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Être près tout en étant loin : entretien avec Christine Delbecq

mercredi 30 septembre 2015, par Sabine Huynh

Être près tout en étant loin  : entretien avec Christine Delbecq mené par Sabine Huynh
(Photos © Christine Delbecq)

En quoi consiste ce travail, auquel tu as donné le titre « DeLoinPrès » ? Et pourquoi ce titre ? Ne s’appelait-il pas aussi « Marcher les jours » ?
C’est vrai, le premier titre était Marcher les jours : j’ai marché, aux sens propre et figuré, pendant presque trois ans avec ce travail. Mes titres bougent souvent au cours d’un projet, il y a les titres de ce qui est en train de se faire, ou même de ce qui seulement est en train de m’emmener vers quelque chose dont je ne sais pas encore la forme, et puis il y a le titre qui vient se poser sur l’œuvre à la fin, il peut confirmer ou transformer les premiers. DeLoinPrès serait comme le résumé, l’expérience nommée de ce qui s’est passé dans le projet. (Le fait d’écrire ce titre sans espace entre les mots, comme ça m’arrive de plus en plus souvent, signifie pour moi que le résultat est comme une chose, pas seulement l’histoire d’un processus.)

Peux-tu nous en dire plus sur sa genèse ?
C’est un projet en plusieurs étapes, comme dans les longues marches (je fais partie de ces artistes qui marchent, pour le rythme du corps, la scansion du temps, la singularité de chaque chose révélée par le mouvement simple et continu des pieds).
J’ai d’abord écrit des courriers sur des tissus, puis du plastique, parfois du papier. Depuis quelques années apparaissait dans mon travail une sorte d’écriture. Des alignements de petits rectangles – qui au départ représentaient ces pierres ou ces blocs que j’ai longtemps peints – devenaient pour moi, (à cause de leur nombre,) les jours, le tricot des jours. Ensuite j’ai déchiré ces parallélépipèdes dans du papier, je les ai collés sur des draps, ils devenaient les mots d’un courrier. Les lignes d’icebergs dans mes carnets, rapportées d’un voyage au Groenland, ont été décisives dans l’acceptation d’une écriture, sans mots, qui poussait, presque à mon insu.
Une question me taraudait sans cesse, sans doute parce que mon travail n’emporte pas l’adhésion immédiate de beaucoup de gens : que fait-on quand on place une œuvre dans le monde ? Qui la reçoit ? Comment ? C’était tellement angoissant que je transformais mes vernissages en échanges de paroles sur mon travail. Je me suis rendu compte que si je demandais aux gens de simplement décrire ce qu’ils voyaient, le plus précisément possible, ils s’approchaient à chaque fois de ce qui m’occupait en travaillant. Ils étaient étonnés de faire ça, j’étais apaisée de les entendre…
Je crois que ce travail a mis en scène cette question, lui a donné une forme.
J’offrais des courriers, et plusieurs personnes, tout comme toi, ont eu le sentiment de recevoir une œuvre, et mon travail demandait : allez, parlez-moi de ça !
À la fin bien sûr s’est posée la question de la présentation de l’échange, on en reparlera.

Combien d’envois as-tu effectués ?
Environ 100. Quelques Lettres sans mots ont été remises en mains propres.

Qui ont été les heureux destinataires de tes « lettres sans mots » ? Des poètes, des écrivains, d’autres artistes ?
Oui, également des plasticiens, et des élèves de tous âges, à Dijon et à Montréal. Des amis, quelques artistes du cinéma (pas de réponses !), des personnes qui ont répondu sur Facebook à ma proposition. Des personnes très différentes avec lesquelles j’ai des liens très différents.

Est-ce que tout le monde t’a répondu ?
Non pas tout le monde, mais j’ai eu quand même environ 60% de réponses, certains me disent que ça va encore venir !

Tu étais en résidence au Québec avec ce projet, comment ça s’est passé là-bas ? Comment ton travail a-t-il été reçu ?
J’ai passé six semaines à Montréal en 2012, en résidence à l’Académie Dunton. Je suis arrivée avec une de mes lettres-tissu, offerte aux élèves de deux classes choisies par l’école. Dans l’atelier que je m’étais aménagé, j’ai commencé à fabriquer de nouvelles lettres avec des matériaux trouvés sur place, j’ai aussi beaucoup marché, et j’ai commencé à épingler sur les murs du couloir des dizaines de petites photos, qui sont des séries de détails pris dans les lettres que j’envoyais. Je les alignais par familles de graphismes et de couleurs. Une professeure m’a dit : c’est comme un paysage du temps. Des contacts se sont alors noués et des enseignants, des membres du personnel, d’autres élèves et même des visiteurs m’ont demandé des courriers.
C’était un travail très discret, presque invisible, mais quand je suis revenue à Montréal un an après, il m’a été commenté précieusement par ceux qui ont participé.
Vidéo du compte-rendu de résidence (voir à partir de la 36ème minute), Montréal, novembre 2014.

Je dois t’avouer que je suis restée longtemps (des mois) pensive après avoir reçu et déplié ta lettre en tissu à toucher, à sentir, à soupeser, à étaler, à rouler... Tu as envoyé des « lettres sans mots » de formes différentes à chacun d’entre nous, comme nous avions pu le voir dans un précédent numéro de Terre à ciel. Des lettres sans mots et pourtant si poétiques, si étonnantes ! Tu envoyais au hasard ou bien tu te disais, « tiens, je vais envoyer ça à Sabine et ça à Cécile parce que... » ?
Je n’ai jamais écrit une lettre pour une personne déterminée, je les fabriquais par groupe de plusieurs lettres comme des séries, et, lorsque je choisissais un destinataire, alors-là je les soupesais moi aussi, les tâtais, jusqu’au moment où je me disais : c’est celle-ci. Mais aucune idée pourquoi.
J’aurais peut-être pu ou dû faire un travail beaucoup plus systémique : la même lettre cent fois, identique, pour bien mettre en valeur la différence des réponses par rapport à un énoncé commun. Ça aurait été bien plus scientifique, et ça aurait été une autre sorte de travail. Je ne suis pas capable de faire ça. Je suis plus intuitive, avec les défauts et qualités que ça implique, j’ai fait des vagues de lettres avec des sensations ou des émotions différentes, je les ai envoyées au feeling, et selon le temps qui passait… Ensuite j’ai accueilli les réponses.

Un tel cadeau laisse sans mots, tu peux t’en douter, qu’est-ce que tu t’attendais à recevoir après avoir envoyé d’aussi belles créations ?
Je ne m’attendais pas à ce que la réception de mes envois provoque autant d’étonnement. J’ai reçu beaucoup de mails ou de coups de téléphones de personnes voulant en parler, désirant être sûres de bien comprendre avant de répondre. En fait, c’est exactement ce qui se passe quand je montre mon travail en général ! Pour moi, ce que je fais est si naturel ; je suis comme chacun de nous créateurs, tellement occupée à trouver ma langue qu’ensuite elle me semble normale.
Dans le travail à Montréal avec les enfants, ce qui s’est révélé être le plus passionnant a été leur mise en mots des questions suscitées par mon cadeau (la lettre sans mots). Ils ont écrit leur rejet puis leur appropriation de mon écriture avant de pouvoir élaborer la leur. Nous avons pris le temps de déchiffrer ensemble la forme de mes courriers pour trouver dedans ce qui allait pouvoir leur servir dans leur réponse : exactement comme dans un échange de courrier « normal ». Serait-ce ce que l’on fait quand on aime, et s’approprie, vraiment, une œuvre d’art ?
Je n’avais en tous cas absolument aucune représentation de ce que j’allais bien pouvoir recevoir, je n’y avais même pas pensé en fait.

Le dialogue est-il une dimension importante de ton travail ?
Je dis souvent que c’est dans la solitude de l’atelier que je me sens la plus occupée par et la plus proche de « l’humanité ». La plus reliée. Ça pourrait paraître abstrait. Ce travail a mis du réel, plus d’étonnant, dans cette question.
Il me semble qu’on travaille pour et avec. Pour, avec, contre soi. Pour, avec, contre les autres. Parfois ils sont concrets. Parfois c’est « l’humanité ».
Il me semble qu’on doit apprendre en même temps à être totalement détaché de ce que l’œuvre provoque une fois posée. Toute une vie pour apprendre. Ce travail a bougé profondément quelque chose dans ce sens. J’ai tellement mis en acte cette question qu’elle tombe d’elle-même, pour moi… Je crois.

Dirais-tu que « DeLoinPrès » constitue une œuvre d’art collective ? Une série, comme tu les aimes ? Pourquoi, au fait, aimes-tu réaliser des séries ? C’est ta façon à toi de creuser, de t’interroger, de chercher du sens ? Ou le sens t’importe peu ? La série te permet peut-être d’essayer de trouver un sens, une direction, de remettre de l’ordre dans le chaos ?
Collective comme collectée. Comme fabriquée de toutes vos fabrications reçues. Mais absolument solitaire dans sa digestion, et mise en forme.
Longues interrogations cette année dans mes cours sur ce qu’est une série. Notamment autour de la préparation d’une expo accompagnant le recueil de Myriam Eck Mains suivi de Sonder le vide, aux éditions p-isage intérieur. La série n’est pas une narration. Ce n’est pas un fil continu. C’est une façon de tourner autour d’une question, de proposer des points de vues différents qui s’éloignent ou se rapprochent de la question. La question s’en nourrit, se pose, se transforme, tombe parfois d’un coup. Les séries m’emmènent toujours à une nouvelle question, qui ouvre un nouveau chemin de travail.
Ludovic Degroote m’a écrit un jour de mon travail : « Ce qui se construit par ce qui se défait ». Je ne suis pas sûre d’avoir entièrement compris encore. C’est le par qui me semble important : il n’y aurait pas à chercher une solution, une mise en ordre enfin réalisée du chaos : plutôt l’acceptation de ce qu’il me nourrit à l’intérieur même de ce qu’il dérange…
Je reconnais lentement que mes séries, les immenses murs de photos actuels, mes accumulations de cartons, ce besoin du « énormément beaucoup », se poseraient comme l’expression de mon unité, en fait.

Il me semble, pour avoir visité ton atelier et vu tes réalisations, que le côté ludique est très important pour toi. Je crois même que c’est ta poésie à toi, es-tu d’accord ?
Tu fais peut-être allusion à ces MiniMondes que j’avais réalisés pour le vingtième anniversaire de la médiathèque de Saint-Apollinaire, où j’habite. Je ne suis pas sûre d’être si ludique. Je crois que cette partie de moi commence seulement à émerger en vieillissant. Et c’est intéressant que tu relies ça à la poésie, au poétique.
J’avais mis en exergue du projet Marcher les jours ces mots de Yves Di Manno « … une langue qu’on pourrait qualifier d’oraculaire ». Il y a dans la poésie et dans le travail plastique quelque chose qui me dépasse, qui m’échappe, comme dans le jeu, quelque chose qui me révèle et vous révèle, spectateurs, et qui doit pourtant se situer à l’intérieur d’un cadre maîtrisé. Ce paradoxe me semble infini, perturbant, difficile à mettre en oeuvre, essentiel.

Pour continuer avec la poésie : tu en lis beaucoup, tu échanges et collabores avec des poètes, en quoi la poésie porte-t-elle ton propre travail ?
Pas tant que ça en fait Sabine, c’est un monde qui s’est ré-ouvert à moi ces dernières années, comme si d’un coup j’entendais cette langue.
Au lycée il y a eu « Les effarés » de Rimbaud, en commentaire composé. Cet exercice que presque tous détestent et que j’ai adoré, je crois qu’il a fondé la façon dont je travaille et enseigne. Quand mes congénères hurlaient en disant : « Qui va me faire croire que l’auteur a pensé toutes ces décortications », moi je m’émerveillais et dégustais chaque enchaînement de mots, de goûts et de textures, consciemment voulus ou pas : ils disent à quel point on doit être branché de l’intérieur pour que ça se pose dans nos formes. Cette expérience m’a façonnée.
J’ai retrouvé la poésie, et quelques poètes, récemment. C’est je crois une remarque que tu avais faite sur les mots que je joignais à la présentation de mes intsallations sur Facebook qui m’a décillée. Il y a dans le poétique quelque chose qui dépasse la pensée logique, et qui pour moi est bien plus fort. Je ne renie pas la pensée, en littérature, dans la vie, en art plastique ou autre : elle peut me provoquer de la jubilation. Mais le poétique, dans les mots ou dans le travail plastique, m’amène plus près de ce que serait la jouissance : ça me cueille dans le corps et ça me cueille contre la tête, ça m’agrandit là où je ne me sais plus. Quand James Sacré rapproche les deux mots joue/fesse par exemple, pour rester dans ce domaine (!), quand il accole les mots avec juste ce qu’il faut de maladresse – parfaitement maîtrisée j’imagine – pour que je sois entièrement réveillée, je suis dans l’enchantement pour longtemps. Comme si ces raccourcis m’ouvrent des images, et des sensations, qui ne pourraient surgir de la pensée seule. C’est la chance des arts, de mon point de vue, que de pouvoir faire quelque chose de cet ordre (ça ne veut pas dire que j’y arrive, juste que je sais la route à prendre). Dire par des raccourcis, des rapprochements, des juxtapositions. Provoquer des alliances. Dire sans mots. Je n’en sors pas…
Et, comme m’ont si bien dit les enfants de Montréal : « Tu voudrais qu’on réponde à quelque chose que tu ne sais même pas exactement que tu l’as écrit ? (sic) »…

Avec le recul, que penses-tu avoir réussi à engendrer avec ce fabuleux échange qu’est « DeLoinPrès » ?
Je sais pas ! On lance… quelqu’un prendra peut-être ce dont il a besoin…

Tu avais lancé un appel dans nos pages de Terre à ciel, adressé à des philosophes, critiques d’art ou artistes qui n’ont pas participé à l’échange, as-tu reçu des réponses ?
Pas par le biais de Terre à ciel, dommage ! Mais Jacques Py, critique d’art et commissaire d’exposition, écrit depuis plusieurs mois sur mon travail, avec un protocole particulier qui nous renvoie à la question de la série : il analyse des fragments de photos d’œuvres, hors de tout contexte et indications, et on va voir si ça dit quelque chose de fondamental sur l’ensemble du travail. Je suis contente parce qu’il interroge autant le rôle du critique que mon travail, c’est intéressant. Ce projet aboutira peut-être à un livre… ou à un objet encore non identifié !
Et j’ai rencontré récemment le philosophe Pierre Ancet, fils de Jacques Ancet, pour le travail en collaboration avec Myriam Eck, il y aura peut-être d’autres suites, qui sait…

Enfin, dis-nous ce que tu as fait concrètement avec les réponses que tu as reçues. On peut voir ces photographies prises dans ton atelier (nous en partageons quelques-unes ici), de murs entiers recouverts de lettres, dessins, peintures...
À la fin s’est posée la question de la présentation de l’échange, au fur et à mesure de l’arrivée de réponses toutes plus surprenantes les unes que les autres : j’étais l’arroseur arrosé, déroutée et submergée. Il se révélait impossible de présenter l’ensemble sous forme d’expo, et pas non plus dans un livre : trop disparate, trop inégal, et, quand chaque échange était marqué d’une vraie intimité (merci infiniment à chaque personne qui a pris le temps de trouver sa langue propre pour me répondre), je ne voyais pas qui de l’extérieur prendrait le temps d’entrer dans cette succession de moments intimes (je sais, Sophie Calle parvient à nous entraîner dans ce genre de choses…).
J’avais photographié de deux façons les courriers que j’envoyais et que je recevais : en entier pour la documentation du projet, mais aussi en posant mon appareil photo sur chaque courrier et en avançant dessus centimètre par centimètre comme si je marchais dedans. (Il y a dans mon travail une vraie gratitude à l’égard du décalement des points de vue dans les travaux photos de David Hockney). J’étais désarmée devant la table d’atelier couverte de ces envois éclectiques, non présentables en tant que tels, et un jour j’ai compris que je pouvais en montrer la digestion, non les éléments. Exactement d’ailleurs comme ça se passe dans la vie : de tout ce qui nous arrive et de toute relation chacun n’emporte que sa propre vision ou digestion. C’est ça, le grand mur que j’ai appelé DeLoinPrès, qui dit aussi combien nous pouvons dans un échange être près tout en étant loin… Tout à la fin j’ai posé devant, à l’oblique du mur, un de mes grands dessins de pieds, il redonne à l’ensemble cette double dimension qui m’occupe : si minuscules et énormes à la fois que nous sommes…

Merci pour ton temps, Christine, et merci d’avoir su nous étonner, continue s’il te plaît.


Christine Delbecq vit et travaille à Saint-Apollinaire (Côte-d’Or, France). Licence d’histoire de l’art et Diplôme national des Beaux-Arts. A travaillé un an comme assistante du sculpteur Josef Ciesla en Isère (sculptures textiles).
Voir le site de Christine Delbecq pour en savoir plus sur son parcours artistique, ses projets actuels et ses expositions prochaines.


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