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Raphaël Rouxeville

dimanche 15 janvier 2017, par Cécile Guivarch


Orange cortex

Sous les paupières irriguées sanguines
mille décharges éclaboussent zèbrent les rétines
s’enracinent loin au terreau du cortex

Si je savais où tu loges
à l’endroit exact du cerveau
je caresserais ma tête
et ma paume recueillerait ta silhouette noire
____ ____ ____ ____ ____ dans l’orange
au creux qui danse peut-être

____ ____ ____ petit charbon dans la fusion.


Miroirs sur toile

Dans les miroirs de poche pendants
mobiles et lents
aux nœuds arachnéens
je n’espère rien que l’empreinte de ton visage

mais jamais, dans leurs tournoiements
profus et ralentis
leurs inclinaisons
réfléchissant tellement d’attentes
d’amours

de signaux zébrant l’espace
saturant l’air
jamais rien que mon visage à voir
parcellaire
________ jamais rien que le puzzle natal de ma solitude.


Les signaux de fumée

Je te dis
Fais-tu tes ablutions, lis-tu dans le café ?
Dans le lard des chansons, les signes
Les signaux de fumée ?

Tu me réponds
Nous y arriverons
Dans les mains, dans la nuit, la douceur de la mer
Hexagones du soleil

Nous parviendrons à nous toucher
Abattons les cloisons, les ponts et les canons
Sans un mot sans panneau

Nous gagnerons étangs, lacs et joncs
Aucun langage, rien que nos peaux
Nos mains vides sans plus d’histoire
Rien que nos muscles et nos os

Nous brûlerons tous les livres
Encens, offrandes et ablutions
Ces signaux de fumée
Si nombreux qu’on ne les comprend plus
Ces panneaux partout sur le monde
Couleurs qu’on ne voit plus

Nous n’aurons plus besoin des yeux
Que des paumes et de la peau
Pour voir tout au fond de nous, sans cristaux sans fumée

Oh, fais-tu toujours tes ablutions ?
Lis-tu dans le café
Dans le marc des chansons ?


Ovaline

J’ai tracé à la règle de la nuit une ligne entre deux étoiles
J’en ai mesuré le centre
J’y ai planté le compas de l’univers
Et j’ai formé un cercle, perçant mes deux étoiles
Comme un bracelet de jour

Dans le noir
Comme à chaque fois, cela faisait un disque d’éclipse
Tout bordé d’or

C’était beau

J’ai pris la boule dans mes mains
J’ai infléchi mes paumes en ovoïde pour faire apparaître comme à chaque nuit
La courbe de ton visage

C’était très brumeux, flottant
Très lacté, à peine un mirage dans le noir

J’y ai quand même vu tes yeux
Ton nez, ta bouche, vagues d’or et de sombre
Tremblotantes

Quand je me suis penché pour l’embrasser
Ton visage
Ovaline de poudre
S’est dispersé, comme depuis toujours, dans tous les plis du cosmos

Et mon visage à moi s’est modelé, serré
Dans le collant noir que ne tenaient plus mes deux étoiles
Ainsi masqué, bandit comme depuis l’origine
Je n’ai jamais vu si le tissu de la nuit restait galonné d’or.


L’écriture poétique est arrivée récemment dans ma vie, surtout depuis un an, de manière assez compulsive et inattendue. À 45 ans, j’ai le niveau grand débutant, pas encore le premier flocon. Mes tout premiers poèmes sont postérieurs à 2011.

Si je suis du genre tardif en écriture, je ne pars pas du tout, littérairement, d’un terrain vierge puisque j’ai été enseignant en lettres pendant 13 ans. Expliquer des textes, les disséquer pendant des années, cela permet d’en connaître un peu la machinerie et de survivre, en territoire plus ou moins hostile, aussi bien avec un extrait de la Chanson de Roland, d’Annie Ernaux ou un poème méconnu de Michel Leiris ; mais ça a finalement peu de choses à voir avec le fait d’en écrire. Faire des études de lettres puis les enseigner dans le secondaire, c’est surtout développer pour soi et pour les élèves une culture de l’extrait, du best of. Et un art de la glose ad nauseam. J’aurais préféré apprendre l’écriture et enseigner l’écriture que le commentaire.

Je sais aussi que j’aime bien me mentir sur la question du savoir littéraire ; me dire, même si c’est faux, que je ne sais rien et que je pratique un art brut ; parce que la lecture ouvre bien sûr d’extraordinaires portes, mais qu’à trop la sacraliser, c’est connu, elle inhibe aussi beaucoup de gens qui ont l’envie d’écrire, ce qui a été mon cas depuis l’adolescence. Les mémoires universitaires que j’ai pondus, assez tardivement aussi (en lettres puis en communication), ont tous été beaucoup plus longs que ce qui était attendu... Comme s’il m’avait fallu un prétexte pour noircir du papier, un écran. Mais c’est avec la poésie, qui a quelque chose de libérateur, qui tient de l’instantané et de l’instinctif, que je viens tout juste de faire la peau à l’autocensure, cette vilaine bête… Qui, certains jours, quand même, bouge encore...

La poésie qui s’écrit aujourd’hui, je la découvre parallèlement à l’écriture poétique (je rattrape mon retard et mon ignorance crasse), grâce à des revues comme Décharge, Contre-allées ou Terre à Ciel. On trouve aussi d’extraordinaires passeurs sur les réseaux sociaux qui font circuler la poésie : la leur ou celle qu’elles ou qu’ils aiment. C’est très foisonnant, hétéroclite, et cette diversité me plaît. Il y a tellement de formes, de tons ! Ces lectures de la poésie actuelle me permettent de me situer et me renvoient à mon "laboratoire" : cela me touche / c’est trop abstrait / c’est bien mais ça ne me correspond pas / mon écriture, c’est marrant ce hasard, va parfois par-là aussi / ça, c’est vraiment trop bien et je m’y reconnais, donc, attention danger, ne pas trop lire ! etc.). En lisant/écrivant, comme je le fais, dans le même mouvement, on se dit, notamment, qu’il est compliqué d’inventer le fil à couper le beurre, le rythme et l’image, tous les quatre matins, mais que des voix singulières, originales ou tout simplement belles existent. Et que, peut-être, cela vaut la peine de poursuivre au milieu de toutes ces voix et d’essayer patiemment de trouver la ou les miennes.


Raphaël Rouxeville est né en 1971 en Normandie. Il vit non loin du Morvan, entouré de collines, de forêts, d’un lac, de ciels étoilés et d’humains. Il passe aussi beaucoup de temps dans sa voiture pour aller travailler en ville...


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