Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Lectures de Véronique Saint-Aubin Elfakir

mardi 16 octobre 2012, par Cécile Guivarch

Alain Duault – La poésie, le ciel – Paris, Gallimard – 2020

Dans cet essai à la fois profond et poétique, Alain Duault interroge ce lien toujours renouvelé entre poésie et beauté… A l’image de ce constant effort humain de « lever des stèles au milieu du néant  », le poème « condense de la matière », comme l’ambre peut conserver un insecte tout en n’ayant de cesse de briser cette fixité pour retrouver les pulsations de la vie ou le mouvement d’une vague qui retombe.
Ainsi la poésie serait à l’image du ciel, immense et changeante, ouverte sur une transcendance chargée de signes, de nuages, de questions sans fin : « Elle délivre en fait le témoignage exacerbé d’un sentiment de la langue qui s’apparente à cette course incessante du temps que semblent figurer les nuages cherchant un sens dans le ciel. Comme si les nuages, comme si le passage des nuages inscrivait une durée dans le battement infini du temps. Pour y ouvrir quel sens ?  »
La beauté toutefois ne se délivre qu’à travers la marque de nos blessures, elle est la présence d’une « ab-sens » c’est à dire du vide de toute signification ultime. Le rôle de la poésie n’est donc pas de décrire mais de produire ou susciter la beauté travers l’expérience du langage. Elle constitue ainsi une réponse à la mélancolie et solitude fondamentale de l’homme, « inscrite dans son insatisfaction essentielle » en introduisant face à l’absence de réponse du réel, la dimension du désir. En ce sens elle est alors selon A. Duault « poésir » unissant cette pulsation toujours désirante à cette énigme portée par le poème et qui le fait poème sans que l’on sache pourquoi.

Si ce que l’on écrit n’est jamais ce que l’on veut dire mais nous échappe en définitive, la poésie est ce qui est « in-photographiable ». Tout comme on ne peut photographier le battement d’un cœur vivant, on ne peut figer le mouvement même de la vie sou peine de passer à côté…. De sorte qu’être poète, « c’est regarder le monde avec des mots » : C’est être constamment sur le qui-vive avec la langue – mais en entendant : qu’ils vivent, les mots, les hommes, les oiseaux. C’est-à-dire : que la beauté les sauve et invente une perspective qui ouvre ses portes vers des couloirs nouveaux, déplie les temps trop sages, brise la mer gelée des évidences.
Être poète, c’est avoir des oiseaux dans la bouche, courir le ciel avec eux, gravir les échelles du vent avec des semelles trouées comme un parapluie sous tous les orages du monde. C’est, guetteur mélancolique, être le front aux vitres, veilleur de chagrin sujet aux langoureux vertiges. C’est vouloir découdre l’erreur des destins et des chemins déjà foulés, prendre les rêves au sérieux, ne pas se retourner sur Eurydice pour s’arracher à une saison en enfer. »
Il s’agira dès lors de puiser la clarté dans et à travers l’obscur ou d’écrire comme la mer un texte qui n’aurait pas de fin, vagues après vagues…. Ou de se laisser porter par la force des mots qui d’une certaine façon précèdent toujours le poète, ce « guetteur mélancolique » tentant de reproduire ce troublant frémissement de la vie comme un chasseur de papillons ébloui : « Écrire de la poésie, c’est écouter les mots, les observer, être à leur écoute, s’ouvrir à ce qu’ils ont à nous dire. Par exemple imaginer les jours de pluie et de beau temps qu’ils ont connus. Écouter l’histoire de leurs voyages, des vents qui les ont portés jusqu’à nous. Chaque chose ici-bas est douée de parole.
Écrire de la poésie, c’est repousser la cérémonie, trouver de petites réponses à de grandes questions, chercher le bouton pour allumer dans le couloir, relever le courrier des rêves, arracher les fils de cette robe d’inquiétude dans laquelle chacun danse.
Aussi mouvante que l’azur ou les nuages, la poésie ne peut donc se laisser capturer qu’à travers l’écriture poétique elle-même déroulant sans fin ces constellations de métaphores éclairant la nuit, ce dont témoigne avec brio ce texte frémissant et sensible d’A. Duault.

Marilyse Leroux – Nés arbres – L’ail des ours n°1, collection Grand ours, 2019

Marilyse Leroux déploie dans ce recueil la complainte bucolique de l’arbre en un chant à la fois subtil et délicat. A la lisère du jardin, ces branchages éclairés comme des mains d’amour ont la saveur de la racine première, celle de l’enfance irremplaçable. L’ombre tutélaire de l’arbre est cette couronne de lumière qui ouvre au monde. A travers le frémissement des feuilles se dessine ce goût d’une origine où s’enraciner entre « ombre et lumières accordées » : « Pour aller où ? / Si c’est l’ombre que tu cherches/interroge la lumière/si c’est la lumière/interroge les deux. » Tels des signes jalonnant la route, chacun d’entre eux « déroule une longue phrase à relier d’un pas. » Les fleurs de cerisiers déversent une giboulée de neige florale à « émietter le ciel ». Survient alors le souvenir de ce chêne où se loger toute entière, dans la chaleur d’une écorce creuse » : « une vie dans une vie  ». L’espace champêtre devient alors la métaphore d’un arbre de vie intérieur à retrouver à chaque efflorescence de désir : « Nous ne sommes pas séparés/les feuillages nous rappellent/le rythme d’autres chants/la joie amoureuse/qui s’empare des branches/lorsque le jour soulève la terre. » Ainsi visible et invisible se rejoignent, entre clarté et ombre et en définitive s’unissent pour que « la pensée devienne lumière/sans autre certitude/que ses épaules sous la voûte/ne rien implorer/ni dessus ni dessous/juste se placer au point exact/de la trouée/Dans la solitude du parfait abandon/on peut alors rêver/d’une couronne sans paroles/ou mieux d’une parole/sans couronne. » L’image de l’arbre en son appui tutélaire devient alors le symbole de ce chemin de vie riche en ses moissons de sèves, de feuilles et de floraison poétique

Extrait :

« Les arbres me font signe
Par-dessus les talus
Les murets de pierre

Marquent la halte
Au bord de la route

Chacun déroule
Une longue phrase
A relier d’un pas. »

« Je guette l’éclat
Qui retournera ma fenêtre
L’avancée de quelque signe
Qui parlera pour moi

Un pan de ciel
Me sera donné
Que je n’ai pas cherché

Pour l’instant
Le chêne dilue ses couleurs
Sans plus de bruit. »

Roselyne Sibille – Une prairie de poèmes – éd. L’Ail des ours n° 3 – collection Grand ours, 2020

Il y a toutes ces splendeurs terrestres que célèbre ce recueil de Roselyne Sibille en une éclatante « prairie de poèmes  ». Chaque mot s’ouvre ainsi comme un bouton d’or « granulé de lumière ». Car en définitive le seul vrai poème n’est peut-être que celui de la terre, de cette nature qui s’offre à nos regards dans la simple évidence de la beauté.
Chaque brin d’herbe écrit ainsi sa partition muette dans le grand livre du monde, aucune parole ne pouvant toutefois s’égaler à cette grâce d’une tige violette ondoyant dans le vent : «  Pour les raconter/il me faudrait inventer un autre alphabet  ». A l’image du vol d’un oiseau dessinant dans le ciel une indéchiffrable phrase qui ne se laisse que contempler. Ainsi le poète s’efface devant la création dont il n’est que le simple scribe ou le témoin ravi : «  Chaque brin écrit dans la brise /son poème de lumière » L’aile ondoyante d’un papillon ou le vol d’un oiseau décrivent à leur façon les incessantes métamorphoses de la vie dont le poème tente de se faire l’écho dans un style épuré et limpide. Tout ceci forme la trame du texte dont l’unique visée est de nous faire entendre « ces langages multiples  » dont nous ne sommes que des prête voix dans la rigueur d’une quête infinie à la fois humble et patiente. Ainsi selon Roselyne Sibille aucun langage ne saurait s’égaler à la magnificence de l’arbre, le souffle du vent sur une vague, « cet instant turquoise  », le chant de l’océan, les sonnailles d’un troupeau. Il s’agirait alors de « dénouer les mots de leur sens  » pour les laisser glisser vers ces quelques reflets sur l’eau ou les abandonner entres quelques « galets mouillés par la mer » pour rejoindre ainsi « l’ombre des cils de l’enfant  » et l’évidente simplicité de la vie.

Extrait :

« Les boutons d’or
Granulé de lumière`
Saupoudré sur le vert

L’ombre de leurs tiges
Violette presque

Pour les raconter
Il me faudrait inventer
Un autre alphabet »

« Combien d’épaisseurs de silence
Me faudra-t-il ôter
Pour entendre
Les langages multiples

Trouverai-je en moi assez de temps
De patience
D’humilité
De transparence
De défaites et de ruines apaisées
Pour que la vie me bondisse au cœur »

Zéno Bianu – Petit éloge du bleu – Folio Gallimard, 2020

Il y a le bleu Klein et désormais le bleu Zéno tant le poète ne cesse de parcourir et décliner cette palette azurée à travers l’ensemble de son œuvre. L’indigo Bianu est une sorte de saveur particulière, une façon d’être au monde, d’appréhender les choses, de savoir regarder ou écouter…cet « emportement céleste ou saturation de lumière ». De la peinture à la musique se déploie tout une gamme de bleu porteuse de cette énergie mélancolique propre au blues et à la poésie. Le déploiement de la couleur bleu devient alors le paradigme de l’univers entre astrophysique et métaphysique : «  la toile de fond du monde nous évoluons. Le bleu telle une clé absolue : clé de sol, clé des songes, clé des champs. Le bleu au diapason des infinis. » Cette histoire du bleu finit ainsi par se confondre avec une sorte d’autobiographie amoureuse, une boussole ou un « alphabet des exaltations  », l’histoire d’une vie en somme vouée à l’intensité, d’où cet éloge ardent de cette couleur de l’infini… Il y a ce bleu apnée où apprendre à mourir, la note bleu du blues, la couleur des Iris peints par Vang Gogh ou la fulgurance d’un haïku célébrant l’éphémère, la couleur bleutée des galaxies en expansion ou des monts décrits par Wang Wei excellant à rejoindre cette lueur de « lait bleu » qu’il loge au cœur des choses : «  Il reste en quête de ce moment parfait où, selon un maître vertigineux comme Li Ho, « un parfum de pluies subtiles/bleuit tout l’espace  », cet instant accompli où, pour reprendre Sié Ling-Un, autre adepte vénérable, nous glissons « au profond sans fin de l’ombre bleue. » Ainsi cette quête n’est autre en définitive « qu’un désir de coïncider dans l’instant avec la pulpe du réel ».cette couleur devient celle de la vie toujours renaissante perçue « comme un viatique ébloui – une fusion continue entre pensée et sensibilité. » Un très bel inventaire pour passer une heure bleue…

Véronique Saint-Aubin Elfakir


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