Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

Accueil > L’arbre à parole > Oiseaux naufragés par Sylvie-E. Saliceti

Oiseaux naufragés par Sylvie-E. Saliceti

vendredi 12 avril 2019, par Cécile Guivarch

« Si notre regard portait au-delà des limites de la connaissance, et même plus loin que le halo de nos pressentiments, peut-être recueillerions-nous avec plus de confiance encore nos tristesses que nos joies. Elles sont des aubes nouvelles où l’inconnu nous visite. L’âme, effarouchée et craintive, se tait : tout s’écarte, un grand calme se fait, et l’inconnaissable se dresse, silencieux ». Rainer Maria Rilke

Le jardin aux oiseaux
Paul Klee
Pinakothek der Moderne Munich

PRINCIPE DE LA RUBRIQUE

Ils s’appellent Salabreuil, Duprey, Cingria, Ilarie Voronca, Germain Nouveau, François Augiéras, Rodanski, Nicolas Dieterlé, Vincent La Soudière… Parmi les femmes dont le nom n’est pas reconnu à sa juste valeur, que dire encore de Sophie Podolski, Gilberte H. Dallas, Raphaële George, Alejandra Pizarnik, Béatrice Douvre, sœurs de destinée de Marina, Virginia ou Ingeborg ?

On les a appelés les naufragés, les poètes maudits, les désemparés, les clochards célestes. Des artistes du clair-obscur. Des diamants.
Un peu de boue solaire, voilà tout.

A priori rien n’est moins exemplaire que ces œuvres écrites par la mise en abyme de soi dont un voile aura pour finir recouvert une notoriété à laquelle elles n’aspiraient d’ailleurs pas. Ces oiseaux ─ avant leur fin souvent précoce ou tragique ─ auront traversé ainsi que des phénix, ombres rouges incandescentes dans le ciel d’une littérature qu’à grand tort l’on préjugerait sombre. Souvent regardés comme s’ils avaient manqué de force ─ impuissants de l’histoire littéraire en somme ─ or rien ne s’avère plus faux que cette manière de les considérer.

Leur disparition nous laisse avec un sentiment d’iniquité singulier, autant que leur destin près duquel on se sent appelés en témoignage de leur écriture fraternelle ─ et pour quoi d’autre ? Poursuivre leur tâche aussi fulgurante qu’inachevée ? Mais comment ? Écrire un autre épilogue, mais lequel ?

Une manière de rendre justice au travail de ces météorites consisterait en une mise en relief qui souligne la façon dont ces poètes ─ en découpant la matière dure de la nuit ─ incisèrent des sources profondes, des sillages lumineux, puis firent résonner comme personne les mots sur le fond des splendeurs du silence.

Puisque seul l’art a le pouvoir de sortir la souffrance de l’abîme [1], il nous advient d’interroger le silence précoce qui a recouvert leur œuvre. Héritiers sans consigne, nous sommes là devant cet héritage nu, à éprouver le texte manquant ; puis élaborer la parole lacunaire. Avec cette question qui partout affleure : pourquoi ouvrir le testament si ce n’est pour recueillir le don de force et de consolation en germes dans les mots de ces naufragés, auxquelles eux-mêmes ont manqué d’accéder ?
Leur fragilité est un maître. Par un don plus grand que leurs mains, ils lèguent cette vulnérabilité qui de facto plaide pour la puissance inaliénable de la vie.
Pour être vivant, il faut être ébranlé : l’homme qui ne tremble pas est un homme mort. [2]

Il existe un destin singulier pour tout éclipsé de l’Histoire, victime frappée par le sort ─ cet Autre éternel relégué à la marge. Ce statut ne confère aucun privilège. Bien plus, le sujet semble investi d’une responsabilité. Un défi paradoxal : transmettre la résilience. Construire l’édifice particulier de ceux qui se relèvent.
Un art de la verticalité.

Avant de sombrer, ces artistes bien souvent trouvèrent par intermittence le lieu de l’équilibre dans leur art. Ils témoignent de ce que l’écriture elle-même est un appui, et chaque mot une arme qui résiste aux forces obscures ─ celles du caractère, de l’épreuve personnelle ou collective, qu’importe.
Étant observé que leur puissance vitale dépasse celle du commun des mortels, notre propos prend ce contrepied simple : mettre en lumière l’intensité exemplaire de ces existences souvent brèves, entendre le fond de leur tristesse à la manière dont on sort bizarrement du labyrinthe, en se dirigeant vers le centre.

Il ne manque pas grand-chose pour transformer l’Histoire en destin.
Gageant que ce qui fut le cœur de leur travail porte la connaissance d’une infinie lumière, nous nous avançons à l’endroit précis de la chute ─ que seule une mécanique sommaire de la pensée nomme à tort une défaite ─ afin de fouiller dans l’œuvre de ces monstres littéraires ce qui atteste d’un secret couronnement.

Accède-t-on au soleil par les gouffres ?
Ni viatique, ni mélancolie des ombres, on rassemble là quelques œuvres vagabondes dans la cité des livres.
Livres-mondes, aussi droits qu’un amer sur la rive.
Livres de naufragés peut-être, mais qui dispensent cette violence des profondeurs de qui écrit dans l’urgence, avec nul autre choix que d’en appeler pour lui-même aux réserves les plus vives.

Ce n’est pas le kaddish de l’enfant qui ne naîtra pas.
C’est la gratitude envers ceux qui nous lèguent une chose qu’ils ne possédaient pas, eux qui ne sont pas nés absolument et pourtant continuent de nous enfanter avec leurs mots.

Sylvie-E. Saliceti Mars 2019

**
*

QUELQUES TEXTES D’OISEAUX NAUFRAGÉS ( EXTRAITS)

NICOLAS DIETERLÉ

14 octobre

Je me suis promené ce matin dans le jardin du Luxembourg. En dépit de l’automne et de l’heure précoce, le soleil vif n’était qu’à peine émoussé par une brume légère qui se dissipait lentement. Les couleurs des arbres étaient indescriptibles, toutes les nuances du jaune, de l’orange, du rouge étaient représentées. C’était d’une beauté gracieuse et folle, insondable. À un certain moment, j’ai eu le sentiment que la Beauté elle-même était là, rendue presque palpable par le lieu et l’instant, et qu’elle se tenait devant moi comme une personne. Car le plus souvent nous ne saisissons que des reflets de sa majesté. Mais ici, elle éclatait tellement en toutes choses, elle était à tel point triomphante, qu’on ne pouvait que la reconnaître dans sa totalité infinie et présente, dans sa chair prodigue qui habillait le monde d’un vêtement étincelant. Qui donnait au monde une nouvelle peau. La Beauté ayant rejoint le monde pour un instant, s’étant rendue présente et visible dans sa verticalité nue, vêtait le monde d’une clarté nouvelle, fine comme une peau.

(…)

23 novembre

Ce que je cherche, c’est quelque chose de si profond que rien ― ni le bonheur, ni la souffrance ― ne pourrait me l’enlever. Ce que je cherche : le visage de mon visage.

 
 

Nicolas Dieterlé, La pierre et l’oiseau, Journal spirituel (1994-2000), Petite bibliothèque de spiritualité, Labor et Fides, Préface de Michel Cornuz, 2003, pp. 57/58 et 137.

*

STANISLAS RODANSKI

Ce puits qui traverse l’univers dans le corps d’un homme à tombeau ouvert, c’est le refuge du grand génie triste, le serpent à plumes qui conjugue avec l’eau, la terre, l’air et le feu.
Maintenant que la signification des symboles est perdue, l’homme a élevé de grands murs pour y frapper sa tête en gémissant, et comme j’étais accablé par cette plainte, j’ai tué celui qui pleurait et je l’ai jeté dans le puits.
Un mort gît au fond de moi dans le mâchefer qui me tenaille avec le baiser de la cendre vorace.

 
 

Stanislas Rodanski, Je suis parfois cet homme, Poésie, NRF, Gallimard, Édition établie et présentée par François-René Simon, 2013, p.53.

*

CHRISTINE LAVANT

Vieux sommeil, où sont tes fils ?
Tu dois en avoir des jeunes, des solides,
De ces gaillards capables de bien plus
Que de survenir et d’éteindre la lampe.

L’un doit s’allonger auprès de ma peur,
Un autre s’agenouiller sur ma nostalgie,
Ils doivent avoir tous deux des poings solides
Pour que les voisins n’entendent aucun cri.

Quelle poudre veux-tu me jeter dans les yeux ?
Du sable ? ― Je ris ! ― je peux t’offrir
tout un désert pour des yeux pareils
qui déjà s’en contentent.

Les miens, tu sais, sont deux colonnes de feu,
Un jour, le ciel s’y embrasera !
Mais avant je voudrais dormir enfin.
Vieux, vieux sommeil, n’as-tu pas de fils ?

( ..)

Est-ce bien des humains ? ― Comme on l’oublie !
Ils projettent des ombres devant l’arbre-soleil,
Des ombres très grossières ― elles ont des voix.
Comme c’est étrange : ― je crois qu’elles se disaient « des hommes ».

 
 

Christine Lavant, Un art comme le mien n’est que vie mutilée, Poèmes choisis, présentés et traduits de l’allemand (Autriche) par François Mathieu, Nouvelles Éditions Lignes, 2009, pp.64/65.

*

SAINT-POL-ROUX

Je vis dans cinquante ans

Ma solitude s’expliquerait ainsi : mes idées me devançant, il me semble naître au milieu d’êtres pas encore nés. J’habite donc une époque pas ouverte encore et je ne me complais qu’en elle. Cela dit, en toute ingénuité, ma solitude en prouve la sincérité, car qui me forcerait à vivre ainsi loin des gens de cette époque ? En vérité, je me sens le contemporain de gens à venir, c’est à eux que je parle, c’est pour eux que je pense. Ils ne sont pas encore vivants, je ne suis pas encore mort. Eux et moi nous sommes à naître. Ils me mettront au monde et je leur servirai de père. La fréquentation de mes contemporains m’est pénible. Je m’y sens maladroit. Je m’étudie pour revenir en arrière et bafouille.
Loin de moi la misanthropie. Et j’adore les femmes, les jeunes, car sous mon amas d’années je bénéficie d’une jeunesse incomparable : un edelweiss sous la neige. Je ne me plais qu’avec les enfants comme si j’étais des leurs.
Je ne recherche aucunement les hommes et les joies de ce temps, mais je me sens attiré par la multitude future.
Un désir secret me projette dans l’avenir, je me vois vivre plus tard. Si j’ai de l’orgueil, mon orgueil est…Je puis me tromper, mon erreur… J’ai comme horreur du retard…
Je ne tiens pas à la gloire présente.
À part quelques mesquineries obligatoires je fais tout pour être méconnu, — sans doute dans cet étrange d’être connu plus tard. J’ai comme une peur farouche de la gloire.

[En marge] : Ma solitude est une absence de la Terre. Ma solitude est une présence invisible, présence lointaine.

 
 

Saint-Pol-Roux, Rougerie, 1978, inédits dans lesquels le poète proclame sa foi dans le pouvoir poétique de « magnifier » sa vie, dans La rose et les épines du chemin, Préface de Jacques Goorma, Poésie/Gallimard, 1997, p 241.

*

ALLAIN LEPREST

Connais-tu l’herbe amère, le liseron, la plante
Toute noire et très belle enroulée dans la gorge ?
Ô que quelqu’un la dise, ô que quelqu’un la chante
Seulement sur le bruit d’un cœur et d’une horloge
Et le train de Dunkerque au loin sur son refrain
Le chagrin
Cet animal familier, ce chien que tu traînes
Dans les couloirs et les vieux escaliers du corps
Il est un peu méchant, pas très beau mais tu l’aimes
Il tire vers les ponts, le soir, quand tu le sors
Et tu as beau être son maître, tu le crains
Le chagrin
Son couteau à douleur et sa gouge artisane
A sculpter des oiseaux de bois sur les potences
Des épines aux lilas, des pétales aux larmes
Et tout le désespoir qu’il faut à l’espérance
C’est le meilleur de toi qui brille dans l’écrin
Du chagrin

(…)

 
 

Allain Leprest, Le chagrin, Album (Re) donne-moi de mes nouvelles, Édition 2007, Réédition 2014, Label Tacet.

 
 

Où vont les chevaux quand ils dorment ?
Et dans les nuits de Bilbao
Combien la lune au bout d’sa corne
Fait-elle danser de toreros ?
Est-ce que le soleil est humide ?
Est-ce que la lumière est un son ?
Dis-nous maçon des pyramides
Sage-femme des Pharaons
Dis-nous l’homme bête de somme
Où vont les chevaux quand ils dorment ?

 
 

Auteur : Allain Leprest
Compositeur : Romain Didier
Interprète : Bruno Puzulu

*

BÉATRICE DOUVRE

Parle, maintenant
Pour grandir

Pour atteindre le monde

Effraye
L’eau lavée des fontaines

Crains l’immobile beauté

( …)

Où grandir

Venus chaque saison
Nous souvenir
Chaque saison nous rompre

Chaque terre où grandir
Nous nous relèverons

(…)

L’éclair

J’ai semé clair mon pas jusqu’aux portes splendides
Les racines du vent sont dehors comme des griffes
J’ai couru aux réalités priantes

La combe s’imposait sous mes pas de vertige
Les jardins riaient de peur
Sous l’eau béante

Mes mains glacées hier
Galaxies lasses
Maintenant les grilles des jardins m’indiffèrent
Me fortifient

Je regarde les arbres se pencher sur l’éclair.

 
 

Béatrice Douvre, Œuvre poétique, Peintures & dessins, Édition établie par Alain Blanc, Préface Philippe Jaccottet, Éditions Voix d’Encre, 2015, pp.36/108/154.

*

ALAIN MORIN

Les nuages se membrent, des os de suie leur poussent comme les secrets d’un premier âge du monde. L’ombre est le corps du premier siècle articulé comme un pantin de chair noire. Tout s’étend, tout se ramifie en énergie hélée par des signaux glacés de quelques hommes de misère jetés au mystère d’un soleil éteint qui progresse dans sa nuit.

(…)

Le poète

Là est logée la mitraille, la poudre de celui qui attend l’ordre de faire feu dans l’absolu de sa résignation réduite à la finitude d’un point si imprécis pour lui-même qu’il ne sait jamais à l’avance quand se déclenche l’alerte, la sirène de la catastrophe, alors qu’il n’y est pour rien, jugeant la cause bien que fondée et prévisible incapable de se juger elle-même, d’entrevoir les conséquences de sa mission rougeoyante.

 
 

Alain Morin, Pour quel temps inconnu ? , Préface d’Yves Bonnefoy, Éd. Rougerie, 1990, pp.25 et 27.

*

JEAN-PIERRE DUPREY

DE TRÈS LOIN DU SOLEIL

Il y a une cave dans une partie du ciel et les chiens taisent le nom de cette lune-là…
La mer, penchée dedans, est un gage de larme.
Il y a aussi la maison du ciel, toute blessée d’une fenêtre inquiète, ouverte sur une rue
Où donnent
De grands anneaux mouvants, de grands ciseaux d’ailes, utiles comme des dents.
Qui, sans ces oiseaux, s’occuperait de noircir l’aurore ?

J’ai recopié ce monde en tant d’exemplaires que ses racines me changent les mains.
Et mon corps s’y déplace et le reste avec, avec ma bouche mordue à la suite des pierres.
Avec moi le crève-chêne
Et l’attrape-tête,
Le crêpe-temps
Et l’oiseau sec de ciel, les animaux sans terre et des mains creuses de vent.

Maintenant, quelquefois, dans le miroir désespérément ouvert, je me vois cuire un cœur soulevé d’un horrible battement jeté de très loin du soleil.

 
 

Jean-Pierre Duprey, Derrière son double, Œuvres complètes, Préface d’André Breton, Édition de François Di Dio, In « La fin et la manière », Poésie/Gallimard, 1999, p.231.


Bookmark and Share

Notes

[1Aharon Appelfeld

[2Myriam Watthee-Delmotte, citée par M. Dugardin



Réagir | Commenter

spip 3 inside | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 Terre à ciel 2005-2013 | Textes & photos © Tous droits réservés