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Fresques passagères, Claire Lajus

vendredi 27 mars 2015, par Cécile Guivarch

A l’insu de mon sommeil ___ l’aube ___ levée

Ce sont toujours les mêmes autobus qui assurent les navettes de villes en villes
J’ai connu la Turquie à travers leurs vitres rectangulaires
Et traversé des centaines de kilomètres suivant leurs itinéraires
Vu des lieux vides

___ ___ ___ vides

___ ___ plaines anatoliennes

___ ___ ___ ___ à perte de vue dépouillées
Vu le diamant bleu Méditerranée
Vu des montagnes au silence sublime et troublant
Vu la campagne et ses maisons le long des routes plus ou moins droites et en béton
Ses gens qui visitent leurs voisins avec un plat dans les mains à leur offrir
Ses hameaux
enfouis au creux d’une lande
sous la neige
recroquevillés sur eux-mêmes dans un arrière-pays oublié par ses propres pères
avec des écoles désaffectées et
“Ceux-là sont partis à la ville” des maisons abandonnées

___
Le ciel se décolore comme s’il allait pleurer il a neigé ici
l’autobus ne s’arrête plus le chauffeur toujours le même fonce

___

Je me souviens
d’avion
la mer les immeubles disposés en vrac antennes mosquées saturation de l’espace
Première vue loin de tout ___ exotisme
Si on excepte les minarets
on peut être déçu

Il faudra faire plus que visiter la Mosquée bleue et le palais des sultans
il faudra partir vers l’intérieur des terres
___ ___ ___ ___ ___ ___ partir plus à l’Est

boire au samovar et séjourner au village
vivre le mois du Ramadan et assister au Kurban Bayram
La terre des chemins champêtres mène à la pauvreté
humble et accueillante des familles

___

L’homme paysan du XXIème siècle
reste
fragile cette année le froid tardif a gelé la moitié des vergers
Sous le soleil quelques femmes et leurs enfants en bas âge
___ ___ ___ ___ ___ désherbent les piments un par un
___ le samovar demeure à l’ombre des feuillages

Tout le jour
aux champs
___ et le travail est dur sans machine

voir

dans une cour d’école un vendredi en début d’après-midi
des élèves entonner l’hymne national et comme eux
quatre vieux qui passaient dans la rue voisine se mettre au
garde à vous

Il faudra voir

danser les gens
à coeur joie
___ vifs et appliqués

Les vieux aux mosquées dans les cafés discutent ___ jouent
Les vieilles travaillent et prient
Le monde dans l’infime carré de son quotidien

Ce peuple a un charme qui a su arrêter mes pas
Émotifs on voit des larmes aux yeux des hommes
pris par la beauté d’un chant d’un poème
___ ___ ___ ___ ___ par la vibration poignante d’un saz

___

***

___

Nomade le voyage est ton foyer
Tu as tes yeux tes jambes ___ et ton cœur accueillants
Partagé entre espaces ___ personnes ___ langues
tu gardes à vif des silex au corps

___

Vacillant parfois sous le poids de paysages insensés
ton âme ouverte à tout vent part
___ ___ ___ ___ en lambeaux
___ ___ ___ ___ ___ ___ se recrée
___ ___ ___ ___ ___ ___ par vagues

En route le vent fouette dur
ses morsures ont creusé ton visage tu les regardes avec piété
tu ne sens pas la vie autrement
Et ton âme déchirée danse comme des vœux en tissus
Ton unique drapeau
Nomade
Tu es plein de paradoxes et tes contradictions te tiraillent
___ tu voyages seul il n’y a plus de caravane entre Europe et Anatolie
plus que des actionnaires qui n’ont jamais senti l’odeur des chemins qu’ils bétonnent

Tu as de la chance Nomade
ta vie ressemble à un champ de hautes herbes au début de l’été

Tu ne me ressembles pas

Ta confiance est aussi constante que le cycle des saisons
Moi j’ai la quête inquiète de quelque chose
Le sillon que je creuse donne à mon existence l’abrupt d’une colline hachée
à la machine
___ C’est vrai ___ la pluie caresse même l’angle aigu de la roche

Le ciel est chargé d’immeubles aux fenêtres muettes
des paraboles des paraboles
des caméras
le monde a changé Nomade
des yeux le surveillent qui ne se ferment pas
Et les va-et-vient ne protègent plus
contre les prises de l’actualité contre
l’accélé l’acc acc accélération
___ ___ ___ ___ de toutes choses

de toutes choses
même les enfants mûrissent plus vite
Seuls l’été et l’hiver se prolongent
Tout tend à se ressembler dans une proximité folle

Il y a longtemps que j’ai jeté ma boussole
sans cartographie mes migrations
La géographie n’existe plus que dans les livres Nomade
et les distances devenues intimes
perdurent dans

___ des interstices

creusent et remuent de l’intérieur

Etre sédentaire en pays étranger est aussi difficile qu’en pays natal
Migrante j’ai la sédentarité pénible
et comme toi mon frère certaines terres hantent mon âme
et me reviennent parfois ___ à l’improviste

Véliko-Tarnovo, petit-déjeuner aux aubergines
les quinzaines de Bible de notre hôtesse (…)

___

Nomade mes voyages sont devenus des miettes
qui grattent mon imaginaire
cela fait longtemps qu’ils me dominent
sans que je n’arrive à les saisir rudement
rudement
comme on prend son amour sous l’emprise du désir
comme on attrape un chat par la peau du cou
comme on empoigne une pâte à pain

___

De mes voyages j’ai juste appris à être hantée
___ ___ ___ ___ ___ et à voir le monde à travers des milliers de miettes

Les routes mènent à nulle part Nomade
ne mènent à rien
et tournent tournent et se referment dans la mémoire et sur elles-mêmes
Mon frère j’envie ta sérénité
dans ce monde changeant tu ne fais attention qu’à la beauté constante
qui l’habite
pourtant
tu vis dans une harmonie constamment ___ menacée

Le sais-tu Nomade ?


Claire Lajus, née en 1982, enseignante de FLE et traductrice littéraire du turc. A fondé la revue en ligne Ayna (www.revueayna.com) afin de promouvoir la poésie turque contemporaine. Ses poèmes ont déjà été publiés dans les revues Exit, Verso, Génèse et dans l’Anthologie des poètes français préparée par Jacques Basse. Elle travaille actuellement à la publication d’un recueil de poèmes.


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