Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Sandrine Cnudde

samedi 28 septembre 2013, par Cécile Guivarch

Extraits de « Je pluie n’ai pas d’ombre »
Hommage au photographe E.S Curtis et sa vie passée auprès des amérindiens. Non relié à un voyage à pied.


Je
pleux
à travers
la
nuit.
Je-multiple,
unique liquidité héritée de
l’ivresse de mon père.
Je plus fécond que le grand-père
de son père.
Tous ces pères inutiles comme
des soleils qui
pendulent.

Je-pluie n’ai
pas d’ombre.


à N. Scott Nomaday

Lorsque je viendrai chez toi,
je n’apporterai pas de fleurs.
Je viendrai avec le soleil dans le dos
pour que tu avises la réalité de mes ailes.
Et nous tamiserons ensemble les terres
de la rivière Rouge.


Il y a une porte
il n’y a pas de porte.
Haletant sur le cheval
haletant sur la plaine
chargée de soleil
pleine de soleil
chargé le cheval
blanche de soleil
la plaine.
Il y a une porte
il n’y a pas de porte
Yo-ha ! C’est comme ça.


Quelque chose manque au
silence des pipes.
Comme une suspension
assurée au plomb
où résistent des volontés
aptères.

Une ombre à l’intérieur d’une ombre.

C’est peut-être que,
tout simplement,

la paix ne se fume pas.


Les petits chiens enfilent leur collier
en couchant les oreilles
mais c’est avec les dents
qu’ils saisissent la laisse.

Extraits de Gravité/Gravedad
Traversée des Pyrénées 2005-2012


Un certain récit, échappé des ombres,
Veut être dit ; il ruisselle des entailles
Que le tranchant d’un seul cri désencombre.
Au seuil d’Espagne, de Banyuls à Hendaye,
Il fendait des bouches sans nombre.
De rives à rives, il marchait sur son ombre.
Rameur, carrier, retrousseur de décombres,
Fouisseur buté des fleuves de rocailles,
Lorsque le marcheur vise sa palombe,
Tombent ses ancêtres en averse grenaille.
Crible où perce un soleil sombre.
De rives à rives, il marche sur son ombre.
Ah ! Frère ! Pas d’autre course contre la montre
Quand tu poursuis les voix au pli des failles
Sans savoir pourquoi ni comment répondre !
Quand tu ne trouves aucun bivouac qui vaille
Et que tout en toi se cabre !
De rives à rives, tu marches sur ton ombre.


18 juin 2005
Abandonnées sur les épaules de nos reflets
Qu’elles sont longues à mourir
Les méfiances

3 septembre 2011
Depuis le 11.02.2005,
ce jeune berger porte des bottes vertes,
une salopette grise, un pull de laine gris et
une parka verte.
Parfois la montagne s’ouvre comme une mer
et le sauvetage des engloutis est impossible.
Alors leurs voix
(par-dessous)
font un bruit de bottes.

5 septembre 2011
Rien de plus énervant que de reconnaître
qu’on ne pourra jamais
botter le cul du vent.

27 juin 2012
Malgré la chaleur, on s’y glisse en frissonnant.
Tout s’échappe dans une haleine de grotte
qui ravine aussi la lumière.
Et malgré une paix de chambre forte,
je parie que quelqu’un occupe le lit d’Arpidia.


Mini entretien de Sandrine Cnudde par Roselyne Sibille

D’où vient l’écriture pour toi ?

Elle vient d’une nécessité absolue de comprendre le monde qui m’entoure (et les gens dedans, moi comprise) et de la conscience –rageuse- de ne pouvoir y parvenir ! Alors il faut encore et encore se remettre à l’ouvrage.

Comment travailles-tu tes écrits ?

Un sujet me retient. Je me documente, je prépare un itinéraire pour traverser seule et à pied le territoire qui l’alimente, je me documente (je répète volontairement). Une fois en marche, je prends des notes, des croquis, et des photographies, des sons s’enregistrent. La petite analyste des paysages et son œil de lynx sont en chasse, la poésie me déserte à ce moment là. Au retour, des phrases entières se parlent la nuit, en rêve. Usage domestique de la lampe frontale. La forme générale apparaît. Je me plonge dans certaines photos du voyage, elles précisent ce qui dort quelque part, que j’ai vu sans voir. Je travaille alors le détail, je concentre, je resserre, je soustraie, j’honore mes douleurs, et je ne dis rien que la vérité !
Il m’est aussi arrivé d’écrire pour accompagner les photos de E.S. Curtis ou encore les sculptures de grès ou de porcelaine de Sophie Lavaux ; elle les mains dans la terre et moi les pieds dessus, on se complète bien.

Que t’apporte l’écriture ?

Je ne souffre pas de ne pas écrire.
Je ne souffre pas d’écrire, tout au contraire, c’est un plaisir de manipuler les mots : ce goût sur la langue, cette musique à l’oreille, ce rythme qui vous met debout.
Comme la marche, l’écriture ouvre et déplace les horizons.
Comme le chant, l’écriture fait circuler des torrents d’énergie vers l’intérieur et l’extérieur. C’est une résonnance.

Quel lien fais-tu entre poésie et randonnée (ou marche, comme tu préfères) ?

S’alléger pour marcher
marcher et trouver sa voie
trouver sa voix
Savoie
Tout pareil
Éveillée

Quel lien fais-tu entre ton écriture et la photo ?

Comme dit plus haut, c’est souvent à partir d’une image que le texte nait. D’ailleurs, au début (il y a cinq six ans) j’écrivais des phrases très courtes en regard ou sur des photographies, aujourd’hui les images textuelles sont souvent plus riches et plus fortes que les photographies. Certaines photos, je n’ai aucun souvenir de les avoir prises mais toutes me ramènent à leur propre instantanéité : je sais la température, la lumière, l’avant et l’après, les bruits, l’histoire se débobine et se réinvente dans l’écriture.

Quelle serait ta bibliothèque idéale ?

Un inventaire des nuages, une flore illustrée pour chaque continent (avec les mousses et les lichens), de la zoologie, de l’éthologie (j’ai déjà un assez édifiant « Comment parler chien »), des récits de voyages réels et imaginaires, de la peinture, des livres d’art, des romans à découper au couteau, la poésie chantée des Ojibwas et des habitants de Thulé, des cartes marines, terrestres, lunaires, portulans, livres de survie en montagne, des contes du Berry et ceux de Karen Blixen, synopsis des films de Cocteau et Tarkovsky, méthode de chinois et d’arabe, dictionnaires divers, les chansons de Brassens, les recettes de Mémé Bras, tout pour assurer un bon « usage du monde » tenant dans la poche d’un sac à dos…
Voilà l’idéal.


Sandrine CNUDDE

Née le 6 février 1971, pendant la mission Apollo 14 (troisième vol habité à alunir), Sandrine Cnudde est bien ancrée sur terre puisqu’elle a été tour à tour jardinière, architecte-paysagiste puis urbaniste entre 1995 et 2005.
Des voyages en URSS, Alaska, Inde, Mexique, lui permettent de composer des carnets illustrés et de partager ses expériences d’immersion dans ces paysages.
Elle exprime pleinement sa nature nomade et contemplative (un reste de lune, sans doute) depuis 2005 où l’art du voyage à pied, en quête d’un rapport direct, intense et vital à la nature, prend distance des ancrages et des écrans.
Les longues marches à pied, pratiquées depuis toujours en solitaire, deviennent le prétexte à rassembler toutes ses capacités à sentir et retransmettre son rapport au monde. Curieuse de multiples médias, du dessin au montage numérique en passant par la prise de son, elle a une prédilection pour la photographie et l’écriture et aime à fabriquer ses livres a mano.
En mai 2007, elle lance le projet « Eauland Prospekt », traversée de 900 Km à pied le long du littoral des Pays-Bas. (100 exemplaires + 100 dvd édition soutenue par Artopi).
En 2010, elle découvre la poésie d’Olav Hauge et décide de lui rendre un hommage très personnel à travers le projet On my (Nor)way dont le livre « Le vide et le reste” édité chez Tarabuste en 2012 est l’une des expressions. 
Gravité/Gravedad (à paraître) reflète la traversée de Pyrénées d’est en ouest et la tentative de renouer à ces hautes terres frontières la langue perdue lors de l’exil de ses ancêtres.
En septembre 2013, elle descend la Vézère pour explorer les peurs enfantines (motif de la nuit et du langage non écrit) et la naissance de l’art (Lascaux).
Cette artiste en marche met en forme ses collectes dans un esprit révélateur des espaces invisibles, des liens silencieux qui unissent les hommes à leurs territoires.
C’est avec ses “relations de voyage” qu’elle insiste sur l’importance de l’expérience vécue comme source d’inspiration artistique. En ricochet des œuvres de Hamish Fulton, Thoreau, Kenneth White…

(Page établie grâce à la complicité de Roselyne Sibille)


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