Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Pierre Rosin

samedi 2 juillet 2016, par Cécile Guivarch

Extraits de Courbures (inédit)


Au bout du regard
Le flux m’entraîne
Vers un autre
Sans le rejoindre
Et c’est moi
Pas besoin de mots
Le fleuve l’esprit le corps
Le fil de l’eau épouse la forme des questions et les dissout
Nous n’avons qu’un visage
Nous sommes le commencement et la fin
Pas besoin de nous connaître nous savons
Intimes que l’autre n’existe pas
Nous ne formons qu’un
En discontinu
Il englobe de soi à soi l’espace et le temps


Ciel gris des souvenirs
Paysage
Vert
Comme
L’espérance et les grandes prairies calmes
Un homme
De profil
L’air absent
Derrière lui
L’ombre de son âme
Devant
Bien rangées
Il étale ses viscères
Comme s’il voulait connaître l’avenir
En attendant l’oubli


J’ai creusé le sol de mes mains
J’y ai mis ma sueur et mes larmes
De mes doigts en sang
J’ai capté l’eau des collines
Sur l’écru de la terre ocre
J’ai semé une herbe douce
Dessiné l’ombre des arbres
Peint le bassin en bleu
Gommé les nuages
Ce soir
Sur la terrasse en bois
Mon corps tordu se repose
Paisible je te regarde
Tu danses
Sur les reflets du ciel


J’ai rangé mon placard
Chaque chose à sa place
Une boite pour les petits soucis
Une porte qui grince
La chasse d’eau qui fuit
Le ballon d’eau chaude la télé la tondeuse
Une boite pour les enfants
Pour les petits enfants
Pour les parents qui se font vieux
Une boite pour les peurs les angoisses
Une boite pour l’amour
Pour l’espoir
Une boite pour la pension le chômage les usines qui ferment
Une autre pour la guerre dans un pays que je ne connais pas
Celle du prix à payer pour nos errances
Une boite pour un ami qui s’en va
Pour ceux déjà partis
Une boite pour mes petites jalousies mes frustrations
Mes rêves déçus
Il en est une
Ordinaire en désordre
Où se cache un jardin secret
Je n’ai rien à y mettre
Un espace libre


Les livres
Les forêts les boulevards
La maison les immeubles
Les gouttes d’eau
Les clairs de lune les visages
L’herbe qui court le long des sentiers
Les rafales de vent les abribus
Ceux que j’aime
Leur regard

Tout se range dans une valise
Un compartiment vide
Un train
Une autre ville
Maisons de briques
Murs rêches
Sans retour


Il ne faudrait manger que ce qu’on aime
Ce qu’on élève chez soi
Ce qui pousse sur sa terre
Si ce n’est pas possible
S’il faut passer par d’autres
Pouvoir leur serrer la main
Partager un repas
Parler beaucoup
Des phases de la lune
Du monde comme il va
Du comment on cultive
Un potager et ses légumes
L’été petits pois pommes de terre courgettes tomates haricots verts
L’hiver carottes navets choux betteraves poireaux
Des plantes aromatiques un verger ses fruits
Au fond du jardin des poulets des lapins
Peut être un cochon une brebis et quelques agneaux
Connaître un paysan avec des vaches
Pouvoir les caresser et même les traire
Il ne faudrait manger que ce qu’on tue
Soi même
Ne tuer que pour manger
Ne tuer
Que ce qu’on aime


Un muret nous séparait de la maison du directeur d’école
Coté cité italiens polonais
Pas de livre
La famille
La vespa de mon père
Une radio les amis
Et partout dans la rue
Dans les champs les bois
La grande liberté des enfants
Le directeur m’aimait bien
Il voulait que son fils apprenne à courir
A grimper aux arbres
J’ai appris aussi
Qu’il y avait d’autres possibles
Un confort de meubles
Des toilettes une salle de bain
Et cette grande bibliothèque en sous-sol
Charlemagne - Jeanne d’Arc - Pasteur
Un texte une image
J’en ai gardé le goût
Derrière les baies vitrées de ma maison
Au milieu des champs
J’écris je peins
Toujours assis sur le muret


Je grimpe les marches,
Sans allumer la lampe
Dans la chambre
Je me glisse par la porte dérobée
Je traverse les combles
Avance le long du toit
Sur la terrasse
Je tords mon corps
Pour passer le muret
Mes pas me mènent au pied des collines
Je longe la rivière bordée de saules
Un sentier à travers les broussailles
Un vallon
Le vent léger dans les feuillages
Une odeur d’herbe mouillée
Des boutons d’or
Un jardin secret
Que le matin endort

Voir ces poèmes et leurs images


Entretien avec Clara Regy

Es-tu d’abord un homme de mots ou un homme d’images ?

Entre les lignes et les mots
j’hésite je fais semblant
aux poètes j’avoue ma préférence pour le verbe
aux peintres mon goût pour le silence
je tergiverse
je gagne du temps
je me nourris de l’un et de l’autre

D’où vient l’écriture pour toi ?

Je n’ai jamais été à l’aise avec l’expression orale. J’ai appris un peu.
Je suis de formation technique, plutôt créatif et je n’avais aucune envie de me raconter. Je me suis exprimé à travers le dessin et la peinture.
Il y a deux ans encore, je n’envisageais pas d’écrire même si j’avais des mots au bout du dessin. Par contre, j’ai toujours beaucoup lu, de tout, mon premier émoi littéraire ce fut Jean Giono. Il réussit à aborder le réel, parfois âpre avec un style flamboyant, une sorte de lyrisme sans fioritures.
La poésie je m’y suis intéressé au lycée, Verlaine, Rimbaud, Appolinaire, Blaise Cendras, Prévert
et cela a disparu de mon univers.
Longtemps ce sont les chanteurs qui ont maintenu le lien, à l’époque où la chanson à texte était populaire et passait à la radio, Brassens, Ferrat, Ferré, Mouloudji, Moustaki, Reggiani et beaucoup d’autres avec dans leurs bagages, Hugo, Aragon, Nazim Hykmet, Neruda ….
Ce qui fait que j’ai des lacunes terribles dans ma connaissance de la poésie d’aujourd’hui.
À la retraite, j’ai essayé d’approfondir mon rapport à l’image. Sur mon site internet j’ai commencé à rapprocher des textes qui m’avait marqué et les dessins qui leur correspondait : Giono, Knut Hamsung, Flaubert, Freud, Hugo, Camus, Orwell … pour dans un deuxième temps
ne conserver que les poètes.
Je me suis mis à fréquenter la maison de la poésie de Poitiers ce qui m’a permis d’entendre et rencontrer les poètes vivants. Vous retrouverez un certain nombre d’entre eux sur mon site.
J’ai exposé mes images avec les poèmes de Christine Sergent puis de Patricia Cottron-Daubigné.
J’ai ensuite ressenti le besoin d’écrire, d’exprimer avec mes propres mots, les idées que portaient mes images. Quelque chose était arrivé à maturation.

L’écriture est-elle quotidienne ? Appelle-t-elle quelques rituels ? Objets, lieux, moments ?

Au départ tous mes textes viennent de l’image, j’ai décrit ce que j’ai mis dans mes dessins ou ce qu’ils évoquent pour moi. Maintenant l’inspiration est diverse.
Cela vient quand ça vient. C’est une idée ou une tournure de phrase qui peut arriver n’importe où, en voiture par exemple. C’est assez différent du dessin où il faut une table, une chaise, une feuille, un crayon.
C’est un exercice d’introspection, de rêverie, de solitude aussi. En même temps le fait de dire avec des mots, c’est mettre à l’épreuve de façon directe sa relation aux autres.
L’image et la poésie sont des modes d’expression qui se complètent tout en étant antagonistes. L’un est dans le dire, l’autre dans la matérialité, l’émotion n’est pas du même ordre.
Ils sont tous deux dans l’immédiateté de la perception.
C’est le dessin qui a permis à la poésie de passer de l’oralité à l’écrit. L’écrit a d’ailleurs gardé cette dimension esthétique, c’est surprenant de voir la beauté d’un texte dans un alphabet qui n’est pas le notre et où on ne comprend rien, chinois, arabe, arménien, cyrillique, hébreu ….

Si tu devais « cacher » la poésie derrière 3 mots... quels seraient-ils ?

Elle serait si bien cachée qu’aucun mot ne dépasserait, dans un dessin peut être.

Ton écriture semble explorer à la fois gravité et légèreté, Peux-tu nous en dire davantage ?

J’aime assez peu le pathos et l’expressionnisme exacerbé. Je crois qu’on peut aborder tous les thèmes en y mettant une certaine élégance (dignité). C’est ce qui m’avait poussé très jeune a abandonner crayonnage et ombrage dans mes dessins pour ne garder que la ligne.

Quelle est ta bibliothèque idéale ?

Je rêve d’une médiathèque où je puisse découvrir des trésors, il y en a beaucoup. J’aime aussi rencontrer les poètes, chacun apporte sa propre bibliothèque singulière et précieuse.

Certains de tes textes sont traduits en italien

D’origine italienne, j’ai une relation particulière avec l’Italie. C’est Silvia Guzzi rencontrée grâce à terre à ciel qui m’a permis d’illustrer des poètes italiens et d’être traduit par Chiara De Luca. Je les en remercie.

Quels sont tes projets, tes attentes ?

Trouver un éditeur.
Avoir la possibilité d’exposer mes poèmes et mes images.
Continuer à travailler avec des poètes.
C’est un appel que je lance.


Pierre Rosin est peintre à l’huile, en images numériques et en poésie.
Il accompagne de ses dessins d’autres poètes, en exposition, sur son site ou dans des revues, récemment Marilyne Bertoncini dans Ce qui reste.
Il a illustré Les gens polis ne font pas la guerre à autrui de Jacques Thomassaint paru chez Soc & Foc ainsi que Sacrés de Jean-Claude Touzeil paru aux éditions la Lune Bleue.
Il expose également ses propres poèmes avec ses images, regroupés dans deux recueils jardin doux et amer et courbures. Un extrait de jardin doux et amer est paru dans Terre à Ciel.
Il habite près de Poitiers.
Son site internet : http://www.pierrerosin.fr/


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1 Message

  • Pierre Rosin Le 26 septembre 2016 à 08:28, par remy cassal

    Bonjour,
    Quelle surprise de me sentir en proximité réelle avec ce parcours, ce lien avec la peinture, cette volonté de retenue expressive et d’élégance, ce sens particulierde l’intime ! Je vais donc suivre davantage Pierre ROSIN dans les "Courbures" de son écriture et plus généralement ce "terre à ciel" qui offre une belle terrasse à la poésie d’aujourd’hui.
    Belle journée
    Rémy Cassal

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