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"Sibérie noire" de Thierry Van Roy

samedi 2 avril 2016, par Roselyne Sibille

À l’époque, je vivais à Yaktar, sous le régime de Yossip Djougashvili. Vers les années trente, le monde prit un tout autre visage, à la suite d’un enchaînement d’événements particuliers.
Choisi parmi l’infinité des univers parallèles et divergents, celui-ci est beau et rassurant, malgré son apparence. La vie n’y a pas de sens. Le passé et le futur n’intéressent personne.

Le présent non plus.

Très beau paysage

Voici un très beau paysage de la région des Tourments. Sur les cônes de déchets, une fine et belle couche de radium s’est déposée la nuit passée, contrastant de beauté avec la mièvrerie des arbres en bicarbonate plantés par les foutriquets du Conglomérat.

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(Collection privée)

Divinité Evkagir en alcool de pommes de terre congelé, XIVe siècle (Collection privée).

Pas mal non plus

Le magnet n’est pas encore arrivé à Topolx, ils en sont encore aux auto‑collants. Si on y réfléchit un peu, ce n’est pas mal non plus. C’est un peu leur manière de résister à la modernité.
De gauche à droite, collés sur le frigo : une carte « grincheux », un Mister Trololo en relief, deux faux dollars, une image de mayonnaise « Reklam », un Bugs Bunny décoloré, une image de la reine de Suède, un Brad Pitt en Chat botté.

Un concept pernicieux

Le bourg d’Olienski est autogéré en zoocratie, chiens et taureaux étant parfaitement représentés. La naissance d’un veau à deux têtes est signe annonciateur de bonnes nouvelles.
Des factotums s’activent dans le clapier global pour préparer la fête du limage des dents. La hauteur des étables, arbres, antennes et autres éléments verticaux est strictement calibrée par la tradition. L’horizontalité est un concept pernicieux inventé par le lobby de la chienlit et suivant les écritures, le monde ne possède qu’une seule dimension.
Le reste n’est qu’illusion et tristesse.

Pour une raison inconnue

L’autocar de la ligne Yaktar-Wrangel s’est arrêté au beau milieu de la traversée du fleuve Lena, pour une raison inconnue.
Une femme s’approche avec précaution, intriguée.
À l’intérieur, tout le monde dort profondément ; les deux portes sont ouvertes, le moteur tourne, et le chauffeur a disparu. À moins qu’il ne fasse semblant d’être l’un des passagers.
La glace est plissée comme une épine dorsale géante. Monstrueuse.


Thierry Van Roy, coureur de fond de l’inutile, chien errant de la galaxie, passe-muraille du chaos est un réjoui de la dérive. Il ne sait jamais où il va, il ne va jamais où il sait. Un vent chargé de neige intérieure l’a poussé en Sibérie Noire, il n’en est jamais revenu. Ses restes sont arrivés par la poste, dans une enveloppe à papier-bulles : quelques textes de poésie intraveineuse, des photos très noires d’un pays blanc. Une liste de ses préférences : le son des bogies du Transsibérien, se faire lécher le visage par les aurores boréales, court-circuiter les constellations, craquer des allumettes aux esprits. Dans « Sibérie Noire », son testament polygraphe commencé à la naissance, Thierry Van Roy lègue toutes sortes de choses qu’il n’a pas, à des gens qui n’existent pas.

http://www.librairiewb.com/9782875051707-siberie-noire-roy-thierry-van/

(Page établie avec la complicité de Roselyne Sibille)


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