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Si tu veux voir, écoute : Marc Dugardin explorant musicalement Jaccottet, par Sylvie-E. Saliceti

dimanche 15 janvier 2017, par Sabine Huynh

UNE AUTRE LECTURE

Le travail de Jerome Rothenberg se pose en pierre fondatrice, clef de voûte critique de la poétique contemporaine. La cantologie gagnerait à une étude apparentée à celle des « Techniciens du sacré », cherchant les traces du chant archaïque ici ou là, dans l’expression poétique moderne.

À la lumière de l’article publié par Poezibao le 23 mars 2016 — note intitulée « An die Musik, Parole où la parole / Cesse » consacrée par Marc Dugardin au rapport de l’écriture de Philippe Jaccottet avec la musique — une autre voie porteuse se fait jour, d’un objet similaire quoique prenant un angle différent, dans le projet précis de Marc Dugardin qui s’en s’explique en ces termes : « j’ai relu de très nombreuses pages de Philippe Jaccottet, à l’affût des références, directes ou indirectes, qu’il fait à la musique », l’auteur ajoutant que la tâche ne peut signifier une quelconque prétention à établir « un relevé complet », tant l’œuvre du poète suisse est dense et la musique présente dans sa vie.

LA TRAVERSE MUSICALE

Si elle prenait rang de méthode au moins pour les poètes qui tiennent la place la plus centrale au sein de notre bibliothèque, pareille étude de l’environnement musical des auteurs serait d’un grand apport. Elle induirait une compréhension plus subtile de leur œuvre, dégageant leurs liens invisibles à la musique. À l’image d’une visite de la charpente, ce qui tient l’ensemble — poutres, voliges …— alors devient accessible ; des pièces d’architecture essentielles jusque-là cachées, tout à coup se donnent à voir.

Se rendre à la source sonore de la création aborde l’ouvrage depuis l’intérieur, dans sa structure.
C’est marcher sur la traverse.
Traverse, cet appui qui rend possible le passage d’une rive vers l’autre.

La source musicale du poème véhicule et clarifie, en la remontant, l’intention intrinsèque d’altérité.

« An die Musik » est en même temps le titre d’un lied de Schubert et celui d’un poème de Rilke traduit par Jaccottet, et dont les mots « Parole où la parole / Cesse » sont extraits. Marc Dugardin met en lumière le choix de ces vers, expliquant les trouver « révélateurs de ce que Jaccottet semble souvent attendre en effet de la musique, pour elle-même, et en rapport avec l’écriture poétique : une écriture qui se débarrasserait, sinon des mots (ce qui serait la réduire totalement au silence), du moins des mots dans leur surcharge de sens, dans l’encombrement de tous les bavardages qu’ils véhiculent. Idéal d’une parole en quelque sorte sans les défauts de la parole – la poésie même ? »

Plus généralement, l’approche des poètes par la musique initie une connaissance renouvelée, à un double titre :

1. Par le jeu d’une autre lecture.
2. Par l’approche rendue plus accessible du visage de la voix, au sens où Danielle Cohen-Levinas entend justement la voix : un « au-delà du chant ».

AUTRE LECTURE, LECTURE DE L’AUTRE

L’autre désigne trois réalités : l’autre que soi, l’autre en soi, enfin celui que Levinas nomme « l’absolument autre ».

Lecture en marge de la marge, la recherche des traces sonores — références musicales plus ou moins explicites dans le texte ou le paratexte des auteurs aimés — cette lecture singulière en soi tend vers une lecture de l’altérité.

L’enseignement sur les goûts gastronomiques des poètes vivants ou disparus nous permettrait de dresser la table préférée de nos invités quelques siècles après leur mort, et cette approche primordiale est plus sérieuse qu’il n’y paraît.
À l’instar de l’auteur qui, plus trivialement, mais de façon tout aussi revitalisante, évoqua « le ventre des philosophes » — sages que l’on croyait jusque-là paisiblement endormis dans nos bibliothèques — à l’exemple donc de cette attention aux nourritures terrestres, il s’agit de cartographier les influences sonores de la poésie.

La source acoustique du poème ne saurait durablement s’isoler de sa lecture.
Comment entendre un poète loin de sa biographie musicale ?
Il faudrait arpenter l’oreille des poètes !

Les lectures contemporaines de l’œuvre bien sûr, mais aussi bien les traces d’une éducation musicale. Rien d’anecdotique par exemple à ce que Tardieu évoque en ces termes la harpe maternelle, omniprésente dans son enfance : « Mes premiers mouvements, mes premières pensées furent cadencés au rythme de la harpe. […] J’ai rêvé aux sons de la harpe ; j’ai lu aux sons de la harpe ; j’ai aimé aux sons de la harpe ».[1]

Sans doute ce rapport à la musique si lié à la présence maternelle explique-t-il cet aveu tardif selon lequel la musique, autant que la poésie constituent un « monde qui double le monde de la vie », allant jusqu’à évoquer une « espèce de jalousie pour la puissance concrète et matérielle des arts comme la peinture et la musique », plus directs au cœur de l’émotion. Cette vision retentit sur le rôle assigné au poème : « la poésie est une sorte de tremblement de la signification, au bord même de la non-signification, ou plutôt de la pure expression, c’est-à-dire au bord de la musique ».[2]

Chercher la source musicale du poème : voici une grille de lecture contre la « grille de parole » celanienne.
Appréhender la musique du texte, en soi est une discipline herméneutique.

Herméneutique d’une langue musicale qui nous rend toujours plus familiers en même temps qu’étrangers en ce monde.
« Façons de lire, manières d’être », dirait Marielle Macé.

LE VISAGE DE LA VOIX

Par le prisme de son rapport à la musique, cette observation du sujet lyrique poursuit l’expérience philosophique et poétique fondamentale : la rencontre d’autrui.

L’expérience de l’altérité précède, détermine et surtout transcende toutes les autres en ce qu’elle déroute les tentations de ramener autrui vers le moi.

Or, dit Levinas dans Totalité et infini, « la manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’autre en moi, nous l’appelons … visage ».
Voici en somme un viatique pour le tunnel de l’époque : contre la perversion ordinaire de la parole.

Marc Dugardin entreprend une « chercherie » au sens baudelairien.
Qui prend valeur de résistance absolue.

L’archéologie sonore dans l’écriture du poème se pose au carrefour d’une préoccupation à la fois musicale, poétique et philosophique, car elle interroge le chant au-delà de la voix, et j’entends aussitôt cette autre expression, exactement inversée : on écoute ici « la voix au-delà du chant ».

L’intention de Marc Dugardin est lévinassienne : il chemine vers l’énigme de la voix poétique, puisque « derrière toute expérience musicale se cacherait ainsi un visage vocal ».

*
Par-delà les dérives essentiellement causées par la volonté de puissance, que reste-t-il au sujet voué à l’isolement, à la perte d’idéal, à la rupture de son rapport authentique avec le monde ?

Loin de son « oreille profonde », exilé dans son silence, quel destin pour le poème ?
Sa tâche : (re)donner à voir le fil d’Ariane qui replace l’individu au rang de sujet — rétablissement dont découle le principe même de relation, autant dire de littérature.

Face à la « solitude du chœur », le poète s’adresse aux solitudes dans le chœur.
Visionnaire, le poème parle à la « communauté de solitaires ».[3]

À l’instant de l’écriture de ces lignes, comment ne pas faire état de l’écoute des Variations Goldberg BWV 988 jouées par Tatiana Nikolayeva, puis Maria Yudina ?

Après la lecture de Marc Dugardin on entend respirer amplement la poésie de Jaccottet — assaut contre le vacarme et le mutisme.
Musique miraculeuse du silence.

— -
[1] Jean Tardieu, « Hélas ! », texte inédit, fonds Jean Tardieu/IMEC, cité par par Frédérique Martin-Scherrer, Tardieu à 360° : Sortilèges de la musique, Poezibao.
[2] Jean Tardieu, [sans titre], manuscrit inédit, fonds Jean Tardieu/IMEC, cité par par Frédérique Martin-Scherrer, Tardieu à 360° : Sortilèges de la musique, Poezibao.
[3] Pascal Quignard
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Sylvie-E. Saliceti, Bois Luzy, 2016.


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