée de l’aube

_________apercevoir___frêle___une tige
_________s’aventurer
_________quelques pétales
_________un éclat

_________dénouer l’ombre
_________et s’avancer



J’embrasse des espaces infinis - David Schnée

J’embrasse des espaces infinis.

Marchant à la fortune du cœur dans des forêts profondes, où les sentiers se frayaient des passages dans le sous bois touffu, je vis à ma dextre un rocher hissé sur un promontoire. Je m’engageais sur la pente ardue afin de voir ce qu’elle recelait par derrière. Au travers des arbres le ciel commençait à se dessiner. Arrivé au sommet une ouverture se découpa : à mes pieds un aven à marée basse coulait. Soulagé je respirais l’air qui remontait des méandres, puis je repris mon chemin. La forêt se clairsemait et laissa bientôt place à une lande sauvage faite de bruyères et d’herbes sèches balayées par des vents féroces. Ma course y semblait interminable. Je me retournais et déjà la forêt avait disparu de mon horizon. Seuls des menhirs se dressaient et offraient un abri. Adossé à l’un d’eux je buvais quand une rafale venue du Sud de plein fouet me frappa au visage : elle portait des effluves marins, désormais l’Océan était proche. Ce fut tout d’abord une ligne grise à l’horizon. Puis je me rapprochais. L’air iodé m’enivrait et ce fut un autre choc quand la vaste étendue d’eau salée s’offrit entière à mon regard : l’azur s’y reflétait, se mélangeait à des bruns, des verts improbables ; le blanc des embruns apparaissait et disparaissait, porté par des courants profonds venus de loin, venus de temps anciens. Posté sur la plage, à bras ouvert je me saoulais de cette immensité. Longtemps je longeais la côte, le sable céda la place aux rochers qui ralentirent ma progression. Les vagues venaient s’y fracasser avec une violence rare projetant dans l’air des milliards de fines gouttelettes étincelantes.

Je me perdis sur ce littoral et sans conscience je regagnais la Forêt.

C’était une forêt pauvre humide, aux hautes frondaisons couvertes de clématites, des plantes rampantes couvraient le sol et des giessen que je devais passer à gué la parcourait. Je me dirigeais résolument vers l’ouest. De temps en temps les arbres cédaient la place à de vastes prés parsemés de saules têtards. Le terrain en pente douce s’élevait jusqu’à un fossé d’où s’étendait une terrasse de terres agricoles. A l’horizon la ligne bleue des montagnes se dressait. Passé le Piémont cultivé de vignes les collines se couvrirent de forêts où les aulnes, les frênes, les saules étaient remplacés par des marronniers, des chênes, des érables. Des fougères et des herbes grasses prospéraient par terre tandis que les lierres se hissaient sur les troncs rugueux couverts de mousses. Depuis des terrasses de grès s’étendaient à mes pieds au loin la plaine et proche le flamboiement des couleurs de l’automne. A mesure que je montais les tâches vertes persistantes des sapins apparaissaient. Leurs innombrables aiguilles, qui jonchaient le sol, servaient à l’édification de fourmilières géantes en forme de pain de sucre. Des torrents dévalaient les pentes. Je montais encore et le sol devint granitique, bientôt j’affrontais mon premier pierrier. Passée cette épreuve, j’arrivais à un replat où la forêt se clairsemait. Le sol était devenu humide et spongieux. Ma progression s’en trouva ralentie. Au centre de la clairière un lac noir reposait. Le sommet était proche : de l’autre côté de la tourbière une sente se hissait dans un cirque glaciaire bordée des deux côtés par des falaises de granit. Longtemps j’escaladais les parois abruptes par où passait mon chemin. J’arrivais enfin sur les chaumes primaires. Seuls quelques hêtres couverts de lichens poussaient rachitiques et torturés par les vents contraires qui soufflaient sur ces sommets désolés. A perte de vue s’étendait une mer de nuages d’où, tels des îles, se dressait le sommet des montagnes. Un corbeau survolait ce paysage et m’enjoignait à le rejoindre : véritablement je planais sur ces surfaces éthérées.

Je ne repris pied nulle part et de là je poursuivis mon chemin droit vers le sud et à l’est, traversant des pays insensés.

Enfin j’arrivais à Jérusalem. Du mur des lamentations je remontais l’ancienne ville pour emprunter l’antique Cardo : la voie se rétrécissait. De là je sortis par la porte de Jaffa et je descendis les collines de la ville Sainte en me dirigeant vers Jéricho. Sublimes collines de pierre ocre jaune reflétant le soleil. Les troupeaux de chèvre des bédouins, vifs et agiles, y broutaient d’étiques buissons épineux. Arrivé dans la vallée je la descendis, m’y enfonçant toujours plus profondément et laissant derrière moi l’oasis verte des dattiers. J’entrais dans la plaine salée. A ma droite se dressait de curieuses formations géologiques : d’un minéral blanc et gris, morcelé par l’érosion des pluies, des cratères alternaient à de petits monticules. Il me fallait passer par ce paysage lunaire afin de rejoindre les hauteurs. J’arrivais aux monts de Judée alors que le soleil se couchait. Derrière moi la Mer Morte scintillait de mille éclats. Devant moi s’étendait l’infini du désert embrasé par les cieux. C’était le départ et l’arrivée d’un périple sans cesse recommencé où je traçais ma géographie.

J’embrasse des espaces infinis.

(2006)



Jacqueline Behar

Au Musée des beaux arts de Tel-Aviv, je déambulais dans l’espace accueillant du pavillon de photographie.
Une employée en uniforme noir veillait au bon déroulement des visites.
Droite sur sa chaise à l’entrée d’un jardin adjacent au pavillon, elle acquiesça de la tête comme je me dirigeais vers la porte entrouverte qui menait au jardin.

En son centre se dressait la sculpture d’un homme et d’une femme tout en muscles, poussant un roc de taille, dans un effort âpre pour le faire basculer. Des cordes enroulées autour de leurs épaules retombaient le long de leurs bras et arrivaient jusqu’à leurs chevilles.
Les mains soudées à la pierre, les jambes, l’une repliée et appuyée contre le rocher, l’autre tendue en arrière et s’agrippant au sol, ils poussaient avec force, espérant imprimer une oscillation à la masse placide du rocher qui lui ferait perdre l’équilibre.
La tête redressée, le regard déterminé, ils voulaient vaincre.

La sculpture est de Sigalit Landau, née en 1969.
Sysiphus and Jacob meet by The Well, 2009-2010.
Bronze.

Je pris quelques photos.

Mais voici que je surpris, dans la terre fraîche sur laquelle reposait le socle de la statue, et à l’ombre d’un angle hissé du rocher, de minuscules fleurs qui timidement se montraient. Le contraste était tel, que je me demandai si quelque visiteur ne les avait pas subrepticement jetées là, mais plus je me penchais pour les regarder de près, plus j’étais confrontée à ce qui me semblait tenir du miracle, de la grâce, de l’innocence, devant cette pousse délicate qui sortait de la terre. Je la regardai, émue.
Les saxifrages poussent dans les crevasses des rochers, mes fleurs, à l’ombre d’un rocher moulu, mais les unes et les autres pourraient, si elles le voulaient, narguer l’homme – Sisyphe comme Prométhée.
J’entends d’ailleurs leur rire espiègle. Elles jouent à lui faire un pied de nez.



Anne-Lise Blanchard

Yabroud, juillet 2014

Sous les gravats
un dessin d’enfant
page froissée
d’une frêle vie
dont les murs
ne recueilleront plus
les rires

*

Décembre 2014

J’ai vu l’arbre de Noël
l’arbre des sourires
dans l’encoignure rayonner
irradier depuis la mort
j’ai vu l’arbre des martyres
de Qusayr

*

Araden, 2 janvier 2015

Silence trop lourd sur Araden
au détour de la montagne
des ombres s’affairent
les yeux remplis de neige

Au coin du cœur veille
un coquelicot
qui garde entrouverte
la porte du retour

*

A Rabweh
la Barrada courait
comme une folle
quel amant rejoignait-elle
chacun suivait
– les enfants se déchaînaient -
son débord de vie
jaillissant
de ses longs doigts
quand l’ombre d’une fin
sans doute proche
s’allongeait sur les visages

*

La paix est descendue
sur Maaloula
ce pastel léger
en forme de balade
où s’abrite un âne
s’égrène une flûte précaire

et le bleu
cette couleur des anges
enrobe la pierre tendre
embaume le cœur des hommes

A l’ombre lumineuse
de Maaloula
je n’ai plus rien
à concéder
à la solitude

*

Le temps que le soleil grésille
le pas posé de la mule
bat la mesure
la mélodie aigrelette
du fifrelet sème les graines
d’une éternité qu’encense
l’angélus
Alors je m’accorde
à l’homme en treillis et keffieh
qui dans l’ocre lumière
du matin gravit
les marches de la résurrection

Maaloula, août 2015

Extraits inédits de « Le soleil s’est réfugié dans les cailloux »



teintes de lumière sur l’âpre roche grise - Anne Mounic

à Claude Vigée

_________Du beau donnant sa forme au grand, je fais les arts.
_________Dans les milieux humains, dans les brumes charnelles,
_________J’erre en voyant ; je suis le troupeau des prunelles.
_________Je suis l’universel, je suis le partiel.
_________Je nais de la vapeur ainsi que l’eau du ciel,
_________Et j’éclos du rocher comme le saxifrage.

_________Victor Hugo, « L’esprit humain », Dieu.

*

_________La vague en poudre ose jaillir des rocs !

_________Paul Valéry, « Le cimetière marin », Charmes.

Réalité rugueuse à étreindre et tout d’abord hors
de portée sous sa décourageante objectivité,
cette aliénation à laquelle, pousse persuadée
de sa vulnérabilité, sans y porter l’attention requise,
___je consens.

_________La force du végétal
tient à son absence d’arrogance, à sa faiblesse
germinative, toute de souplesse dans son infini
volubile.
___La fleur
fait éclore le devenir au cœur
de sa corolle, qui se resserre sur la semence
et nous parle d’aujourd’hui pour féconder
nos lendemains.

Où trouvai-je la vigueur de fissurer la roche
afin de sinuer jusqu’à l’oreille dont rêve
___la voix ?

Midi le juste n’a cure de ma tentative éphémère
de nouer mon instant d’effort, de tension, d’attention,
à son indifférente éternité.
____________Et pourtant,
d’éphémère en éphémère se dissémine
la contagion d’un élan à ne plus consentir,
à ne pas céder à l’effacement, – à ne plus résister
au frémissement des ailes au-dedans
qui soudain se soulevant respirent.

___Le souffle
ondule et ploie, volubile,
simple aria au vent qui couve les voix
et porte au loin leurs échos à demain.
Il les rassemble sans les contraindre,
virtuose du geste, généreux en son élan,
semant l’émoi, vibrant à ébranler
le pleutre consentement, trop modeste,
à l’impuissance que l’on nomme
___fatalité –
lasse reddition sans adéquate pensée, le plus souvent.

Minuscule, le cœur palpitant de la tentative
singulière qui se porte dans chaque chose
afin de la révéler de l’intérieur,
___en extase
dans le rythme obstiné de vivre,
___malgré tout

de menues tiges, de petites feuilles vert vif,
cinq pétales, une sorte de calice,
des teintes de lumière sur l’âpre roche grise...

mon serviteur Germe, volubile, danse
sur les cimes nues, léger sous l’azur qui pétille.

Chalifert, 10-11 novembre 2015.



Quand ils cherchent leur fleur - Dominique Sorrente

Nuit.
Le fond noir avant la lumière.

Quand terre se terre
hostile, criante, rugueuse, dépecée
avec accablements, boucles de sang,
parois compactes et asphyxies,
clair-obscur où remuent les monstres,

les gens comme ça va
cherchent leur fleur.

Elle, la discrète
sur son parterre de coussinets,
s’insinue, proteste dans le silence
contre les ébriétés froides,
elle, tapis de désespoir des peintres
pour affoler leurs couleurs.

On croit parfois entendre son
hymne sourd : je suis
la briseuse de rochers,
la perce-pierre,
la délicate des bordures,
l’espiègle des rocailles,
la tapissante des murets
dans les régions les plus douces du corps.

Ce matin, c’est à toi que je parle.
Rien qu’à toi.

Les gens comme ça va
vivent ainsi
quand ils cherchent leur fleur.



Babel monte - Marie Ginet

Une goutte tombe au cœur de la montagne
elle répète sa naissance au plafond de la grotte
elle glisse
lente et pure
sur le toboggan minéral
glisse
un imperceptible floc glacé
dans le miroir du silence

Ailleurs
des hommes s’agitent et creusent la croûte
ils enfoncent obstinés
des haveuses
rayons de métal
mordant les veines de l’astre

Le bruit et le temps s’accélèrent
lancés à pleine vitesse, des camions frappent
les kangourous du désert australien
pelages agonisants dans la lumière rouge

Babel monte au centre du vide de Rub al-Khali
le pétrole éclate dans le poing des maîtres
puis bave

Ce matin sur le macadam
c’est un saxifrage qui m’a consolée
une zébrure incertaine dans le dur
un merle vocalise sur le rebord du soir
quelque chose résiste qui n’a pas de croc
je regarde les drapeaux se dissoudre
dans la transparence du ciel
des jardins flottent au-dessus de nos murs
l’abeille butine la pierre à l’endroit des fleurs



Saxidream - Clara Regy

sur la pointe des pieds il s’élève dans sa blouse coton
le grimoire s’agite

l’enfant sourit
pieds nus
sur le carrelage
bigarré

filent ses brunes mains calleuses
sur les pages jaunies

l’enfant attend
cuisses rondes débordent
du short bleu
nylon

il caresse la sauge hurlante éveille la belle saxifrage
la scabieuse soupire

l’enfant étonné
serre dans ses mains
une fronde
docile

l’umbrosa s’acoquine à sa bouche s’enrocaille à sa chair
il fleurit

l’enfant hurle
la guerre
dans sa poche
vivante

multiplie radicelles feuilles fleurs jaunes blanches
stolons galopants

l’enfant vise
le vieillard
"saxifrage"
en pleurant

touché à la racine
il se rassemble doucement dans le grimoire tranquille

l’enfant demande alors
quel est ton nom ?

chut
–il est minuit–

Warszawie sroda 13



Saxifrage - Juliette Mézenc et Cécile Viguier

il y a celles qui se logent là dans la fente déjà ouverte par le temps

(...)

celles qui savent trouver profit joyeusement de l’usure des matières, s’immiscent dans le sillon du
ciment et surgissent s’élançant vers le ciel

(j’écris saxifrage)

intrigantes ces plantes surgies d’un point zéro

(j’écris saxifrage dans mon agenda, entre « commander Les longs silences » et « 18h barque avec
Agnès »)(je me dis qu’elle poussera bien d’elle-même)

pas de terreau, juste des barres à mines et du béton comme terrain de divagation

(elle ne pousse pas d’elle-même, j’ouvre alors un fichier « saxifrage », je lui offre un espace illimité
(ou presque), elle ne vient toujours pas)

il y a cette fissure fêlure qui devient foyer, passage, pont, entre un dedans et un dehors

(un jour l’une d’elles s’immisce dans ma boîte mail sous la forme d’un message en forme de court
poème, je la transfère délicatement vers le fichier en prenant garde de ne pas la déraciner, ne pas la
froisser) (j’essaie de lui donner de quoi la faire grandir, un peu)

trait d’envol vers du vivant patient qui pousse grignote fléchit pour laisser poindre la vie saxifrage



Saxifraga - Valérie Brantôme

Si souvent dans l’aube minérale
je léchai ton gris de pierre

fracassante stupeur où dissentiment
né au creux de toi
faille__reins__infime__repli
viennent buter au soir venu,
rendre muette l’attente

Alors, une lente entourloupe
casse le passage
ouvre la fente
porte son insurrection
vers la lumière

Cela serait, nul doute,
dans la force tranquille du mystère naturel
si foudre enfouie ne s’y mêlait
à vouloir plus fort que tout
la tentation vigoureuse de régner
le théorème qui fait de toute vie
une parcelle de vérité

18 XI 2015



Christophe Bregaint

Un camion
Saxifrage en métal
Perce
L’horizon
De marbre

Une fois de plus
Te laissant
Dans son sillage

Tant que ton cœur battra
Tu les regarderas
Passer
Sur les rainures noires
Du temps



Cécile Guivarch

Quelles traces laissent les fleurs
Les pierres - leurs maisons - les accueillent au creux de leur ventre
et nous savons qu’elles craquent à chaque nouvelle naissance
dans les jardins, les champs, entre les rocs, sur nos balcons
La terre retient les fleurs les tire par les racines les ramène à elle
personne n’ose les piétiner ni même n’ose les retenir de partir
lorsque l’une d’elle meurt la rosée se dépose sur nos yeux
Les fleurs continuent de fleurir au-delà des cœurs
elles n’effacent pas leurs traces
Elles ne s’effacent pas



Valérie Canat de Chizy

boutons de fleurs
perlés
la pierre écarte
ses mâchoires
régurgite
des grappes roses
jaunes ou blanches
d’où tient-elle
les ressources
pour irriguer
la vie
son ventre gargouille
malgré la sécheresse
dans son ventre généreux
les racines puisent
la dureté se fendille



Visualisations-écrire suites-lire - Martine Cros

Je meurs ou je m’attache
(vieille devise héraldique)

Nénuphar blanc,

qui ne se gonfle d’autre chose
sinon de la vacance exquise de soi.

Immense sensitive des eaux,
il renaît avec la lumière
comme un instant du monde

Et, tout l’instant durant,
nous sommes son visage,
le ténébreux mystère du monde
est notre peau.
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_______________
Clavus veneris sur eaux sages rive son pédoncule hors de l’eau, saxum frangere brise la muraille, brise les os. Nous rêvons nos exils dans l’effritement de la prière. Dans l’aube monacale, nous les exécutons.

Ô mur, kaléidoscope de mes amours, si tu te désagrèges, comment pourrai-je ne pas détacher mes triolets plaintifs de ce ciel qui t’érode ?
Alors que je cherche en vain à donner aux mots un sens que crucifie, là, sur le bois, la banalité qui pourtant chante.
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L’eau qui bouge a dans l’eau
des battements de fleurs,

dit la poète, de même
me retiens-tu pesamment
dans un silence de pierre
et parfois,
par delà mes amarres,
le vent me
souffle une légèreté.
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_______________
C’est alors que je m’éventre et donne le meilleur de mon âme. J’attends la tempête
avec sa serpe d’ironie et de dédain car, en fin de jour, elle dépossède
mon bourreau de socle de quelque rameau trop transcendant.
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Plante le mot dans la fissure
Plante le sang enraciné
dans le dédain de la pierre
Plante la fleur du songe
dans la parole du monde,
agonisante.
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_______________
J’attends
à mon seul désir,
détendue de
___Toi.
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_______________
_______________
Ô pierre intime qui me fait naître aux heures de nos variations
millimétrées Fusionnelle de nos foetales, vissée de temps et de lieux,
un jour, saurai-je
______les saxifalls de ta pensée ?

______Ce qui s’efface peu à peu
______est un fruit
______arraché.
_______________
_______________
_______________
D’où, ce désir de s’arrimer à une vie sans tombe ? Sans croître comme un séisme.
Sans soumettre les paysages hors les murs, hors les vents, hors les marées ?
Je suis née pour mourir avec toi le long des sentes prométhéennes.
____________Alors je m’agrippe.
____________Me saisis fermement.

Je regarde enfanter la lumière, qui vient alimenter le reflet du ciel sur l’eau, le visage
dans le reflet, ce qui se rive au mur de toute profondeur.
_______________
_______________
_______________
_______________
Une gravité lisse la surface.
Une chape de chaleur musèle la pierre
où gémissent, à peine,
des emblèmes de racines.
Juste un craquement de ciel,
une césure dans l’iris
qui ose
sans oser
se regarder,
à peine.
La conscience affleure
à la surface.
Une brise légère
ondule
l’infinitésimale feuille.
Dans le sourire
qui ne sourit pas
encore.
un Narcisse passe,
nonchalamment,
embrasse
la surface en trois D,
la fable
où s’attèle la vie,
où l’air oscille
à l’ouvert rilkéen.
La pensée approche, vaste,
à la multitude des reflets
sous les rais de lumière,

___dans ce moindre,
___infini.
_______________
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_______________
Alors que dans nos ciels nos griffes abandonnées saisissent l’épuisement d’un amour,
nous disons autre chose avec nos bouches de vents. Pourvu que nous soyions placés
dans la perspective albertienne

Tu regardes si tu es à ta place.
Sinon, deviens aveugle.

Tu saisis si tu es amour.
Sinon, invente.

Tu contemples la beauté
et la préserves.
Sinon, échappe.

Tu appelles le nouveau.
Sinon, tu meurs.

Une pensée novatrice, oui, à quoi ressemble-t-elle ?
Un énième poème avili dans le nymphéa blanc Une suite de mots qui se noie dans le miroir de l’eau Le rêve dans une arme, à la tempe du feu ?

Que veux-tu ?
_______________
_______________
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_______________
Je veux le lieu solide du roc le soleil et la flamme bienveillants
Je veux sans fin l’ample respiration
Un autre me conduisant vers mon détachement
Dans la splendeur, demeurer contre lui dans cette charité du beau
À la force de ses racines Elles qui tiennent le monde,

___Enfoncées.




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