Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Tom NISSE

dimanche 23 avril 2017, par Sabine Huynh

Présentation

Tom Nisse est né en 1973 au Luxembourg. Il vit à Bruxelles. Il participe fréquemment à des lectures et à des performances poétiques, et organise divers événements culturels. Il collabore avec des artistes de toutes les disciplines et pratique des interventions plastiques intégrant le langage. Il est aussi traducteur de et vers l’allemand.
(Photo : John Sellekaers)



Extrait de Noté en passant, Caractères, Paris, 2007

Cattenom

Personne ne s’effraya
ou gueula chez les réalistes.
Pas de larmes creusées dans les visages.

Jusqu’à en arriver à ouvrir des grands trous.
Et bricoler des croix avec du bois maigre.

C’est la levée de la distance.




Extraits de Le cahier rouge, Pttl, Bruxelles, 2007

Strassen, Allen, Plätze.
Les héros des révoltes de ma jeunesse
portent des noms de rues.

La Mühsamstrasse tamise les oiseaux
débouche dans les églantiers
ou dans un angle mort selon les nuances

avec lesquelles on veut habiller le gris
à défaut d’habiter le vent.

***

Jürgen.

Dans sa ferme de givre
il s’attendrit des fruits de l’avenir.

Il appelle ses miracles
pommes de Sibérie oignons éternels.

Tchernobyl l’éloigna des bureaux.
Deux jambes mutilées enlacent son cou.

Il connaît les toxines des archives
et s’accable de l’est.

Sa femme a vu revenir les loups.




Extrait de Préludes au vieux sol, Biliki, Bruxelles, 2008

Une longue veillée d’exil et de vin de noix.
Une veillée de choix et d’anonymat.
Un soir d’échardes et de mèches : 
« Quand le nouvel amour se lève
il devient de moins en moins facile
de se défaire de l’ancien »
chantait la sœur du satyre.
Le vent sortait de l’image.




Extraits de Les yeux usés, Le Fram, Liège, 2010

Pasolini à l’Hydrobase

« Le corps de Pasolini se trouve en position penchée ; la tête est en contact avec le sol par les régions latérales de gauche, et plus précisément par celles de la tempe, du front, de la pommette et de la joue. (…) Le membre supérieur droit est placé sous le corps et on ne voit de lui que la surface de la paume de la main qui dépasse sur le côté gauche du corps lui-même. »

Expertise du Dr. Faustino Durante

« Fameux le sang des rossignols. »

A.-C. Ayguesparse

Cette ombre
destinée aux graffitis injurieux
cette ombre
prisonnière du sable
noble comme un parfum latin
et un fond de grappa brisé
dans une impasse de la nuit
et le sang inutile de cette ombre
cette ombre
archivée.

« Le cerveau
a passé trop de temps
sans respirer »
annonce-t-on au Nord
et la péninsule
frustrée par maintes Ethiopies
continue à se pardonner
et à défigurer la honte – la honte
ce pilier des édifices parlementaires
ce rubis au front
et ce baume au cœur
de l’organisme législateur
là où le sommet blesse
et oriente les fratricides
crasseux des faubourgs.

Ces faubourgs que rien même pas le soleil
ni le temps ou l’arrogance du progrès
ne parviennent à rendre limpides
ou dignes – malgré les efforts du soleil
quand il dépose des flux d’étincelles maladives
dans les tessons des bouteilles sur les murs des usines.
Ces faubourgs
qui avaient été l’enseignement premier de sa chair
et où plus tard furent recrutés ses meurtriers.
(C’est du moins ce que l’on raconte.)

Avant cet enseignement premier
(lors duquel il se mêlait à des garçons qui sentaient le lait
garçons aux convictions aussi pourries que leurs dents)
il y avait eu la montagne pour parfaire les instincts
et les instincts transformés en amour infaillible
et fragile comme un poème sur la place publique
et féroce comme un poème sur la place publique
(ou dans l’odeur intime de draps communs) avant
il y avait eu le père
devenu dépressif dans un excès de croyances fascistes
et il y avait eu la guerre
infligeant la définitive amputation fraternelle
et la jeunesse fut extraite d’une terre coupable –
puis vint la découverte de la survie de ces faubourgs
où Franco et Sergio remplaçaient le frère en frères
(et cela au moins n’aura pas changé de si tôt) –
et vinrent les tribunaux pour parler littérature
et un vieux poète pour blâmer les tribunaux
vint l’apprentissage fulgurant de la pellicule
ou comment reproduire la réalité rehaussée
diagnostic insoumis du temps aliéné
revint la théorie amoureuse de la boue et du blé
la boue et le blé et leur dimension sacrée
vinrent les murs menacés de Sanaa
le free jazz dans un taudis romain
les corps nus antéislamiques
et encore les tribunaux et le parti et des pénombres insulaires
l’amour toujours vierge et ultime
les vents d’Afrique
qui taquinent les arbres fantômes vivaces –
et pendant tout ce temps il y avait la mère
emplie de l’humble clarté
qui caractérise les peuplades disparaissantes –
vinrent les déchaînements olfactifs de l’Inde
avec ses ruées hallucinées d’hommes et de bêtes
avec son ciel affolé par tant de squelettes agiles
et avec aux abords des villes dans une chaleur hystérique
des plaines couvertes de tissus dont les couleurs sèchent
et l’Amérique rongée par le puritanisme
avec Ginsberg poète en liaison directe
Allen Ginsberg poète d’affiliation plus qu’affective
compagnon des routes du rêve
puis vinrent les transfigurations des mythes
auscultant une épouvantable modernité intransigeante
la répudiation d’une vulgarité tentaculaire
excitée par la domination à tout prix
la bourgeoisie hurlant aux mœurs et au drapeau
et la dissection virulente des fantasmes totalitaires
l’exploration intégrale des limbes
lucide autant que vigoureuse –
les virées hors des faubourgs
le long de la poussière et de l’affliction
et des stations balnéaires
vinrent les photographies d’une solitude exemplaire
dans l’isolement épique d’une maison de campagne
et enfin la dernière virée direction Ostie
interrompue bestialement à l’Hydrobase.
Mais jamais ne vint cette insurrection pure
tant souhaitée tant conjurée et évoquée
cette lutte charnelle ne visant rien
à part des vies innombrables.

Quand les ordures siègent
elles deviennent propres
devrait-on craindre plus que jamais.

Avant de se taire
certains disaient qu’il criait pendant des heures
pendant des heures gluantes abandonnées aux tortures
la nuit du 1ier au 2 novembre 1975 des heures durant
avant de se taire.
Mais il ne s’est jamais tu
et s’il y a encore des visionnaires
eh alors qu’ils se sentent inspirés !
Pendant des heures tiré de l’Alfa Romeo
un panneau en bois déchirant la tempe
des coups en métal fissurant la nuque
avec comme seule défense sa chemise ôtée
la nuit se précipita aveugle sur les baraquements
pendant des heures encerclé
par l’acharnement mercenaire de la haine
écrasant une vie de passions généreuses et déterminées
la poitrine affaissée sous le poids des pneus
le visage inoubliable béni par des décennies de soleil
disparu en une nuit
et le corps saignait encore pendant des jours
après la mort.

Pourtant l’œuvre (immense)
n’avait pas encore achevée l’accomplissement.
Le roman accusateur
s’aventurant dans les caves des crimes d’Etat
témoignant des manigances tissées dans des salons hermétiques
dessinant des vieillards qui crucifient les saisons
ou la tragédie du père
cynique avec sa morale héréditaire
qui se prolonge dans les restructurations des époques
ou la perte des perceptions artisanales
la perte des vertiges pastoraux
aux dépens de capsules véhiculant un bonheur contrefait
aux dépens de halls béatifiant des avidités artificielles
et le tout inexorablement enchevêtré
aurait tellement mérité d’être dénoncé jusqu’au bout.
Et nous nous retrouvons avec ses intuitions finales
qui présagent nos responsabilités terrestres plus que jamais.

Et aujourd’hui le début de l’automne est lumineux
aujourd’hui
alors qu’un ramassis d’idiots du village
brandissant des programmes néo-fascistes
épaulé par ses alliés secrets des abîmes technocrates
sort satisfait des urnes
alors que le soleil éclate à ras bord en ce début d’automne
il nous reste à nous reprocher de ne pas vivre
comme il a vécu
il nous reste à nous souhaiter
de ne pas mourir comme il est mort.

Dans les campagnes les rossignols se font rares
et dans les villes on tremble à la recherche d’une pharmacie.

***

Épitaphe

Mourir en sifflotant
une petite chanson païenne.
Mourir en se souvenant
du dernier loup des Ardennes.

Mourir en insultant
la mort que rien ne freine.
Mourir en remerciant
la lune quand elle est pleine.




Extrait de Reprises, L’Arbre à paroles, Amay, 2011

Le vendeur d’allumettes

Sera bientôt de retour.

La cireuse de chaussures dort
quelque part dans de futurs spermes
et ovaires de vos écoliers.

Le vent ne cesse de se durcir
le temps de vos villes devenu fétide
y dort la cireuse de chaussures.

L’hiver tombe des tiroirs
les horaires se vident lentement tandis
que le vent ne cesse de se durcir.

L’hiver tombe des tiroirs
les rues rampent laides et anticipent
le vendeur d’allumettes.

Petit. Accroupi. De retour.




Extrait de Poèmes itinérants II, Maelström, Bruxelles, 2015

Curriculum vitae

Voisins petits voisins portugais
dans une rue où Goethe tonne –
après le déménagement au village
se cacher derrière l’horloge –
l’été gravé dans le rocher couple
celtique sous le talus le renard –
et Zoutt était toujours ivre
quand le coucher va sur le sentier –
l’instituteur fait campagne
et expédie chercher des cigarettes –
la première ville rend malade
obsédé de doux seins d’alcool –
la deuxième ville varie la drogue
et est le tournant de la langue –
le dialogue un terrain vague
la poésie chez la délinquance –
soudain ça commence à mourir
dans l’angle des semelles percées –
puis l’orgasme sera épais
mains dans le charbon à Berlin –
et puis l’orgasme fut chétif
raccourci dans le ciel à Paris –
les souvenirs sont à chercher là
dans les sacs de Bruxelles-Propreté –
je n’expose pas je n’imprime pas
et mes quarante ans certifient –
j’ai revu avant-hier un collègue
la nuit ne cachait pas ses lames –
parfois les matins sont trop courts
pour clouer sa peau sur la beauté.




Extraits de Après, Phi, Dudelange, 2015

Après

Je suis Auschwitz.
Je suis le tourisme.
L’autoflagellation.
La beauté étatique.
Je suis rassasié. Je
recommence.

***

Les derniers spasmes du jour
trous de la lune dans le béton

dérive de plaques de goudron
des barbelés de la poussière fêlée

vent dans les bunkers retournés terre criblée
la région de l’ancienne frontière les douilles

les cabanons des gardiens digérés par la forêt
les tombes des gardiens perdues dans le lierre

et la trace de suie jetée par-delà les collines
vastes fragmentations aspirées par la glaise

réserve d’avenir qui débouche dans la survie
imperturbable de la ruine.




Extrait de Extraire, L’Arbre à paroles, Amay, 2016

Aux sources du Maelbeek

Prunus fleur admise
héron signal de midi
stagnation d’algues
dans le vieux bassin
nourrissons stupides
dans les marguerites
qu’éduque le soleil
(il y a peu sur la ville
dite austère le ciel :
peinture au vinaigre)
dès que tu peux tu
installes ici ton écart
hors du temps surgelé
une tentative de jardin
les canaris les fugitifs
ont convaincu les arbres
le renard plus tard qui
seul se moque de la ville
et l’eau souterraine va
vers la logique des cloaques.

pour Lucien Suel




Inédit, 2016

Un aller simple pour Liège

« Amis des barricades »

Pascal Leclercq

1
La gaieté du caporal chauve
à la Gare Centrale où paniquent
les pigeons pour fuir ce qui grince
dans le train les accents bercent

le long de l’œil le béton se succède
coupe et contrôle le paysage bris
du transit des histoires à jamais
muettes barbelés puis la boue du blé.

2
Encastré dans le sillon climatisé
de la campagne sonne la complainte
d’un message le long de l’œil le soleil
aplatit le mois ce mois d’octobre tandis

que tout se mue même les limbes l’iris
l’épiderme et l’écorce saison qui secoue
silencieusement scindée par le train
qui tourne enfin retourne à l’urbain.

3
La nuit obscurcit le bord des bruits
alors que le corps s’isole dans le corps
que le pavé est le reflet qui conduit
des provinces audibles de la poésie

aux tavernes où errent les verres
et promènent les pupilles des amis
la ville s’estompe les épaules sont ponts
la ville se perd ensuite se prend en taxi.

4
L’exil ralentit ses gestes jaillit
l’odeur du café la faveur des cils
la ville dévale vers son fleuve
l’exil tel la ville lent se dénivelle –

– quand tu montes Rue Pierreuse et que
derrière toi se détachent tes poumons
alors tends tes paupières brumeuses
alors sens le silence du bois du braire.

5
Amis des barricades des fleurs sauvages
des rades des cœurs concrets qui savez
et savourez tous les avantages de la peau
dans vos yeux une rumeur de vin nouveau

chacune de vos présences instille le sens
votre absence n’est jamais un silence
vos silences transgressent toute absence
vin nouveau vos insolences et confidences.

6
Sous le visage redescend la Rue Pierreuse
au bas centre des nuages se devine la Meuse
le pas poursuit le brouillard pour fuir ce qui
évanouit et s’amasse à l’Impasse de l’Ange :

le vacarme silencieux issu de l’effondrement
qui se prolonge des intrusions de ces temps
à l’interne conviction qu’un charme sonderait
puis consolider quelques solitudes sur le quai.



Bibliographie


Poésie :

Noté en passant, Éditions Caractères, Paris, 2007

Le cahier rouge, Pttl, Bruxelles, 2007, avec des dessins de Élise Leclercq-Bérimont

Préludes au vieux sol, Éditions Biliki, Bruxelles, 2008

Poèmes itinérants, Éditions Maelström, Bruxelles, 2009

Les yeux usés, Éditions Le Fram, Liège, 2010, avec un dessin de Andreas Stathopoulos

Reprises, Éditions L’Arbre à paroles, Amay, 2011

Pages volantes, Éditions Maelström, Bruxelles, 2012

Antioxydant, coécrit avec Antoine Wauters, Éditions Maelström, Bruxelles, 2012

Mots d’ordre
, Indekeuken éditions, Bruxelles, 2012, avec un dessin de Sixtine Jacquart

Diasporas, Éditions Tétras Lyre, Bruxelles, 2013

Poèmes itinérants II, Éditions Maelström, Bruxelles, 2015

Après, Éditions Phi, Dudelange, 2015

Extraire, Éditions L’Arbre à paroles, Amay, 2016

Prose :

Plaidoyer pour le retour, Pttl, Bruxelles, 2003, avec des contributions graphiques de Florence Aigner, Axel Claes, Marcus Meert et Emmanuel Tête

Les travailleurs de la nuit, Éditions Maelström, Bruxelles, 2010

Reprises de positions, Éditions Microbe, Pont-à-Celles, 2013

Contre la tactique de l’horloge, Éditions Dernier Télégramme, Limoges, 2016

Dénicher, Éditions Maelström, Bruxelles, 2016

Coordinateur d’ouvrage :

L’amour aux temps de l’UE, anthologie bilingue de la jeune poésie allemande, Éditions Biliki, Bruxelles, 2008

Traductions de l’allemand  :

En sonde des sentiments vers l’univers, textes et poèmes de Ann Cotten, Éditions Maelström, Bruxelles, 2009

supercortemaggiore !
, poèmes de Monika Rinck, Éditions Maelström, Bruxelles, 2009

berlin. (non)simultané
, poèmes de Angela Sanmann, Éditons Biliki, Bruxelles, 2009

Je voulais m’injecter un été, poèmes de Tom Schulz, Éditions Maelström, Bruxelles, 2015

Pointes du mouvement, poèmes de Kai Pohl, Éditions Maelström, Bruxelles, 2015

Traductions du français vers l’allemand :

Alien-nation, poème de Pierre Guéry, hochroth verlag, Berlin, 2010

Wie er heute stolperte, poèmes de Serge Delaive, co-traduit avec Adrian Kasnitz, Parasitenpresse, Cologne, 2010




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