Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Stéphane Poirier

lundi 20 octobre 2014, par Cécile Guivarch


Endimanché

Je suis beau dans mon
costard bleu pétrole
beau comme le ciel, la mer, et les bleus d’ouvriers

Je suis tiré à quatre épingles
sans faux plis, sans faux pas
plus beau qu’une icône dont les commissures des lèvres
redresseraient le ciel

et je n’ai pas grossi
je n’ai pas maigri
le tissu a gardé le même bleu
et les mites n’ont rien bouffé

Je suis beau dans mon
costard bleu pétrole
que je portais 30 ans plus tôt
au mariage de ma cousine, divorcée
depuis

je suis beau, et bien
rasé
fauché les poils de barbe
et les ongles des mains bien courts

je me repose
allongé
enfin, toujours, encore
même si je pue un peu la naphtaline
et que les mites crèveront aussi, et avec moi
dans le cercueil
on ira faire chier les taupes.


Langues de chat

Tu as jeté ton cœur chiffonné dans
la corbeille à papier
au milieu de toutes les pages ratées
de ta vie
C’est un roman avec des chapitres
manquants
une langue de bois sans timbre poste
une erreur, et quelques courants d’air de
bonheur.

Les portes claquent sur ta vie entière
frappées par le vent
et des baisers se sont pourtant écrasés
sur ta bouche
des caresses ont pourtant tabassé
ta peau
mais ce soir, tu es fatigué
et des langues de chat nagent
dans une tasse de thé
alors que le stade s’enflamme
de la folie du ballon rond.


Offrande

Il y a ce galet ramassé
posé sur la toile cirée de la table
de la salle à manger
cette pierre ronde, lissée, massée par les mains des marées
que m’a offerte cette petite fille
comme un souvenir de son pays
son pays tout entier
et je ne me suis jamais senti
aussi riche.


Autoportrait

Je n’aime pas ma tête dans la photo
dans la boîte, dans le cadre, haut perchée sur mon buste
Faucon au sommet d’une montagne
ma tête bercée par les flocons de neige
étourdie par les rires des succubes
mes yeux qui voient à travers les murs
ma bouche clouée au réverbère de la lumière céleste
mon nez qui sent les choses venir de loin

J’aimerais un peu plus de flou
sur ces journées qui passent
des chevaux au galop sur le champ de courses
des mises qui tombent et retombent sur les outsiders aux chaussures à la semelle élimée
pour gagner gros

Je ne suis pas un toquard
mais un outsider
et je cavale
sans regarder derrière.


On oublie les années tombées du ciel

Reste un peu de silence
entre toi et moi
cet air frais qui fait froisser
les rideaux, quand l’air
dehors
est lourd.

Mes yeux sont gonflés
de te voir pleurer
nos corps hachurés de ratures
d’encre rouge, verte, bleue, noire
toute une histoire, ou des milliers d’autres
mais tu me dis que ça va aller
alors que je caresse ton front
cheveux perdus dans les songes.


Mini entretien avec Clara Regy 

- D’où vient l’écriture pour toi ?

L’écriture est arrivée par hasard. Je crois qu’elle est sortie d’une guitare au moment du lycée, où on avait fait un petit groupe avec des copains, comme beaucoup. Comme j’avais été parachuté chanteur, je me suis mis à écrire des textes sur la dizaine d’accords que je connaissais à la guitare. D’ailleurs, c’est aussi par ce biais que je me suis intéressé à la poésie, avec des groupes, chanteurs ou chanteuses, comme Da Silva, Dominique A, Marc Seberg, Françoiz Breut,Tétard, Miossec… allez, j’arrête là, car la liste est trop longue, mais ce sont ces gens qui m’ont appris à aimer la poésie à travers leurs textes de chansons.
Pour les nouvelles et les romans, c’est arrivé plus tard à la Fac. On devait écrire une nouvelle pour une UV, et le prof a eu la mauvaise idée de me mettre une super note. J’étais foutu, j’ai trouvé que le monde qu’on inventait, ou que celui qu’on cherchait à comprendre était bien plus intéressant que celui dans lequel j’avais les pieds. Je m’étais chopé le virus, et depuis, aucun traitement n’a marché pour arrêter.

- Comment écris-tu ? Peut-on dire que tu as « des rituels » ?

La musique, toujours. Je lance un Cd pour me mettre dans une ambiance, dans un rythme. Ca varie. Ca peut être Les Sex Pistols, les Ramones, Interpol… ou du Samantha Crain, Marissa Nadler, Mazzy Star, St Augustine… des choses très différentes selon mes états d’âme. Et la liste est infinie une fois encore. Mais toujours en anglais, histoire de ne rien comprendre aux textes, pour ne pas être distrait par des mots en français, et écarté des miens. Et puis hélas, la cigarette, même si j’ai bien freiné. Pas de drogue ou d’alcool, c’est déjà pas si mal.

- Quelle place occupe la poésie dans ton quotidien ? Ou peut -être quelle place occupe-t-elle parmi les autres arts qui remplissent ton quotidien ?

Janet Frame a dit que la littérature lui a sauvé la vie. Difficile de faire mieux après une telle déclaration. Je crois que la poésie, et la littérature en général, m’ont aidé à trouver un chemin, ou des chemins. C’est la route de l’invisible, de la surprise. On ne sait jamais ce qui va sortir. Ce n’est pas forcément un lapin blanc qui surgit du chapeau. Ca permet de ranger son quotidien, d’enfiler des fringues avec des couleurs, ou de se saper en noir selon l’humeur. En tout cas, ça met de l’ordre dans la tête et dans le cœur, et à chaque fois, c’est un voyage sans destination établie.

- Quelle est ou quelle serait ta bibliothèque idéale ? Est-ce la lecture d’un auteur particulier qui t’a vraiment donné le désir -ou la nécessité- d’écrire ?

Question difficile. Il y a tellement de bonnes choses, et de choses différentes pour que chacun y trouve son bonheur. Chez moi, je vis avec Bukowski, Fante, Iain Levison, Jorn Riel, Joyce Maynard, Brautigan, Carver, Kerry Hudson… On est un peu serrés dans mes 40m2, mais ça va, on s’entend bien.
L’auteur qui m’a donné envie d’écrire, la première, c’est Marguerite Duras. Après, il y a eu toute la clique citée plus haut, et d’autres… Pour moi, un bon écrivain, c’est ça. Quelqu’un qui me donne envie d’écrire, et qui me fait me sentir tout petit quand je m’y mets.

- Quels sont les trois mots que tu associerais le plus volontiers à celui de « poésie » ?

Amour. Séparation. Espoir. C’est venu comme ça, naturellement, alors je ne vais pas aller chercher plus loin.


Stéphane Poirier est un artiste pluridisciplinaire, écrivain et photographe, né en 1966 en Ile de France. Après des études de lettres modernes et quelques cours de photographie, il choisit d’emprunter la route de l’inconnu.
Dans ses écrits et photographies, il aime « le mot simple » et l’image honnête, les clichés qui dévoilent une voix à travers l’œil des sentiments. Il n’appartient à aucun mouvement, ne suit aucune mode, ne cherche pas à faire de l’art, seulement à donner vie. Ses photos comme ses textes sont humanistes, et révèlent la beauté d’âme des gens simples « dans leur complexité », et des lieux ordinaires qu’il aime redécouvrir.
Lien vers son site.

Publications

Romans

  • 2009. J’étais sur le chemin du retour et j’étais libre, éditions Praelego (sous le pseudonyme de Pollux).
  • 2009. Moby fredonne encore sur sa chanson Everloving, éditions Praelego (sous le pseudonyme de Pollux).

Recueil de nouvelles

  • 2010. Cherche petit coin de ciel bleu loin du périphérique, éditions Praelego (sous le pseudonyme de Pollux).

Radio

  • 2005. L’amour, fiction radiophonique policière diffusée sur France Inter.

Poésie publiée en revue

  • 2014. Denise Labouche Editions. (Mars n°75, Avril n°80, Juin n°87, n°95, n°99). 17 secondes (n°5). Ce qui reste (25/08/14), Méninge (n°1).
  • 2013. Denise Labouche Editions (Décembre, n°63).
  • 2000. Moebius (Québec)
  • 1997. Exit / Gaz Moutarde (Québec).

Photos publiées en revue

  • 2014. Ce qui reste (25/08/14). L’Ampoule (n°13).

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