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A livre ouvert, juillet 2016

samedi 2 juillet 2016, par Cécile Guivarch

Pluie et neige sur Cronce Miracle , Chantal Dupuy-Dunier / Michèle Dadolle
Les Lieux Dits Éditions, collection 2Rives, 2015 – 106 pages, 18 €

Ton cœur est le muscle d’une mémoire lapidaire.
C. D.-D.

Né d’une terre, le poète invente son origine : naquit Creusement de Cronce, publié par Voix d’encre il y a quelques années, qui déterminait précisément l’enracinement à un lieu porteur de sonorités et de sens. Lieu prolixe, fabuleux au sens où s’inventait la polysémie générée par les courbes et les déliés des lettres autant que du paysage devenu matière du vers.

En lisant le dernier livre de Chantal Dupuy-Dunier, comment ne pas y songer ? Comment ne pas se rendre au cœur du mythe qui unit à l’écrivain le lieu qui voit naître l’écriture ? On sait que le poète n’habite plus Cronce, alors on peut lire l’exclamation joyeuse des retrouvailles (Miracle), comme si se perpétuait ailleurs ce qui fit signe et devint poème « sur une branche de notre arbre ». Comme pour d’autres livres de cette collection, les poèmes courts de la première partie sont imprimés en manuscrit fac-similé sur des calques sous lesquels apparaissent les dessins de Michèle Dadolle qui a déjà illustré plusieurs des livres de Chantal Dupuy-Dunier. Beau travail d’édition : poèmes et dessins mêlés que l’on peut ensuite découvrir séparément. « [B]ranche » ou détail « brandi », ce sont les échos sonores qui guident les premières pages tandis que l’horizontalité du premier dessin laisse place à la conquête ascensionnelle du second suivant le sens des premières phrases, au passé composé, révélant les conditions de l’apparition de Cronce, devenu personnage, escarcelle de rêve ou demi dieu surgi d’un passé récent ou ancestral selon le point du temps où l’ on se place. Axe sur lequel lire la préhistorique trace (géologique) ou celle du passé récent, lorsqu’encore les pas du poète et ceux de quelqu’un d’autre (l’aimé) foulaient le sol familier et secret qui scelle les mots pour les offrir à l’écriture. Veille « un jeteur de sorts » aux « mains translucides », passeur lié par l’épithète homérique à une fonction ancienne, celle de transmettre. Pâture des vers :

« Des voyelles glacées s’abattent avec bruit sur une langue solitaire ? »

Sur la page, l’encre noire, des blancs salutaires laissant entrer l’air et sur la langue les mots se dénouent1. D’autres liens s’établissent orchestrant des formes (ombelle/méduse), alchimie de cultures différentes entrées dans l’écriture, par l’elfe. Ce monde vit, doté de ce que les sens requièrent pour percevoir (« les yeux de la neige ») comme si Cronce générait ses signes et sa présence par des éléments miraculeux, comme si, aussi, le poète éprouvait par cette magie incantatoire le souffle de vie de Cronce qui traverse la mémoire et se fixe dans un autre paysage. La couleur des dessins oscille, entre noir et violet, parfois le brun de la terre, prêt pour la semence des mots. Parfois la forme d’une feuille retient une vérité indivise, cœur et muscle, intermittence pour la mémoire en crue pénétrant l’écriture d’un flux qui peut s’interrompre et reprendre. Les ressources de la page sont utilisées, une écriture peut la traverser, diagonale éprouvant la force instantanée (fragile) entre lumière et ombre, présence et absence :

« J’écoute la parole des insectes, recueille leurs vibrations. »

Jusqu’à la brûlure, pour le « coupeur de feu », aucune prise, alors peut commencer la seconde partie du texte : les poèmes plus longs placés sous la double épigraphe de Bernard Noël et de Simone Schwarz-Bart, le premier établissant entre hier et aujourd’hui la filiation temporelle féconde, la seconde ancrée dans la géographie inconnue d’un hameau qui exclut la présence humaine.

Autre souvenir de lecture, Pluie et vent sur Télumée Miracle2, roman de Simone Schwartz-Bart, dont Chantal Dupuy-Dunier paraphrase le titre. Télumée est la narratrice de ce roman. Elle raconte sa vie de femme noire longtemps exploitée et maltraitée à la Guadeloupe. Les lieux, aux noms évocateurs, y sont tout aussi importants que les personnes : Fond-Zombie, La Ramée, morne La Folie… Télumée résiste, affronte tout, surmonte tout, souvent avec l’aide de femmes courageuses. Man Cia, en particulier, lui apprend des secrets qui lui permettent de soigner et de délivrer de sorts jetés. Et c’est pour cela que lui est donné, alors qu’elle est déjà bien vieille, le nom de Miracle. Télumée Miracle.

Chantal Dupuy-Dunier écrit, selon l’expression de Jean Malrieu, entre possible et imaginaire. La Cronce qui apparaît ici est devenue une personne aux pouvoirs puissants et mystérieux.

Cronce Miracle dicte une lecture particulière des faits et gestes des corbeaux : « ils volent sur le dos pour ne rien perdre / de l’indolente profondeur de ton ciel » ; suivant Simone Schwarz-Bart « ils parlent une langue étrangère » inversant les signes négatifs habituels qui leur sont associés, près de l’ « eau lustrale » de Cronce. La pluie faiseuse de miracles se décline en « humidité » puis « averse », « brume » propice aux réminiscences ou aux impossibles retrouvailles. Dans le présent, le passé des narcisses au gré d’une formule répétée, trois anaphores, « Il pleut », pour un souhait ou un accomplissement :

« S’esquisse le tic-tac de poèmes métronomes. »

Devenus plus longs, les poèmes à la verticalité affirmée rencontrent « le rire de la montagne », un paysage, par la vertu de la mémoire, devient onirique, hirondelles perçues lorsqu’elles semblent « porter les nuages ». Ce ciel : la page, pour ancrer « [a]ujourd’hui », dans un présent d’éternité consacré par Cronce. Univers de paroles et de procession élevé au rang de mythe pour « célébrer le culte ancestral du tonnerre ». L’homme et la femme unis par une « sève sombre », inscrits dans une « éternité géologique ». Temps brassés, au rythme accru des éléments, tout près du déluge, la pluie compose « le lit des calligrammes liquides. » Mirage, miracle, les paronymes réveillés, creusés par Cronce vont vers écrire. Cela qui suppose de lire les reflets, « funambule entre deux abîmes ». Femme, Cronce Miracle figure l’origine et la fin, la Montagne engendre, elle « énonce / la genèse des roches ». En cette naissance, la langue vit, par les insectes, araignées ou élytres par exemple, le bruissement : aube du poème, éveil de prières. Poète celle qui lit à même ces aspérités l’ « arbre généalogique » car l’arbre est l’hôte de ces lieux, « reptile au long de la vallée ».

Dans le livre de Simone Schwartz-Bart, Télumée déclare : « J’ai transporté ma case à l’orient et je l’ai transportée à l’occident, les vents d’est, du nord, les tempêtes m’ont assaillie et les averses m’ont délavée, mais je reste une femme sur mes deux pieds, et je sais que le nègre n’est pas une statue de sel que dissolvent les pluies. »
Cronce résiste-t-elle ainsi aux vents, à la pluie et à la neige qui semble tout effacer ? La Cronce de là-bas comme celle du souvenir ?
Entre la pluie et la neige, une saison, venue plus tôt :

« Dans le décompte des hivers
un nouveau vient de s’inscrire,
celui où il a neigé fin octobre au pays.
Depuis deux jours et deux nuits,
la neige tombe.
Tout est enseveli sous son sang blanc.
Seules les mines pointues des sapins
noircissent encore le haut de la colline.
Quelqu’un estompe le tracé. »

Assonances porteuses de la fécondité paradoxale, les couleurs ne s’excluent pas, elles se superposent car :

« Elle est revenue,
signe arithmétique multiplié à l’infini. »

Après l’oracle de la pluie, les yeux de la neige, fenêtre sur ce qui s’écrira lorsque la lumière de la nuit existe, enfantée par les flocons. Exception :

« Le mot « neige » n’a aucun synonyme. »

Alors s’affirme sa proximité avec Cronce Miracle, surface lisse où graver le poème, tablette enchantée qui verra les floraisons futures parce qu’elle les prépare. Au fil de cette partie sont repris les vers extraits, écrits sur le papier calque en première partie comme une parole portée par le vent que le poème ferait entrer dans une permanence offerte au devenir (de la lecture).

Cronce achève son miracle, le livre-réponse désormais existe, « [l]a pluie ne délave pas le passé. / La neige ne dissout pas les souvenirs. »

Isabelle Lévesque


1 Impossible de rendre ici la disposition signifiante des mots manuscrits.
2 Pluie et vent sur Télumée Miracle, Simone Schwartz-Bart – Éditions du Seuil, 1972.


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