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Vivre pour écrire, Vivre par Bruno Normand

dimanche 15 janvier 2017, par Cécile Guivarch

Veille / Nathalie Michel / Editions Lanskine. Nantes. 2016

Nathalie Michel faisait paraître en 2012 chez le même éditeur Souffle continue. Ensemble auquel elle offrait un pli, en lui accordant deux sous-ensembles Demeure et Wormholes. Elle interrogeait déjà l’espace et le Temps, la matière, le vide entre les choses, Vivre […] nécessite, la création d’un lien merveilleux elle interrogeait le manifesté, relevant traces et empreintes / tentait des passerelles.
Jeté nu et brûlé aux flammes des jours, des pertes, le cri était poème, le corps était cri et champ d’expérimentation déjà. Présence sensible explorant alors corps, le sien par trouées : les corps, la matière ainsi, l’autre, une issue possible jusqu’à demander à l’animal, à cette chair, cette forme-là […] qu’il me livre les ruses et ses humeurs / boire son cortège de cris / la précision de ses griffes. Corps ainsi apprenant, s’apprenant, aux aguets sur la lande, se devinant proie, s’éprouvant proie, regard, corps ainsi éprouvé, éprouvant.

Avec Veille qui vient tout juste de paraître, le cri est devenu journal (de mai à novembre 2015), le corps est toujours cri. Le sens, l’issue / serait simplement là, dans la vie même. Veiller : […] sur les fleurs molles et mauves dans les fossés. Il s’agirait de se réconcilier avec chaque partie du tout, celles qu’il nous est donné de rencontrer, de traverser au quotidien. Cette réconciliation demanderait de se dire les choses, aussi de la faire entendre la solitude, le soleil d’être là. Ce que corps dit / ne dit pas, ce qu’une présence reçoit du M/monde.
Et c’est parfois si peu : autrefois une araignée m’a tenu compagnie tout un hiver. Il n’y avait qu’elle et moi dans la maison glaciale. Elle n’a pas bougé durant des mois. Je ne détruis plus les toiles qu’elles tissent dans l’angle des fenêtres, dans les herbes. […]
Et c’est parfois trop : des bombes, des bombes lancées sur la terre. Des éclats dans les chairs. Des trous par où s’engouffre du néant. Ici le bruit du vent dans les arbres.

Veille, c’est entre : Je (m’)invente au sein de ce qui pourrait être et je m’éventre, m’écorche au sein de ce qui est.
Veille c’est, ce qu’il faut de suées, sueurs, de pleurs, d’orgasmes, de corps, de trop plein de corps pour s’en imaginer un plus vaste, plus généreux et l’écrire.
Aussi parfois restituer le destitué, le prostitué. Ce que fait le livre. C’est la paix contre le fléau de la domination. Cette possibilité là, ce territoire là, Ecrire / ce droit là, elle le rappelle. Ni se soumettre, ni se soumettre ! En filigrane traverse cet ensemble : le mince filet d’indignation du début, prend force au fil des pages, prend corps au fil des jours, devient acte de résistance, une existence comme elle est, traversée de part en part, juste ça.

Vivre au plus près de (S)soi. Des femmes l’ont précédée dans cette quête, Simone Weil, Sylvia Plath, Ingeborg Bachman, chacune d’entre elles avec sa sensibilité propre nous ayant transmis ce quelque chose d’indéfinissable, qui restitue au vide qu’on convoque, qu’on théâtralise parfois, son rôle indispensable : nous répondre à défaut de nous entendre, croit-on. Des textes, des poèmes, des livres en sont nés, des vies, des questionnements ont été parcourus, vécus et les réponses sont là, pour peu qu’on souhaite les accepter, les recueillir. Des femmes certes l’ont commencé ce grand corps / Elles veinent ce texte, cette quête. Nathalie Michel les prolonge, leur offre cela, d’être habitée de ce qu’elles ont été chacune, de ce qu’elles ont laissé chacune :
elle est ce fruit là, cette écriture, écriturevie, cette vie, née de Cela / la Beauté, la laideur / l’Amour et l’absence d’amour / le ciel et parfois l’absence de ciel. Elle est cette Veille continue, Nathalie Michel, cette pensée par percées, par échanges toujours entre les atomes, elle les côtoie / le ressent, elle est lune avec la lune, nuit avec la nuit, est dans ce qu’elle voit, dans ce qu’elle ne voit pas. Nature ainsi.
Elle tire utopie dans ce qui existe là / la grâce parfois autour d’elle dans les livres, les musiques, les films, les conversations / l’exacte présence dans quelques unes, dans quelques uns déjà.
Elle tire désespoir dans ce qui existe là, la cruauté des hommes, la lâcheté des hommes, dans l’absence de musique dans les actes des hommes, trop souvent cela, ce manque de soif, d’énergie.
Certes avant elle, des femmes l’ont parfois explorée et payée de leur santé cette intensité de vie, entrevue cette impossibilité/cette possibilité, ce corps plus grand, ce corps sans fin. Nathalie Michel leur offre cela, d’habiter le sien, de se deviner autre, dans l’autre. Leur offre cela, de gagner sa vie / de diverses manières mais chacune ne la trahissant jamais : que ce soit le travail de la terre / je suis à nouveau courbée vers la terre plusieurs heures aujourd’hui. La tête si près du sol que je pouvais sentir son odeur. C’est humide, sombre et lourd. Ca grouille de vers. J’y plonge avec les deux mains, je pose l’outil et je m’enfonce, j’oublie / ou celui de transmettre à son tour ce que d’aucuns lui ont donné (quelques professeurs, des amis / écrivains, peintres).
Elle performe ainsi seule ou / et avec. Expérimente, pense avec le corps / danse-pense ainsi : […]
Tel un derviche, je tourne, je tourne […] je tourne […] Nous dessinant nuée fulgurante, jamais la même /
nous dessinant : nous sommes un nuage nous effaçant : nous ne sommes pas un nuage, le corps serait moyeu d’un mouvement plus ample encore.

Son corps ne s’arrête pas au sien, elle joue. Dans le concert discordant des choses du monde, elle s’accorde ainsi, elle joue à quoi. Elle performe. Avec « les troiszanimos » trois ânes, elle joue de l’âne, du pré. Ils sont : son pas de côté / son instrument / la contrebasse encombrante, équilibrante dans sa vie de contrebassiste. Car elle l’entend, l’accorde le grave, l’actualité / Les démunis, les humiliés, les migrants, les hors la loi – les hors lali lala,

Son corps ne s’arrête pas au sien, Des gens, hissés le long de la paroi d’un paquebot gigantesque /[…] Ils dorment sur des rochers à la frontière, enveloppés dans des couvertures de survie […]/ As-tu vu ces hommes, ces femmes jeter-leurs-enfants-par-dessus-les-murs-les-barbelés-pour-les-sauver ? Des êtres à pieds quitter des mondes. Chercher la lumière…
Toutes les formes / elle les habite ces humiliations, cette douleur humus. Page 13, elle est cette vache : une jeune vache […]ensanglantée, traquée par les hommes cette bête, son œil noir rempli d’effroi.

Son corps ne s’arrête pas au sien : les Kerouac, les Genêt et d’autres, beaucoup d’autres, les grands brûlés de l’amour, les chairs lucides, il lui arrive de leur emprunter quelques mots. Parfois au bout de ses lignes, d’y accrocher hameçon, / et d’attraper ainsi à son tour des phrases volantes :
page 80/ la vie, il va falloir la prendre comme elle est, dans ce retour plein, dans l’intensité. Par la voie active, résistante. Violente donc. Par l’humain, par les visages. Des cris, des rires, de la bave et des caresses, des larmes, de la cendre. Notre folie. / page 81 / Hier je pensais : aimer tous, tous les autres parce qu’ils sont en train d’être, même hors du sens. Les animaux bondissants, leur bonté : tenir si haut la vie. page 82 / […] Recours […] à la fuite, à l’errance, à la vie, je vais sortir, je vais courir, je vais crier, je vais tourner, tourner, je m’envolerai, avec les buses, avec les biches, avec les araignées. Tu viendras, toi aussi, l’être à parole […]

A foi dans les lacs au ciel pas moins que dans les mots, dans les mots pas moins que dans les pins, les étoiles au sol. Aussi l’écrire, cette relation avec, ce lien / dans, par / l intime le crier.
Nathalie Michel essaie des gestes, des actes. Présence sensible / là dans l’écorce d’un arbre qu’elle entoure, là dans la graine qu’elle sème, autant avec ses mains qu’avec son souffle, elle performe ainsi, fidèle à ce qu’elle croit,
écoutant ce que lui dit la vie, torse armé de ses propres faiblesses / d’une si grande douleur, d’un si grand amour / l’habitant ainsi, l’écrivant ainsi le morceau lali lala tantôt énergie, tantôt corps - de (sa) (notre) petite présence.


La boite aux lettres du cimetière / Serge Pey / Editions Zulma / Paris. 2014

Il y a des livres qui échappent au temps. Ils portent en eux suffisamment d’espace et de générosité pour vous donner la sensation d’en être le premier lecteur. Jamais ils ne vieillissent, au contraire ils n’en finissent pas de naître à chaque fois qu’on les ouvre. Aussi pour une fois, enfreindre la règle qui consisterait à signaler uniquement les ouvrages récemment parus / La Boite aux lettres du cimetière de Serge Pey est sorti en 2014, mais il m’a semblé qu’il résonnait tellement au recueil mentionné plus haut, qu’il aurait été dommage je crois de ne pas les associer. D’autant que ces deux auteurs m’apparaissent appartenir à la même communauté, celle qui regarde le ciel en écrivant sur leurs semblables.
N’est pas chaman qui veut, Serge Pey l’est à sa manière, ses précédents travaux nous l’ont montré. En 1987, il publiait : La définition de l’aigle / photographie du paysage (éditions Jacques Brémond), : […] un chien est mort sur la route / son temps coule ou encore un homme chantait / sans guitare / sa voix pesait le ciel / […] Il faudra bien que le ciel réponde et aussi : […]Arraché de l’Immense / le Poème / semblable aux étoiles et aux chiens / qui font leur métier de nuit / dit également qu’ils sont deux catégories de la lumière et qu’Entre eux il a passé une alliance d’infini.
Il écrivait, des expériences, des respirations, des hurlements, des apparitions, de la Beauté, des preuves de vie / de vrai : […]la fleur / preuve / de l’oreille de lumière de la lumière entendue, perçue comme un appel / des écrits augmentés par le corps, des corps augmentés par l’écrit Une fois de plus / un collier de poissons / nous prolonge d’un fleuve.
La forme alors étant celle des poèmes la prairie était une oreille immense ses phrases avaient des plumes, me semblaient téter les étoiles, les nuits, La Nuit et me suis demandé d’où lui était venue sa conscience du grand Tout, cette sensibilité, cette approche là de la nature.
Ce récit, La Boite aux lettres du cimetière, page après page me renseigne, me répond. Comment avec une enfance aussi magnifiquement nourrie aurait-il pu vivre autrement qu’en transmettant à son tour la poésie telle qu’il l’a reçue à la hauteur de ses yeux de gamin ? Le livre s’ouvre sur La porte et la table, une sorte de fable réellement vécue, réellement rêvée ? Une table qui s’allonge au fur et à mesure de l’inattendu qui s’invite à l’heure d’un repas jusqu’à ce qu’elle devienne trop petite pour accueillir tout le monde / un 1er Mai, des bergers, des ouvriers, des camarades. Au diable l’étriqué ! Aux petits moments les petits moyens, l’époque acceptait encore le génie d’être simple Papa considéra la porte un instant en la soupesant du regard […] Enfin sans que nul ne pressent son geste, il la saisit à pleines mains et entreprit de l’arracher de ses gonds et il la coucha sur deux tréteaux, les hôtes restèrent sans voix […] tout cela nous rendit libre d’un seul coup […] / Papa avait à l’évidence des gestes qui fondaient le mystère. Serge Pey termine la scène ainsi : les tables n’existent pas. Il n’y a que des portes qui s’ouvrent sur le monde ou qui le ferment. Chaque matin encore j’arrache une porte pour en faire une table. C’est dire la capacité d’accueil du bonhomme. Une chaleur dans ces textes, elle habite chacune des personnalités et celle de son père (ou plutôt celui qu’il appelle papa) se dégage entre toutes.

Et particulièrement dans cette nouvelle La boite aux lettres du cimetière qui donne également le titre à ce livre : […]magnifique […]Papa l’a sûrement construite aussi pour les oiseaux […]une boite aux lettres sur une tombe, c’est évidemment une manière […] de parler avec les morts. /[…]Cette boite aux lettres est, à sa façon, un outil pédagogique, car il est incontestablement singulier d’écrire à un mort inconnu[…] ainsi Papa nous demande d’écrire une lettre qu’il postera […]au cimetière nous dicte[…]le nom du destinataire / Antonio Machado, poète cimetière de Collioure[…]
Durant toute la période de Noël[…]Papa disparaît[…]part en mobylette[…] et rassemble le courrier destiné au poète celui des pêcheurs, des vignerons ou des ouvriers […]des lettre de revendications […]des suppliques […]des résolutions […]des vœux / […]remerciements amoureux, des phrases pour l’avenir […] Papa nous explique que les vrais morts sont parmi nous et qu’en écrivant à un poète on devient vivant comme ses poèmes […]Rituellement, les nuits précédant Noël, Papa va chercher les lettres […]en lisant ces lettres qui ne nous sont pas destinées nous n’avons pas conscience de commettre une effraction morale. Il faut bien
répondre et nous prêtons nos mains au poète mort en même temps comme un devoir et un jeu.
/ […] Nos réponses consistent à recopier chaque fois un poème que nous rehaussons avec un dessin ou une enluminure […]/C’est de cette façon que nous avons connu la poésie qui n’aime pas la poésie

Graver sur des bâtons de châtaigner / ou par de multiples façons, avec des performances aux quatre coins de la sphère-Monde, Serge Pey aime accompagner, lancer ainsi ses écrits. Cet acte, transmettre, il le connait pour l’avoir pratiqué tôt.
C’est dans une prose touchante qu’il restitue une époque parfois cruelle, certes, mais pas seulement. Même quand il faut habiter la souffrance de sa petite maman qui en rêvant se prenait pour la pluie et qui pissait au lit / se faisant punir pour cela. Chacune de ses 33 nouvelles est une petite merveille.
Dans On l’appelait Chien, un homme dont la science des trous entre les mots lui avait appris à connaître les hommes […]Chien avait appris toute sa vie à écouter les choses qui n’avaient pas de mots et à aimer les mots qui n’avaient pas de choses. Il avait grandi dans cet intervalle […]
Dans Lettre à un Président, / devant la déforestation au galop, Serge Pey se change en oiseau, en Amblyornis Flavifrons très exactement, un oiseau Jardinier à front d’or et prend la plume pour ces passereaux et à travers eux pour toutes sortes d’espèces menacées / du Peuple « des danseurs jardiniers » à celui « des oreilles » et encore ceux-là, « les Becs dentés, les Satinés, les Tachetés, les Hercules, les Nuques roses[...] » C’est en parlant en leurs sons, en leurs formes qu’il tente une ultime alerte et porte haut, avec émotion le droit à l’existence de tout ce qui est vie et que nous sommes en train de détruire, de perdre : La Diversité et avec elle, le balancier qui nous offre l’équilibre.

Je ne sais pas vraiment si tous les personnages ont réellement existé ou si Serge Pey les a simplement inventés pour nous rappeler quelques vérités, quelques évidences. Ce livre est beau, déroutant. Face aux menaces qui pèsent sur les êtres, notre Être. Il nous offre des réponses taoïstes, celles-ci dans Un poisson révolutionnaire : Un homme a réchappé de la noyade en se tirant lui-même par les cheveux hors de l’eau. Cela peut amener le sourire, sans doute à certains, il ajoute l’impossible est un masque. L’analyse de l’impossible crée toujours le possible[…] là il est toujours question d’une leçon de vie, d’un enseignement par l’observation fine d’un saumon et d’une cascade / d’épreuve à surmonter, de dépassement / d’Espérance. D’un saut possible vers / De remonter vers la source.
Dans Mourir de penser Pascal Quignard ne disait pas autre chose en citant Damaskios le Diadoque « Car la connaissance (noèsis) comme son nom l’exprime ne se distingue pas du mouvement de penser (noein). C’est ainsi que la pensée se porte (neitai) et « remonte » à l’Etre. La pensée est donc neoesis (remonte) […]/ La noèsis (le penser) remonte de la zôè (le vivre animal dans l’espace naturel) jusqu’à la ousia (l’étance de l’être au fond du ciel dans les astres) ». Et il ajoute « Comme on dit des saumons qu’ils sont à la remonte, la pensée est à la remonte ».
Les paroles sont ici sœurs, nous sommes entre vivants / entre Nous, une origine devant nous oriente, nous ressemble, nous rassemble.

Ce livre est fort tant par les atmosphères qu’il traverse que par le sens, les messages qu’il distille de page en page. Dans la dernière histoire L’enterrement de la porte, le narrateur revient sur les lieux de son initiation, de son enfance / les ronces, les orties désormais ont envahi les lieux / La porte fabriquée par celui « que nous appelions Papa » il la retrouve : fusillée par le temps et les hommes. Il la salue et décide de l’enterrer, de la remercier ainsi comme s’il s’agissait d’un proche la prière que je ne récitai pas étant plus forte que la prière. Il termine avec ces mots, ce viatique / les portes nous aiment quand on ne les ferme pas. Merci Serge Pey.
Pour les plus curieux, paru sous le titre Ahuc / poèmes stratégiques (Flammarion), un ouvrage couvrant la période de 1985 à 2012, reprend un grand nombre de ses textes et témoigne de ses multiples performances.


l’Ultime parade de Bohumil Hrabal / Jacques Josse. (Editions) La Contre Allée, Les Périphéries. Lille. 2016

Dans une note précédente, j’avais mentionné le travail prolifique de Jacques Josse. Ses mots naviguant, explorant / ses mots armés de blanc, d’espace, déjà racontaient les lieux, l’autre, les autres, déjà ils entouraient la vie. Puis au fil des livres, il s’est révélé, aimé conteur (Café Rousseau). Aussi cette fois juste vous signaler une nouvelle parution l’Ultime parade de Bohumil Hrabal, des pages autour de cet auteur tchèque qui lui est cher.
Milan Kundera disait de ce dernier qu’il était « un des grands créateurs du roman moderne ». Afin de vous donner une petite idée de l’individu, dans La chevelure sacrifiée (L’imaginaire / Gallimard), il fait dire à l’un de ses personnages « […] / tu es une harmonie en friche ». Un écrivain capable de cela, un tel grand écart dans une seule phrase, ne pouvait que rencontrer et séduire le chercheur de perles, le lecteur Jacques Josse.

Avec ce court texte, Jacques Josse semble bien avoir trouvé sa prose, sa forme. Cette fois il nous raconte donc les années 1980, Prague. Que ce soit la vieille ville de Kersko où Hrabal a ses habitudes ou de la maison dans la campagne où il demeure, l’atmosphère nous est rendue, nous y sommes dans ce coin / au Tigre d’or, la brasserie qui accueille sa solitude et celle de quelques autres. C’est là, sur les traces d’un du vaste chantier littéraire qu’il avait ouvert dans les années quarante, au centre d’une errance notée :
page 17 / Peu à peu leurs histoires, leur vue même, se mêlaient à celles du buveur aux aguets et devenaient une des pièces majeures du puzzle démesuré auquel il travaillait en permanence, y compris (et surtout) quand il n’écrivait pas.
Lentement Jacques Josse nous dévoile un peu ce qu’était la vie d’Hrabal, ce que fut un temps son emploi, pilonneur, (bien que juriste de formation, durant sa vie, il en aura occupé plusieurs) lui inspirant son chef d’œuvre Une trop bruyante solitude où il est question de destruction d’écrits et d’ouvrages à l’agonie, de collections en lambeaux, de bibliothèques entières lancées à la fourche dans la gueule mécanique d’une presse chargée de broyer des tonnes de papier[…]
On le comprend vite, cela ne pouvait qu’émouvoir un amoureux de la littérature, des livres qui parfois peuvent abriter La Lumière. Aussi un Juste (un ouvrier) de temps à autre leur évite le pire, les sauve /
page 24 / […]les mots […] promis au massacre / […]réussit in extrémis, à sauver quelques pépites[…] Il les soustrait en une seconde aux mâchoires de la pieuvre hydraulique et les glisse furtivement dans son cartable pour les emporter chez lui / page 25 / La collection est gardée sous clef dans un appartement situé au bas de Mala Strana. Placée sous le signe de la démesure et de la résistance, elle adopte des allures de Bibliothèque idéale. […]
A une américaine, qui avait souhaité le rencontrer pour lui proposer une invitation « à venir sillonner son pays » pour y donner des conférences au sein de quelques universités américaines, Bohumil Hrabal lui fit cette confidence : « je ne suis venu au monde que pour écrire une trop bruyante solitude ». En quelques pages, cette rencontre relatée là encore avec beaucoup de simplicité, d’efficacité, offre un centre invisible à ce texte et habilement nous amène à une seconde partie, celle-ci sur la triste fin de cet écrivain.
Sous forme de portrait, avec économie, un bel hommage rendu à ce romancier jusqu’à en capter ses contours, l’air qu’il habitait, le ciel, les sols, les présences qui l’habitaient, jusqu’à ressentir cela : vivre pour écrire, vivre.
C’est publié aux (Editions) La Contre Allée, et je tiens à mentionner l’attention apportée aux auteurs et à leurs textes, le soin amené jusque dans les détails : sur la couverture, en répétition des cristaux de neige. La lecture de ce livre, son terme surtout vous éclairera sur ce choix.

Bruno Normand


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