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Sous la robe des saisons, de Philippe Mathy

dimanche 21 juin 2015, par Cécile Guivarch

Sous la robe des saisons, de Philippe Mathy – peintures d’Agnès Arnould Éditions L’herbe qui tremble, 2013 – 144 pages, 16 €

Moments fluides, précaires, fugaces. Comment tenter de les retenir, de les sauver peut-être, si ce n’est dans l’ombre lumineuse d’un poème ?

Un portrait d’Agnès Arnould ouvre le livre de Philippe Mathy, Sous la robe des saisons : femme, homme ? Les yeux sont clos, le visage rougi, taché, est marqué plus rouge à certains endroits. Supplicié pour ouvrir la première section, Carnet des derniers pas, de la première partie, La part de l’ombre.

L’architecture du livre est symétrique : trois grandes parties. La centrale comporte trois sections et porte le titre de la deuxième : Lumière obstinée. Les deux autres parties sont constituées de deux sections. La lumière est donc bien au cœur du livre, même si elle apparaît parfois comme fragile et se présente souvent de façon oxymorique avec son ombre imposée.

Le livre débute par une adresse, un murmure, ce « tu » décliné en sujet ou objet dont on ne sait s’il se réfère à l’absent, celui qui durant l’été franchit le seuil des vivants, ou le destinataire vivant de ces confidences, étendu au lecteur, toute oreille ouverte au vent des paroles d’oubli qui fixent sur la page un souvenir. Le narrateur se rappelle : sa parole diffracte le souvenir et la peine. Terre d’été craquelée, terre creusée pour ensevelir et absorber la vie passée. Le rythme est celui d’une prose apparemment tranquille, tantôt narrative, tantôt réflexive.

Géographie précise, celle de l’Aveyron en cet été d’août, où les chemins empruntés, ceux des promenades, portent la trace d’un temps écoulé. Le soleil a creusé la terre de craquelures et le poète recourt à des images, comparaisons ou métaphores, pour figurer concrètement l’imperceptible avancée depuis la disparition :
« Tant de souvenirs heureux, noyés comme une barque d’eau claire dans le courant d’un torrent qui nous fuit. »

Mouvement, ample cadence d’une prose poétique (en cette première partie) qui se poursuit en développant le groupe nominal par l’ajout successif d’un comparé et d’une proposition relative. Tout tend à traduire l’écoulement, le temps suspendu dont l’imperceptible avancée, à travers le topique du torrent, fait apparaître la coupure. Entre les jours heureux et l’été, le deuil a noyé la lumière. Pour la retrouver, le chemin se parcourt à pied, parmi le « sentier semé de pierres », métaphore cette fois pour le minéral fécond. Repère pour le promeneur mais surtout levain pour que le deuil déjà se lise (s’écrive). La chapelle également, « le temps d’une halte pour oublier le temps », amer où se pose la flamme d’une bougie silencieuse : conjurer ainsi l’ombre venue par la mort, tristement présente par un lexique récurrent qui laisse paradoxalement paraître « le soleil d’août ». De l’expérience unique et commune du deuil, le noyé sort de la Meuse une image, « [b]lancheur de l’immobile » : « Le silence en nous tombe comme une larme, tombe comme une lame. » Paronymie de larme, et de la lame qui tranche. Mais lame désigne aussi la pierre du tombeau. Les mots s’appellent et parlent. Le poème s’écrit.

De courts poèmes s’enchaînent : chacun porte son temps, son lieu (sa structure). La nature y est très présente, c’est elle qui favorise la connexion de l’être et du sens. Elle est porteuse d’une réparation : arbres, ciel, oiseaux, « petites éclaircies musicales dans le filet des branches. » Les oiseaux par contiguïté sont associés aux nids. Alternent les passages où sont évoqués celui qui souffre, départ annoncé du « visage de l’ami », et les jours qui vont vers l’automne. Semainier, les mois avancés. Vont les saisons sous cette robe légère ou douloureuse du temps. Le terme « noyés » en leitmotiv au début du recueil, perte fatale, tantôt au sens propre (le fleuve avale) tantôt au sens figuré, comme un intensif :
« Nos paroles sont noyées d’ombres pour tenter d’exprimer un soleil improbable. »

La seconde section de cette première partie, Ubi sunt…, donne à lire des poèmes en vers. Séquences plus courtes pour une ouverture, l’imparfait, sur un temps révolu, bousculé par ceux qui ne sont plus :

« Ceux qui savaient respirer la lumière
offrir au cœur de l’hiver
des mots doux comme des abricots »

Au vocabulaire maritime la charge (la mission) de traduire la reconquête, « des proues /pour défier d’autres matins ». C’est un espace ouvert qui s’offre alors, il se fonde sur la mémoire, une fois « [l]e désert /où retourner encore » traversé. La « barque », ce sont les morts qui la gouvernent pour délivrer les vivants :
« La nostalgie gonfle une tempête qui m’incite à rompre les amarres. »

Départ, « plus loin devant », pour « gagner le large » : « ce sont les morts qui me secouent », répète le poète pour amorcer le futur et laisser le temps se fendre. Processus naturel autant que nécessaire, celui qui place les souvenirs en avant, réveillant « l’écho de rires aux senteurs de foin », l’été comme socle de saveur et les couleurs de l’enfance ainsi revenue dans une figure de vie encore symétrique. Notre enfance est derrière nous, mais aussi devant :
« Le temps va, les regards s’éteignent, je cherche encore leur lueur
dans l’obscur d’une route qui chemine vers l’enfance ».
« Des pierres nous habitent », lames des tombeaux ou pierres des premiers chemins, totems vivants des anciens sur lesquels les arbres perdent leurs feuilles – ils vivent. La vie, au milieu de la vie, un geste, une blessure. Il reste toujours quelque part des traces de « la hache du deuil ». Mais tout subsiste : « le vent caresse encore nos visages, les arbres nous offrent leurs soupirs, un nuage furtif court sur le jardin des mots ». Tournent des syllabes désormais comme certains vers, le mot « rien » et le futur simple pour une négation ponctuelle qui réduit le présent à une saison vaine :
« Rien Rien ne restera. »

Pour se convaincre de vivre le présent, « la toupie folle d’espérer ». Temps plus doux, il « se dénude ». Dans ce « monde atténué » vit l’espoir. Les signes de vie ponctuent le temps « pour rythmer la douceur d’un chant ». L’autre rive et les amis perdus y vivent, ceux de Rutebeuf cités dans l’expérience douloureuse de la perte.

La deuxième partie, Lumière obstinée, change la densité du soir qui « renverse la solitude », quelqu’un pourra dénouer le matin :
« Tu m’ouvriras la porte. Je te sourirai, démuni de toutes mes absences. »
Autre mouvement, le passage de la mort laisse d’autres rives, « une confidence de lune ». Danse, celle des mots : « à contre-noir » dans le poème 1 puis « par » dans le 2 – la préposition signe des formules magiques qui consacrent le ciel. L’impératif renforce une capacité d’accueil déjà soulignée par l’anaphore. Femme aimée, femme près, l’été redevenu le temps naissant :

« La terre sèche
nouée de racines
buvait toute cette eau
comme moi ton visage »

Énumération graduelle de plusieurs éléments cités en début de livre et qui recomposent une perception familière mais accrue :
« les feuilles, les pierres, les hirondelles, les doigts pointés des petites chapelles oubliées au cœur de nos campagnes »
Sensations visuelles et olfactives (thym, menthe, romarin, roses), elles accompagnent l’espérance retrouvée. Ressemblance, l’aimée fonde les retrouvailles :
« Tu es venue
poser des étoiles sur la cime des ombres ».

Le titre Lumière obstinée se répète, entêtant, mimant ce qu’il affirme. Entrée dans le livre, comme un mot d’ordre. Le chant, les oiseaux et l’aube conjuguent un temps où l’amour trouve sa place naturelle (proue), « une clef de lumière » ouvre le jour :

« Roses trémières
roses lucides qui mourez
afin de fleurir plus haut ».

Sombrer pour fleurir d’une autre apparence : le passage des saisons, leur robe est celle de l’aimée dévêtue que le vent soulève, blues et la musique nostalgique de la mémoire s’incarne.

Le retour : L’été sur nous penché, il fait sortir le matin d’une tanière épuisée « pour que jeune demeure le temps ». L’été prépare l’hiver et ses bûches patiemment collectées, la terre « comme un sang qui ne demande qu’à fuir », rappelant les portraits du peintre, entre la couleur du sang et celle de l’écorce. Ombre devenue robe, robe d’écorce et parement, parure ou parade contre l’hiver nu qui viendra. Les moissons, les galets ronds, l’horizon alliant terre et mer.
Suspension, ce nouvel été :
« un arbre solitaire

pour seule richesse
le secret de son ombre ».


En dernière partie, Sous la robe des saisons, celle qui vêt l’aimée autant que celle, figurée, des campagnes et des villes, cachant l’âme du temps. Sous elle, l’ombre et la lumière coexistent et la barque un peu plus oscillante. Des images quotidiennes, celle du train, celle du chien, ces fines mesures d’existence sur lesquelles fonder la douceur retrouvée. Un sillage revenu, la vie « entre les branches », quelques interrogations vivifiées pour trouver « le vent frais déchiqueté de lumière ».
« Après la lecture, puisse le poème briller dans tes yeux […]. »

Écrire recommence ce silence rompu du deuil. Le poème, finalement, impose sa douceur et son horizon d’attente. L’espérance en ce creux fécond.

Isabelle Lévesque


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