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Cécile Odartchenko, La présence merveilleuse se passe très bien de boniments (extraits du Journal, III)

mercredi 30 avril 2014, par Matthieu Gosztola

D’où nous vient la faculté d’enchantement, d’attendrissement que me reproche P.G. ? Le mystère du plaisir de voir reste entier. Pourquoi suis-je en train d’admirer un filet d’eau qui s’écoule du trou de la gouttière, filet un peu torsadé, car au-dessus du trou, à cause de quelques obstacles, une feuille, peut-être un tampon de mousse, s’est formé un petit tourbillon ? Le filet d’eau me plaît comme quelque chose de nouveau, de jamais vu. Il coule de l’autre côté de la vitre et ne change rien à mon être, à ma position, à mon confort. Le plaisir de voir est essentiel à mon bien-être ; je regarde comme on compte ses billes, faisant indéfiniment l’inventaire de mon trésor, mon univers, ma caverne d’Ali Baba. Je ne pourrais pas vivre dans le dénuement, il me faut des richesses puisque je suis programmée reine de Saba ! Mes richesses passeront aussi par ce trou de gouttière, comme le joli sketch de Laurel et Hardy, passe par un trou à la semelle de la chaussure de Laurel. L’état de réjouissance est-il ce qui me regarde ? le plus des plantes mies ou des bêtes du jardin ? Plaisir que je partage sans doute avec elles, de connaître par exemple toutes les feuilles des troènes, les seules qui ne sont pas tombées et qui luisent sous la pluie, brillantes, faire-valoir du marronnier nu qui n’a que ses plaques de lichen vert-de-gris, tandis que, derrière, le noyer est vêtu d’un véritable velours. Mousses probablement nocives qu’il faudrait peut-être que j’arrose bientôt avec un pulvérisateur pour nettoyer les arbres, mais alors, que deviendraient les colonies d’insectes et de fourmis qui s’y nichent, et le pic épeiche qui vient se régaler au flanc de ses écorces juteuses ? Pas de nettoyage donc ! Le plaisir à l’origine de tout, plaisir connaissance de l’enfant très petit qui a tout à apprendre. Adam et l’arbre de la connaissance, c’est un Adam bébé, un Adam qui vient de voir le jour et Ève, et qui ne commence à exister que lorsqu’il commence à comprendre. Comprendre égale douleur, parce que comprendre, c’est d’abord comprendre la nécessaire séparation, et l’éparpillement, la brisure des vases. L’activité de l’exégèse talmudique et toute autre activité philosophique étant propre à des personnes qui ont en quelque sorte conservé cet état d’enfance – questions, découvertes, satisfaction et questions à nouveau. Le plaisir de voir couler le filet d’eau torsadé, plaisir d’avoir compris le trou de la gouttière et le tampon de mousse, information qui peut être utile, par exemple à déboucher la gouttière et à avoir un bon écoulement de l’eau. Et si je ne fais rien de tel, ce qui est le plus probable, plaisir d’interprétation simplement, le sens du courant de l’eau aussi important sans doute que le sens du vent pour le lièvre de la plaine.

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Maintenant que mes fleurs de la passion se sont mises à grimper le long du tuteur et que je les attache avec des brins de raphia coupés ensuite aux ciseaux, ils sont encore plus émouvants avec leurs petits nœuds réguliers, comme sont émouvantes les petites filles avec leurs couettes, leurs tresses, leurs perles de couleur dans les tresses, etc. Une sorte d’amitié visible : la plante n’est pas abandonnée à elle-même (elle se débrouille pourtant, puisqu’elle a des vrilles), mais il est clair qu’elle est aussi plus confortable, rassurée, protégée. Le ciel s’éclaircit lentement et je vois apparaître entre les pots l’herbe blanche, il a donc gelé cette nuit. Il n’y a pas de vent. Il y a le calme et surtout, il me semble, celui de la terre noire des pots ou de la terre cachée sous le givre. La profondeur dans son obscurité nourrit inlassablement. Si elle arrêtait de nous nourrir, nos « magnifiques énormes cerveaux », capables d’abstractions, de calculs et de progrès époustouflants, dépériraient et ne produiraient plus rien. Nous ne pourrions plus nous livrer inlassablement à la cha’choua’ érotique de Rabbi Moché Cordovero, jeu et rire érotique d’Adam, mâle et femelle, jeu des parties avec soi-même et adieu le hidouck, le renouvellement et ses formes extrêmes, soit scientifiques de pointe ou théologiques.

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Je quitte Paris en hâte, n’aspirant qu’à retrouver la paix ici et il me faut encore travailler sur la guerre ! Effacer (c’est le mot qui me vient) les traces d’agression devant l’immobilité relative du jardin sensible, cependant, légèrement frémissant, mais ne communiquant qu’avec le vent, la brise, le vol des parcours dans le ciel, rapides ou lents, soleil, lune, étoiles, mais sans disparition définitive. Les couleurs aussi qui reviennent, le bleu et les nuages qui en poussent d’autres, les perles de pluie en collier, quelques événements comme des fêtes, apparition de fleurs essentiellement, qu’on plantera encore et qui refleuriront fidèlement, semblables à elles-mêmes.

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Le cahier, comme la maison, est un territoire vivant ; peut-être qu’abandonné, il pousserait des plantes dans le creux des pages, comme il en pousse entre les pierres de certains murs. À l’inverse du monde aseptisé du sculpteur Arnaud (intérieurs en carrelage blanc), je cherche les signes de la vie, l’envahissement par le vivant, dans les moindres rainures, me réjouissant des taches de moisi sur une vieille photographie, ou de la présence de bestioles (souris, loirs, mulots) derrière les parois des chambres et entre le double plancher. Grignotements tenaces, activité aussi têtue que l’activité de la plume qui gratte, chacun creusant son trou (peut-être sa tombe) pour avancer, le tunnel à creuser, les vers dans la terre, le pic dans l’écorce, la plante à travers le terreau, le sable, le compost, la bête dans ses galeries, ses terrains, ses niches, et nous, à travers les mystères du vivant autour de nous, attentifs aux métamorphoses. Une tache d’encre suffit à changer tout le paysage. Ce n’est pas un trou, mais la présence du noir indiscipliné qui pourrait s’étaler, tout envahir, recouvrir, effacer ; il est cependant terrassé par le mouchoir, le buvard ou le chiffon. La ligne, contraste continu entre le noir et le blanc, vrille mentale qui enferme le blanc pour le rendre signifiant ou qui laisse son point, son trait, sur le blanc, pour marquer son autorité ; la ligne comme celle, plus calme, des branches de l’arbre sur le ciel qui cède peu à peu à son invitation, qui prend ce ton bleu soutenu de plus en plus clair, pendant que l’oiseau annonce le programme de la journée. Dans la cour, l’écriture du bouleau sur le ciel est la plus fine. Je m’en suis émerveillée hier, ayant tout à coup envie de faire un très grand dessin d’arbre pour la chambre de Louise. Un peu effrayée par le travail que cela suppose, le projet recule dans ma tête, la nuit aussi et je peux m’apercevoir enfin que le pré est givré et blanc, ce qui explique le givre sur le pare-brise. Chaque journée qui commence est un événement et l’oiseau le sait bien qui commente le lever du jour tous les matins consciencieusement. Pendant la nuit, les plantes (surtout celles de mon bureau, qui ont toujours chaud), soulagées un peu de mon absence pendant que je suis au lit, poussent tranquillement, contrairement aux plantes du jardin qui rentrent sous terre sous l’effet du froid. Les marrons, imprudents, laissent pointer leurs germes à l’air libre ; je les ai plantés hier dans un bac. C’est peut-être ce moment du lever du jour en hiver, la nuit longue à se dissiper, la nature frileuse – qui espère un peu le réchauffement très relatif – qui est le moment le plus émouvant de la vie, le réveil de tout. Chacun s’étire, rejette sa couverture, l’homme affronte ce qu’il est, ses rêves peut-être un court instant, puis son corps, dans le bain, sous la douche, ou dans son enveloppe de vêtements qui lui colle à la peau – vêtements des malades, des clochards, des réfugiés, bulle et emballage rance pour un tas d’ossements qui seront aussi blancs que ceux des riches plus tard, avec seulement des dents en moins, ces bijoux émaillés qu’il ne nous est pas donné à tous de garder et qu’on ne peut pas porter chez « Ma Tante » (y a-t-il un trafic pour les implants ?). Douloureux réveil donc pour beaucoup, et les humains en particulier qui ne savent pas bien ce qu’ils vont faire pendant que l’armée des petits, partout, prend le cartable sur le dos et s’en va à l’école. On y a été aussi, nous, doivent penser certains avec nostalgie. Bonheur de Romain qui peut étudier grâce à la bourse et qui a tant besoin de lire. Comment est-ce d’être sans voix ? Sans doute la seule justification des ateliers. L’homme ne peut pas rester muet sans témoigner de son désarroi. La plante, elle, règne véritablement, elle a une majesté incontestable, un contentement de soi et son système de reproduction lui permet d’être éternelle, pas d’inquiétude de ce côté-là, ce qu’elle a donné à voir, elle le donnera de même de génération en génération. Les plantes disparaissent moins que les animaux. L’homme, lui, sait bien (quoiqu’il préfère fermer les yeux sur cette réalité douloureuse parfois) qu’en faisant des enfants, il fait des étrangers.

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9 h 15. Dormi un peu plus tard que d’habitude. Plaisir de découvrir le jardin vraiment blanc de givre, y compris les toits, les branches. La maison n’est pas froide. Je m’équipe (double pull et écharpe, gants) pour aller vider le bac à cendres, mais cela a été fait hier, je m’aperçois que ce n’est pas la peine. Pendant ce temps, l’eau chauffe pour le thé. Je découvre une miche de pain sec (de la ferme de Noailles). Il n’est pas moisi, se sépare en morceaux sous la lame du grand couteau et la pression. Je fais le thé, je m’installe avec les morceaux de pain et un petit pot de gelée de pomme. Tremper le morceau de pain dans le thé d’une main, prendre la confiture à la petite cuillère d’argent de l’autre et lever le bol de thé chaud et fort. Un délice. Petit à petit, je sens que je me recharge. Je pense avec satisfaction au poêle et au fait que je me sens beaucoup plus vivante grâce à lui, le chauffage central, comme tous les conforts modernes, effaçant quelque chose d’important de l’ordre des sensations, nécessités, obligations, rituels, naturellement justifiés à la campagne.

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Sous le givre, le vert de l’herbe est pâle comme le jade, la couche de blanc sur les branches comme saupoudrées de sucre glace, le ciel d’un bleu très délayé, presque blanc aussi, l’ensemble fait un tableau dans les tons pastels très clairs. Le soleil, qui se hisse en ce moment même au-dessus du toit de la maison des Cadas, commence à éclairer le coin du cytise et des merisiers, puis la cime du marronnier et du noyer. La croustillante pelure blanche va fondre sous ce grill qui étale sa sollicitude sur toute la nature. C’est presque dommage. Saisies dans le sucre glacé déposé par la nuit en présence d’un seul filet de croissant de lune (pas de quoi fouetter un chat), les plantes pouvaient s’imaginer une conversation pour l’éternité, un arrêt du temps (à condition que la chaîne du froid ne soit pas interrompue). Rien de tel : le givre qui fond se rassemble en gouttes sous les bourgeons qui reluisent sous les rayons à l’intérieur de leurs petits élytres couleur de caramel. La production de sucs et de sucres divers, de pollen, de miels, de lait sucré pour pucerons, de traces sucrées pour colonies de fourmis, de sève sucrée, de jus de fruits, d’essences de fleurs, ne peut pas s’interrompre, même si un court moment le jardin a ressemblé à un parfait étalage de confiseur. Les feuilles confites du troène, qui ressemblent ce matin à de l’angélique, vont se redresser dans un moment, retrouver leur souplesse, et l’usine à parfum et saveurs va se remettre paresseusement en marche, au ralenti, sous le pâle soleil d’hiver.

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De plus en plus sensible chaque matin, le plaisir et impression de confort physique à retrouver la position assise devant la table, le contact lisse sous les doigts de la main gauche et le crissement de la plume qui glisse sur le papier. Le plaisir aussi de voir simplement se nouer les vrilles de l’écriture pendant que s’élance dans le vide (pour l’instant) la petite vrille gracieuse, au coude de la dernière feuille de ma fleur de la passion. Va-t-elle attraper quelque chose et dans combien de temps ? Elle ne se penche pas vers le tuteur, mais risque d’y revenir car elle fait une jolie boule. Pendant ce temps, invisible à l’œil nu de la plante qui dessine l’arabesque de sa croissance sur la portion d’espace à occuper discrètement, une autre présence, plus turbulente, se manifeste : celle du poêle qui repart ! Le charbon s’enflamme et dans un premier temps, le poêle ronfle vigoureusement, puis se calme, et reste un récipient pour un tas de braises chaudes qui se transforment silencieusement en cendres. Des vagues de chaleur montent aussi entre ma chemise et ma peau, je suis moi aussi une sorte de poêle en combustion. Par la température, nous différons vraiment des plantes, aucune n’est chaude que je sache. Dans le verre devant moi, sur le rebord de la fenêtre, le noyau d’avocat continue à tremper sa monstrueuse racine qui grossit tous les jours ; il s’est fendu en deux sous la pression de la plantule ; la tentation est grande d’aller voir, en fouillant dans le pot, comment se comporte la graine de tamarinier. Par mal, mais la radicelle semble vouloir remonter vers le haut. Je ne pense pas que cela puisse être la plante qui se manifesterait avant l’apparition de la racine. Pourquoi ne veut-elle pas s’enfoncer ? L’avocat est beaucoup plus vigoureux. Dès qu’une racine va apparaître sur une autre graine de tamarinier, dans l’assiette couverte de coton mouillé, je vais essayer de la faire démarrer dans l’eau comme l’avocat pour en surveiller mieux l’évolution. Une transformation étonnante s’est produite dans mon propre corps, occupé par cette question passionnante. Je suis tout à coup (après avoir été consulté mon dictionnaire botanique sur le divan, après avoir déterré et enterré à nouveau la graine de tamarinier, et après avoir regardé à la loupe la plantule de l’avocat) comme transformée, secouée, réveillée, plus d’impression de chaleur et de combustion lente, mais, au contraire, impression d’être oxygénée comme après la marche ou l’amour. L’intérêt très vif pour mes plantes, une sorte de passion qui crée une excitation passagère favorisant tous les échanges vitaux de la plante que je suis. Étonnant vraiment ! Je respire profondément. Un très léger souffle de brise agite un peu les branches que je regarde, comme si elles me faisaient un signe de sympathie. Il est clair que je me suis arrangée pour ne jamais être seule. Ainsi la vrille de mon écriture – plante grimpante de la passion, lancée dans le vide – a fini par attraper quelque chose, le sentiment profond et véritable d’une joie à exister à côté et avec les plantes qui existent, elles aussi, qui poussent, se déroulent sous mes yeux entre les cotylédons qui s’écartent comme des fesses. La magie de l’acte de vivre, magie entière à la seule vue d’une seule graine qui germe sous mes yeux. Il y a aussi comme une brutalité de cette racine nue qui trempe dans l’eau du verre ou bien l’autre couchée dans le terreau. On pressent déjà, en les voyant petites mais si vigoureuses, la force de l’arbre, qui va prendre la terre à pleines radicelles pour la serrer dans son réseau vivant comme une pieuvre et l’agripper pour la tenir bien, elle qui est chaude, et la sucer pour offrir au ciel les branches et les feuilles, les fleurs et les fruits. La racine nue, couleur d’ivoire, organe mâle de la plante, a une sorte de noblesse particulière, à cause je crois de sa simplicité, n’étant d’aucune façon destinée à plaire, ce qui sera la mission de la partie aérienne de la plante, la racine, elle, accomplissant sa mission souterraine à l’abri des regards.

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9 h 05. Le jardin tout blanc et givré, le poêle éteint – j’ai la paresse de le rallumer. Essai d’encre violette moins épaisse que la noire, l’une, encre de Chine violette Pelikan, l’autre, chinoise de la rue Monsieur-le- Prince. Le ciel couleur pêche au-dessus de la haie, le soleil éclaire les tôles grises de la grange des Cadas et le sommet du noyer ; des tourterelles roucoulent ; une corneille fait son drôle de bruit prolongé de gosier enroué, de porte qui grince. Les deux tourterelles arrivent sur la branche du marronnier (toujours la même) ; le roucoulement du côté des Boucher est à trois temps : tou tou ta toutou ta, mais il n’y a pas de lettre correspondant à ce son. Le noyer maintenant est à moitié éclairé et ses branches cuivrées apparaissent derrière le marronnier encore gris éléphant, protégé du soleil par les bâtiments des Cadas à droite et surélevés sur leur butte. Peut-être est-il vexé d’être le dernier illuminé, mais il a sur le noyer l’avantage de ses bourgeons succulents et vernis, encore petits, qui vont bientôt se mettre à grossir, qui grossissent déjà certainement, lentement, pour s’ouvrir à temps sur leurs grosses hampes de fleurs roses.

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Retour à l’encre de Chine noire, moins fluide que la violette et ayant de ce fait moins tendance à faire des pâtés. Enfin visite du pic épeiche qui volette entre le cytise et le calvaire, avec des arrêts au noyer, grimpettes sur le tronc et explorations rapides des herbes de jade. Je m’enthousiasme à le voir s’envoler et à apercevoir de ce fait son cul rouge vif. Enthousiasme très primitif pour la couleur, celui des insectes pour les fleurs. La robe est objet de séduction sexuelle dans tous les règnes. Haute couture généralisée. Invitation permanente du jardin pour son défilé au succès garanti. Le rouge-gorge est aussi venu se percher sur les pieds de la table retournée depuis la tempête. Le merle noir vient toujours dans le même coin d’angle de la terrasse. Il aime boire dans la poterie retournée. Une goutte d’eau plus grande que les autres brille au milieu de l’herbe givrée, comme un gros diamant. Est-il bien nécessaire d’avoir ou de n’avoir pas quelque chose à dire (de se poser des questions) alors que le jardin modeste se pare et s’épanouit sous mes yeux avec une grâce toute particulière, s’ouvrant à la lumière comme un éventail, de plus en plus, gardant encore quelques replis d’ombre qui verront vers la fin de la journée se former les replis d’ombres symétriques, et l’éventail fermé, ce sera encore la grande cape de la nuit sans ombres, mais baignée dans l’éclairage plus diffus, éclairage lunaire. C’est la pleine lune en ce moment, et cet éclairage-là s’introduit dans la maison très différemment aussi. Au lieu d’une pièce claire, il y a une pièce sombre et puis, dans un coin, un bout de table ou de porte éclairé parce que le rayon de lune s’introduit comme un voleur et ne s’approche jamais du lit. Le repos dans l’ombre du lit est plus inquiet que le repos au bureau de jour. Il y a, toujours virtuelle, la menace des visiteurs indésirables, de l’ombre, profiteurs cagoulés ou pas de l’anonymat de la nuit, rôdeurs en tapinois, violeurs de sanctuaires privés. Je ne m’appartiens plus tout à fait. Je reprends possession de mon domaine en le voyant, en en faisant l’inventaire. Alors je m’appartiens de nouveau. L’extrême tranquillité du bureau, qui me permet de me livrer à cet inventaire, est mon véritable trésor.

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Voici le rouge-gorge qui le premier a découvert la table et les graines et se régale tandis que je suis cachée derrière mes bégonias. Le jardin est bien blanc et les feuilles des troènes comme confites. Le ciel rose et bleu. Le tout dans les tons de perle. Un chien long et bas passe derrière la haie comme un renard dans un conte russe. Installation du millet et du lard sur la branche de tilleul. Un oiseau s’envole à mon arrivée. Le thermomètre marque - 5° environ et je vois qu’alentour tout est blanc. Les sapins couverts de givre, immobiles et momifiés comme des bougies de sucre alsaciennes. Sous la croûte gelée, les animaux souterrains vivent en toute tranquillité. Pas de coups de bêche en ce moment ! Pensé cette nuit que l’invention du lit était une réminiscence de notre être aquatique : les draps, des vagues au milieu desquelles nous perdons l’usage de nos membres. Le sucre glacé de givre qui fige tout est une chose très belle, la nature devient une œuvre d’art, elle apparaît comme une vitrine enchâssée, sertie, laquée, recouverte de verre, de vernis craquelé. Un coup d’éponge de soleil et la sous-croûte apparaît, le vert avec des profondeurs de pierre précieuse, elle, la pierre, comme une goutte d’eau du plus beau vert, et le vert de l’herbe imbibé d’eau retrouvant la préciosité de la pierre. Le jardin, « trempé » par le gel comme est trempé le métal par le feu, acquiert une qualité supplémentaire, une noblesse, une « garantie » de qualité, comme d’ailleurs les marrons glacés, les fruits confits et toute matière organique ayant macéré dans le sucre, le sel, l’alcool, le vin, les aromates, le citron... Le givre à lui tout seul tient lieu de marinade pour toutes les plantes vivaces qui ont le don de confire, puis de retrouver leur souplesse et leur jeunesse. Le hangar des Cadas se met à luire sous le soleil.

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La neige, le givre et les pierres étant formés par cristallisation, quel rapport entre le givre et la perle ? Des couches successives de matière laiteuse et brillante, l’une fond et l’autre non. Le givre de l’eau, la perle dans l’eau – la noire aussi. Troublant que la nature retourne si facilement à l’existence primordiale et que celle-ci reprenne, apparaisse comme divine. Deux mésanges charbonnières ont elles aussi repéré la table et le festin, elles s’énervent, viennent, repartent, me voient, reviennent et font des acrobaties entre l’althéa, le marronnier, la corde à linge, picorant, repartant et revenant, comme si je leur avais préparé un piège.

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Au milieu de ce trouble des sens qui s’égarent entre l’appréciation d’éléments contraires et troublés par la présence de l’humidité et du froid, l’arrivée des mésanges aux couleurs si tranchées, noir pur, blanc et jaune, fait l’impression d’une apparition, d’un émail de Limoges sur fond de gaze et de dentelle blanche, aussi particulièrement des petits tableaux chinois. Que l’art chinois ou japonais se contente de donner à voir une branche, un oiseau, une merveille, c’est que les artistes ont dû longtemps, par tradition, observer le monde qui ne cesse de se livrer par le détail. Dans l’observation du soleil qui envahit lentement un jardin ou se retire, la personne humaine se dilue dans l’ensemble de la sensation cosmique. Mais l’oiseau qui traverse le champ de vision se perche et nous taquine avec ses apparitions disparitions, apporte avec lui l’émotion vive, l’inattendu attendu et le va-et-vient du parfait et charmant événement dont la légèreté éblouit, enchante et ravive tous les sens troublés.

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À se tenir au journal (rudimentaire), l’idée aborde mon île, qu’il faudrait peut-être écrire un poème, mais c’est la branche du marronnier qui vient vers moi, avec sa mousse verte, ses ombres sombres, et la tentation de dessiner est plus forte que la tentation du poème. Plus fort encore le désir d’en rester là, à ce rapport entre les choses et moi où je ne modifie rien, si ce n’est que je note l’existence de ceci ou de cela et que cela me suffit. Mon corps est bien dans cette position, assise bien calée, la peau des cuisses réjouie par le velours de soie, le dos rassuré par le dermatologue, les avant-bras bien posés sur la table, le poignet souple avec la plume bien serrée dans la main, et souplesse plus contrôlée des doigts pour l’écriture, les lunettes au bout du nez car si je lève la tête, je veux voir les oiseaux sans les enlever. Les oreilles à l’écoute de leurs gazouillements et roucoulades. Les cheveux serrés dans l’élastique pour ne pas avoir des chaleurs encombrantes dans le cou, les doigts de pied toujours un peu recuits qui remuent cependant agréablement dans les chaussons, les talons sur le barreau de la chaise. La surface cirée de la table, je la caresse seulement avec le bord droit de la paume de ma main, cela suffit pour une sensation agréable, un peu glacée ; le papier, que je touche avec deux doigts de la main droite, et qui est, lui, « glacé », est en fait moins frais que la table, presque tiède, presque humain. D’ailleurs, au fur et à mesure que j’écris, il se soulève comme une pâte feuilletée. Cela, je l’ai déjà noté, et c’est à cause de cela que le maintien de la feuille sous la main gauche n’est plus nécessaire quand je passe au côté droit du cahier et que je peux alors, le temps de couvrir ce volet, appuyer ma tête sur ma main, reposer le cou, sentir la joue, ajuster les lunettes. La régularité de ces opérations devient peu à peu comme une seconde nature qui s’apparente un peu, il me semble, à une vie en milieu aquatique sans grands déplacements, peut-être une vie semblable à celle du corail, qui s’augmente sans cesse, comme s’augmente la broderie ou la dentelle de l’ouvrière. L’écriture est cette broderie, ce corail issu de l’autre corail, le cerveau qui en a la forme, les circonvolutions et la multitude de neurones qu’il contient, analyseurs et catalyseurs de mes sensations, et s’écoule et court sur la page pour témoigner d’une chose très simple : de ma présence au monde. « Tout se répète » disait hier le Dr Auffranc. Je ne crois pas. Peut-être dans les grosses lignes, et encore ! Bien sûr, après le printemps qui s’annonce, il y aura encore l’été, puis l’automne, puis encore l’hiver. Ce sera forcément un peu différent. Et pour moi c’est cette différence subtile qui est intéressante.

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Les arbres, qui sortent de l’ombre comme les clochers, tendent leurs bras puissants, se livrent solennellement aux invocations d’usage, pour attirer vers eux la lumière qui fait rougir et qui embrase. Il est encore temps pour quelques oiseaux en bandes de traverser le ciel avant d’être éblouis et de tomber sur les labours comme des cailles rôties. Les tourterelles entonnent une neuvaine. Moment privilégié pour les mousses diverses qui émergent de l’obscurité et luisent « émeraudement », captant la lumière encore blanche qui ne cuit pas. Plus tard elles se vengeront de l’abus de pouvoir de la lumière en grignotant par les racines, pour leurs supports, écorces et tuiles. Elles enseignent à qui veut bien voir que le monde est friable sous le soleil et que la cuisson est dangereuse. Les mousses ont la tactique douce, enveloppante, grouillante comme les chenilles de piéride, les feuilles de capucines ou de choux, elles se multiplient en bataillons serrés de tactile velours. Patienter, elles savent qu’au dernier jour de la disparition de tous, elles seront les dernières à offrir la fraîcheur d’un tapis pour les pieds nus de quelques justes égarés dans une fin du monde sans jugement, sans paradis. Elles feront un dernier effort pour tout envelopper, matelasser, pour protéger les richesses de l’humus noir contre l’irradiation de l’astre irrité. Elles disparaîtront comme fondent les neiges, abandonnant à leur destin de poussière les os blancs éparpillés auxquels elles auraient d’abord servi d’écrin. D’un coup d’éponge de feu le soleil gommera l’ardoise de nos inflations. Il n’y aura plus de souvenirs, un pur recommencement ailleurs, peut-être, le plus loin possible. L’engloutissement en spirale de tout ne laissera même pas parler au bord du trou une mousse liquide, élastique, bulleuse comme de la bave d’escargot. À l’idée d’un si grand désastre (de notre point de vue), la bave d’escargot apparaît comme une sainte mousse, une promesse visqueuse à laquelle on colle de tout cœur, l’espoir d’un retour à la vie se déroule, verdâtre et mou mollusque, issu de la mollesse d’un poumon qui veut encore de l’échange à tout prix. On fait des promesses au dieu des mousses. Un crapeau taureau creuse un chenal pour sauver ses légions de têtards menacés de mort par l’assèchement d’une mare ; il est boursouflé comme un escargot, comme une bave vivante, impressionnant d’intelligence, de détermination. On le salue bien bas (Arte hier soir).

[Morceaux choisis par Matthieu Gosztola]


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