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Traduire la poésie – entre le croate et le français

mercredi 30 décembre 2015, par Roselyne Sibille

Photo prise en juillet 2015. De gauche à droite : Vanda, Martina, Brankica.

Entretien avec Vanda Mikšić, Brankica Radić et Martina Kramer

Terre à ciel : Depuis quelques années vous travaillez souvent à quatre, voire à six mains. Comment l’idée vous est-elle venue à adopter ce mode de travail ? Qu’est-ce que, à votre avis, ce travail collectif apporte à la traduction ? Y trouvez-vous également des inconvénients ?

Vanda Mikšić : C’est souvent par hasard que les choses arrivent. Une première collaboration de ce type entre Brankica Radić et moi-même a eu lieu en 2002, au moment où trois poètes croates – Branko Čegec, Miroslav Mićanović et Ivica Prtenjača – avaient été invités en France et il a fallu rapidement produire un choix représentatif de leurs poèmes. C’est ainsi que le recueil bilingue Personne ne parle croate a vu le jour. Brankica et moi, qui étions amies, avons alors compris que c’était aussi un plaisir de travailler ensemble – plaisir non exempt d’une certaine utilité, car le français n’étant pas notre langue maternelle, l’une servait à l’autre comme une sorte de correctif. Et pas que linguistique. On discutait de leurs poétiques, de l’interprétation que chacune de nous faisait de certains vers... C’était une ouverture inattendue, on apprenait beaucoup, sur la poésie, sur la traduction... Une nouvelle occasion s’est présentée un an plus tard, quand, lors d’un échange poétique entre Le printemps des poètes et la manifestation poétique croate Goranovo proljeće, il a fallu traduire cinq poètes croates en français et le même nombre de poètes français en croate. Leurs poèmes sont rassemblés dans le recueil bilingue Mars poetica (publié en France par Le Temps des cerises). J’ai rencontré Martina Kramer plusieurs années plus tard, toujours autour de la traduction, car étant artiste, elle préparait une exposition à Zagreb et il fallait traduire certains textes pour son catalogue. On s’est tout de suite découvert des affinités et assez rapidement on a commencé à collaborer sur des projets de traduction allant dans les deux directions. J’avais le sentiment qu’il fallait absolument présenter Martina à Brankica. Et le trio a commencé à collaborer, d’abord sur de petits projets de traduction des poèmes destinés aux festivals. Et voilà qu’il y a quatre ans, Jean de Breyne, bien entouré de trois traductrices, est venu à l’idée de créer une collection de poésie croate – Domaine croate / Poésie, pour laquelle nous avons enfin pu réunir nos forces et travailler d’une manière plus systématique sur les poétiques des poètes croates de notre choix.

Martina Kramer : Oui, quelles heureuses rencontres ! C’est très motivant de traduire à trois, chacune apporte sa rigueur et sa sensibilité, et quand un texte a été traversé plusieurs fois, et que tous les endroits discutés ont été revus et affinés, on a l’impression que la traduction est plus solide, plus subtile, plus riche que si l’on était seules à en décider. Je crois qu’il y aurait des inconvénients si on n’avait pas notre méthode ; c’est celle de nous trois qui fait la traduction initiale qui a aussi le dernier mot. Il arrive que les deux autres ne soient pas convaincues de ses choix définitifs (ce qui est très rare !), mais on s’estime suffisamment pour savoir qu’un degré de justesse a été atteint, et qu’on ne peut faire autrement : car après tout, comme chaque traduction est toujours personnelle, il est normal qu’une sensibilité prévale à un moment donné.

Brankica Radić : La question se pose maintenant, après quelques années de traductions en collaboration : comment traduire sans faire intervenir d’autres traducteurs ? Avec Vanda et Martina, nous sommes arrivées à un tel niveau d’échanges et de réflexions sur la traduction, qu’il nous est devenu impossible de traduire (vers le français) sans consultations mutuelles. Comment faire le travail de traduction sans l’approfondir à plusieurs, sans ouvrir des questions, des pistes d’interprétation, de résolution ? La traduction est nécessairement une réflexion sur le langage, tel que le texte le met en œuvre. À trois, à plusieurs, car nous avons besoin des (re)lecteurs français, nos sensibilités, nos affinités, nos compétences se croisent. Ensemble, nous sondons le langage poétique dans les deux langues. Cette méthode de travail est rassurante et ne représente aucun inconvénient. Que des avantages ! Pour qu’elle puisse être fructueuse, il faut faire confiance à ceux avec qui on travaille, et être prêt à discuter, à argumenter. Ce qui est notre cas avec Martina et Vanda. Cela suppose aussi de laisser de côté son ego, ainsi que toute volonté d’imposer aux autres sa façon de voir. Notre « trio » remet constamment en question la compréhension du texte croate et sa traduction en français.

Terre à ciel : Vous traduisez, toutes les trois, dans les deux sens, du et vers le français. Quelles seraient, selon vous, les différences d’approche, s’il y en a, quand on traduit vers la langue maternelle ou vers une deuxième langue ? Surtout tenant compte du fait que, dans la traduction littéraire, cette dernière situation n’est pas toujours bien vue...

MK : J’ai remarqué que pour les « petites langues » la règle de traduire exclusivement en langue maternelle n’est pas justifiée. En fait, quand il existe un nombre de traducteurs croates maîtrisant parfaitement le français, les Français qui maîtriseraient aussi bien le croate se comptent pour ainsi dire sur les doigts d’une main, c’est extrêmement rare. Par contre, j’ai aussi remarqué qu’il était nécessaire de vivre ou d’avoir vécu dans le « bain de la langue », au pays de la langue, sans quoi on n’a pas d’oreille pour les nuances, les expressions, les connotations et la saveur particulière de la langue courante.
Nous trois avons heureusement cette expérience, Vanda ayant vécue en France et en Belgique, et Brankica et moi sommes toujours ici, et pratiquons le français au quotidien.
Vanda vit actuellement en Croatie, mais ses connaissances linguistiques sont les plus élevées, puisqu’elle est aussi professeur de traduction à l’université, et que sa carrière de traductrice est impressionnante. Ce qui fait que nous nous trouvons très complémentaires, avec nos sensibilités et connaissances.

BR : La traduction vers le français est un vrai défi. Une aventure. Dans la traduction vers le croate, j’ai l’impression de chercher technicité et précision. Dans l’autre sens, il y a la découverte, la surprise, le jeu. Il faut refaire en français ce que le texte croate fait à sa langue. Le travail de traduction n’étant pas ma principale activité, le temps dont je dispose pour le faire est assez réduit. Je le consacre essentiellement à la traduction vers le français. Il me semble que dans l’autre sens, même si le croate est ma langue maternelle, mes traductions ont une certaine rigidité. Cela vient probablement du fait que ma langue quotidienne est le français. Je la manie, la modèle, en retour par les lectures elle me modèle et nourrit ma réflexion.

VM : Personnellement, je sens assez nettement la différence d’approche. Quand je traduis vers le croate, l’interprétation du texte original me semble primordiale, car la peur de rater quelque chose, de ne pas saisir tous les aspects textuels reste présente. Dans la traduction vers le français je suis plus sûre de la correcte interprétation du texte, elle est forcément plus subtile, plus complète, mais l’incertitude se place alors du côté de la capacité de bien le rendre en français. Et là je ne suis jamais assez sûre. C’est pour cela que la discussion avec Martina, Brankica, Jean, et parfois d’autres personnes encore, me semble absolument vitale.

Terre à ciel : Vous avez également publié des traductions où l’une de vous a signé seule. Cela veut-il dire que certaines traductions sont faites sans la complicité des autres ? Dans ce travail collectif, quand vos avis divergent, comment faites-vous le choix de la version qui sera publiée ?

BR : Lorsque nous traduisions des poètes pour la collection « Domaine croate » des éditions de L’Ollave, nous travaillons d’emblée à trois. Mais différents cas de figure sont possibles. Nous traduisons toutes les trois le même poète en répartissant ses textes, nous le faisons à deux, ou encore, l’une de nous traduit un seul poète. Chacune de nous relit ensuite les traductions des deux autres en notant ses commentaires, ses remarques, ses suggestions. Si l’une de nous s’est engagée à traduire un poète croate en dehors de ce cadre (pour un festival de poésie, une revue, une autre maison d’édition), la lecture des deux autres est indispensable. Dans les moments où nous travaillons ensemble sur les traductions, nos échanges par mail sont très intenses. Vanda vit à Zagreb, Martina à Rustrel, près d’Apt, et moi à Paris. Nous notons directement dans le fichier de travail nos remarques, nos questions, nos suggestions. Il nous arrive parfois d’échanger un certain nombre de mails en très peu de temps en menant une discussion autour d’un vers, un mot, le rythme d’une phrase, sa respiration. À la fin, le choix est toujours fait par celle qui a fait la traduction. Notre éditeur Jean de Breyne, lui-même poète, nous relit en apportant sa vision et sa lecture. Une autre personne de confiance, Catherine Jackson, précieuse amie et relectrice, intervient également sur la dernière version, qui n’en est pas une car Catherine fait ressortir toujours des points critiques et des subtilités.
Et si nous avons l’occasion de nous retrouver tous, comme cet été au festival « Voix Vives » à Sète, les discussions sont très intenses. Les traductions se peaufinent, les complicités s’approfondissent.

VM : Comme Brankica vient de dire, la complicité est pratiquement toujours là, d’une manière ou d’une autre. Et c’est vraiment formidable de se sentir sécurisée ainsi dans cette tâche extrêmement complexe, qui sinon relèverait de l’impossible, de la folie. Car je ne pourrai jamais me sentir à la hauteur de la tâche en traduisant vers le français. Pourtant, si nous on ne s’y attelle pas, il y a peu de chance que quelqu’un d’autre le fasse. Pour l’instant, du moins...

MK : Il faudrait ajouter que souvent, quasiment toujours, nous faisons lire la version finale à un Français. Le plus souvent à Jean de Breyne, qui est notre premier complice, mais aussi à d’autres amis lecteurs, écrivains, poètes. C’est utile, car il peut toujours y avoir un petit endroit un peu maladroit, et à force de s’y habituer en relisant, on ne le perçoit plus. Et il arrive forcément qu’une fine nuance ou une erreur nous échappe. C’est aussi un regard extérieur qui nous donne l’impression générale, qui nous aide à avoir le recul nécessaire.

Terre à ciel : Vos traductions de poètes croates sont essentiellement publiées aux éditions de l’Ollave dans la collection Domaine croate/poésie qui tous les ans s’enrichit de deux nouveaux recueils. Comment se fait le choix des auteurs ? Vous traduisez toujours un poète « ancien » et un poète plus jeune. Pourquoi ce choix ?

MK : C’était un choix ambitieux, celui de présenter la poésie croate contemporaine dans sa lumière historique et actuelle à la fois. Parmi les « anciens » nous cherchons à choisir ceux qui ont eu un rayonnement, une importance ou qui ont influencé quelques générations de poètes contemporains, les « figures » de la poésie croate. Parmi les « jeunes », le choix est plus libre, mais il nous est important que la personne choisie ait aussi une certaine notoriété dans les sphères poético-littéraires d’aujourd’hui.
Maintenant que huit auteurs ont été publiés, on s’aperçoit que notre projet est précieux et unique en France, et qu’on commence à constituer un petit trésor pour tous ceux qui cherchent ou chercheront à connaître la poésie croate dans la traduction française. Et bien sûr, c’est stimulant pour continuer !

BR : Le Domaine croate/poésie fêtera la sortie de son dixième recueil en 2016. En matière de la poésie contemporaine croate, cette collection a acquis une notoriété considérable. Le choix de traduire parallèlement les anciens et les jeunes poètes était particulièrement judicieux. Les huit recueils publiés jusqu’à présent dressent un panorama de l’activité poétique en Croatie à travers les époques, les poétiques, les événements politiques, sociaux, culturels. Ces poètes sont des voix singulières de la poésie croate.
Le choix se fait collectivement. Au départ, Jean a eu l’excellente idée de publier les poètes croates contemporains. Martina et Vanda se sont mises à les traduire en me proposant de les accompagner. Depuis, tous les ans il y a une discussion pour choisir deux poètes. Nous comptons également sur l’avis de Branko Čegec, éditeur et poète, fin connaisseur de la scène poétique croate.

VM : Je dirais, enfin, que ce travail de passeuses de la poésie croate est une belle motivation pour nous de suivre de près la production poétique contemporaine, et de se replonger constamment dans les lectures des poètes qui, dans leur singularité, ont marqué, voire orienté les poètes d’aujourd’hui.


Les traductrices avec Catherine Jackson, relectrice. De gauche à droite, Vanda, Martina, Catherine, Brankica.

Biographies des traductrices

Brankica Radić est née à Split. Elle fait des études de philologie et de littérature française à Belgrade, puis s’installe en 1993 à Paris, où elle vit. Elle poursuit des études de Lettres modernes à la Sorbonne et de traduction à l’École Supérieure d’Interprètes et de Traducteurs. Chargée d’édition aux Éditions de la Villette à l’École nationale supérieure d’architecture Paris-la-Villette, elle traduit des auteurs croates et français, principalement les poètes contemporains, et collabore régulièrement avec des revues et des festivals littéraires en France et en Croatie.

Martina Kramer est née à Zagreb. Elle est diplômée des Écoles des Beaux Arts de Zagreb et de Lyon. Elle vit et travaille en France depuis 1989, et montre son travail dans plusieurs pays d’Europe. Dans sa pratique artistique les questions de la lumière et du regard sont centrales. La découverte de Journal du regard de Bernard Noël l’incite à le traduire. Cette première traduction en croate paraît à Zagreb en 2005. Depuis, elle traduit régulièrement les essais et la poésie dans les deux sens et collabore avec les éditeurs des deux pays.

Vanda Mikšić est née à Šibenik. Elle a fait ses études à Zagreb et Bruxelles, où elle a soutenu sa thèse de doctorat en 2005. Entre 1995 et 2003 elle a travaillé aux ambassades de Croatie à Bruxelles et à Paris. Elle enseigne actuellement la traduction à l´Université de Zadar. Membre de la rédaction de la revue littéraire croate Tema, elle codirige également la collection Domaine croate/Poésie au sein des Éditions de L’Ollave en France. Son premier recueil poétique Diši kroz masku, diši normalno (Respire dans le masque, respire normalement) a paru en 2012. Son deuxième livre, réunissant des proses poétiques sous le titre Fragmenti o bacanju kamena (Fragments sur les jets de pierre), est actuellement sous presse. Ses vers ont également été publiés dans différentes revues littéraires, en Croatie, en Turquie et en Macédoine. À côté d´une quinzaine d´articles scientifiques, elle a publié un livre d´essais sur l´interprétation des textes littéraires et sur la traduction en 2011, ainsi qu’une cinquantaine de traductions, tant de l´italien, que du français. Elle traduit également la poésie croate en français. Plusieurs prix de traduction lui ont été décernés, dont le plus récent est le Prix Iso Velikanović que le Ministère de la culture croate lui a attribué pour la traduction du roman La Vie mode d’emploi de Georges Perec. En 2014, le ministre français de la culture l’a nommée chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

Voir aussi la page des éditions L’Ollave
Voir aussi l’article sur la poésie contemporaine croate
Voir la page sur Jean de Breyne, poète

(Page élaborée avec la complicité de Roselyne Sibille)


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