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Phœnix, cahiers littéraires internationaux

mercredi 30 décembre 2015, par Sabine Huynh

Phœnix, cahiers littéraires internationaux, n°19 - automne 2015 : Bruno Doucey

N.B. : La note de lecture sur la revue est suivie d’un long entretien avec son rédacteur en chef, André Ughetto.

Le poète-phare de Phœnix cet automne-hiver 2015 : Bruno Doucey, qui dirige le « bateau d’édition » éponyme. La revue lui consacre un dossier d’une trentaine de pages, coordonné par André Ughetto et alimenté par : un entretien avec Pierre Kobel, un portrait du poète par Françoise Siri, ainsi que des recensions – de Stéphane Bataillon, de Nimrod, de Murielle Szac (propos très touchants sur les romans de Bruno Doucey, invoquant les figures de Victor Jara, de García-Lorca, mais aussi de Marianne Cohn et de Max Jacob), de Michel Ménaché – et des poèmes, bien sûr, dont un de René Depestre, et les autres, quatre suites inédites, de Bruno Doucey lui-même.
Sa présence en tant que « poète invité » au sein de la revue est en totale adéquation avec l’esprit de celle-ci, puisque Phœnix, revue engagée – dans le temps présent, tournée vers le réel, la société, l’histoire – comme Doucey se préoccupe du devenir de l’humanité, et partage avec le poète le sentiment que la poésie, active, transgresse les frontières et les barrières culturelles, se fraye un passage à travers les dogmes, et, peut-être, par l’invention d’un langage universel, relie les hommes ensemble, tisse des dialogues nécessaires. De celle que Bruno Doucey nous offre ici – lyrique, solaire –, une douceur tranquille se dégage, qui force le respect, ainsi qu’une sensibilité extrême pour le monde qui nous entoure, une attention portée en particulier à sa beauté.
Ses poèmes m’évoquent ces mots-ci, lus récemment, de Rilke : « Les vers ne sont pas [...] des sentiments [...], ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir beaucoup vu de villes, d’hommes et de choses [...]. Il faut encore avoir été auprès de mourants » (Rainer Maria Rilke, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge. Trad. : Maurice Betz, 1910). Ce dix-neuvième numéro de Phœnix montre combien les expériences que Bruno Doucey a vécues depuis l’enfance ont forgé sa voix de poète-romancier. Je me permettrais d’ajouter qu’il faut une besace de vie bien remplie pour écrire des vers dont la simplicité apparente rappelle les mots de René Char, « tirer parti de la simplicité d’une olive » (En trente-trois morceaux et autres poèmes), soit, avec Bruno Doucey, porter « de grands yeux étonnés sur la vie » : des vers écrits avec un cœur qui résiste avec fermeté mais aussi avec compassion : « Chaque matin / Un enfant naît en chantant / Et le murmure d’une main / S’efface devant la mort » (Sept poèmes traduits du grec par le vent de l’été) ; des vers arrimés à la simplicité du concret et du quotidien : « Dans la brise du petit matin / Le linge étendu la veille / Donnait à la terrasse / L’aspect d’une barque / Rentrant au port » (En ton sommeil l’avenir) ; des vers somme toute d’un naturel extraordinaire, limpides, lumineux (qui ne sont pas sans rappeler ceux du poète grec Yannis Ritsos, que les éditions Bruno Doucey ont édité, dans de belles traductions d’Anne Personnaz) : « Dans ce pays / Une seule jarre enferme plus d’eau fraîche / Que n’en contient le ciel » (Sept poèmes traduits du grec par le vent de l’été).
Les poèmes d’amour de Doucey que Phœnix nous donne à lire, adressés à sa compagne Murielle Szac, font également revenir à Char, à sa félicité, éprouvée au réveil, auprès de l’aimée : « J’ai pesé de tout mon désir / Sur ta beauté matinale » (« Gravité », Fureur et mystère). Le vers de Doucey, « Tout semblait habité par une seule raison de vivre » (« La naissance du monde », En ton sommeil l’avenir), parle de poésie vivante, qui repousse les murs, et d’espoir, qui porte « l’indomptée rafale du vent » (Yannis Ritsos, Symphonie du printemps) et la lumière s’engouffrant par les fenêtres que cette poésie crée. « Ici, le poème est l’acte », dit Stéphane Bataillon, dans sa recension du Livre des déserts, édité par Bruno Doucey ; acte de résistance, acte d’amour : « Se réveiller à tes côtés / c’est se sentir deux fois vivant » (Cinq propositions pour un évangile du petit jour selon M.S.).
Le reste de ce dix-neuvième opus de la trimestrielle revue de poésie Phœnix ne dément pas cette viatlité, avec un partage des voix de Merlin Barthélémy, Guy Torrens, Jacques Lucchesi, Corinne Le Lepvrier (et sa langue délicieusement hardie, déliée), Téric Boucebci, Joël-Claude Meffre, Olivier Domerg, Khalid El Morabethi, Laurent Grison, Henri-Louis Pallen, Odile Vecciani, Lionel Mazari, et des poèmes lyriques, et bilingues tchèque-français, du poète-psychiatre Jan Cimický, la « Voix d’ailleurs » de ce généreux volume de presque 160 pages. Sans oublier les « Sporades », les « Notes en archipel », et les compte-rendus de lecture (dont ceux qui louent les nouveaux recueils de nos collaboratrices Roselyne Sibille et Isabelle Lévesque). Longue vie à Phœnix.

Sabine Huynh



Sur cette photo, André Ughetto est entouré de Marien Guillé à gauche et Marc-Paul Poncet (du conseil de rédaction de Phoenix), au stand de la revue, juillet 2015, Sète.

Entretien avec André Ughetto, rédacteur en chef de Phœnix

Sabine Huynh : Il y a eu les Cahiers du Sud au début du vingtième siècle, puis Sud, qui remonte aux années soixante-dix, puis Autre Sud... Qu’est-ce qui a motivé la création des cahiers littéraires internationaux Phœnix, devenus incontournables dans le monde des revues papier ?

André Ughetto : La motivation peut être entendue dans le titre que l’un de nous – qui a quitté cependant notre conseil de rédaction pendant l’été 2011– a suggéré de donner à la revue. De même que s’était produite une transmission entre certains membres des Cahiers du Sud et SUD, comme entre SUD et Autre SUD, l’idée de reprendre la formule de cette dernière revue, en la développant sous la protection d’une association marseillaise que dirige Téric Boucebci (IHRM, dont le sigle évoque en anglais d’internationales « ressources humaines » et leur management), cette idée nous faisait en quelque façon renaître de nos cendres. La légende de l’oiseau mythique appelé Phénix s’accordait parfaitement avec nos intentions ; nous ne voulions pas décliner une nouvelle fois l’appellation « Sud » ; il nous avait trop souvent fallu préciser à des interlocuteurs au téléphone qu’ « Autre Sud » n’était pas « Actes-Sud »… Pourquoi adopter la graphie anglaise dans ce titre ? Un recueil, Phœnix, avait été la dernière œuvre que le poète Léon-Gabriel Gros, auparavant rédacteur en chef des Cahiers, et traducteur de poètes irlandais comme Yeats et A.E., avait publié à travers les éditions de la revue SUD. Reprendre cette graphie était aussi une façon de lui rendre hommage.


S. H. : Depuis quand êtes-vous à la barre en tant que rédacteur en chef et qu’est-ce que cette aventure vous a apporté ?

A. U. : Je suis devenu rédacteur en chef quelques mois seulement après la création de la revue, ou plutôt après ses trois premiers numéros de l’année 2011. À la suite de dissensions, à mes yeux très futiles, deux membres du conseil de rédaction ont démissionné, et en ont entraîné deux autres. Leur vœu a semblé être, à un moment, de voir disparaître la revue, peut-être afin d’en lancer une nouvelle (mais je ne peux réellement certifier qu’un tel projet ait existé). Un courriel très alarmiste a malheureusement été envoyé par un des démissionnaires à ceux de nos abonnés qui disposaient d’une adresse internet, ce qui a dissuadé un certain nombre de renouveler leur abonnement au bout de l’année écoulée. Pour ma part, je pensais qu’il fallait au moins honorer jusqu’au bout l’abonnement annuel mis en place au lancement de notre titre, sa quatrième livraison devant être celle du recueil vainqueur au prix Léon-Gabriel Gros de poésie organisé pour donner du relief à Phœnix … Au moment où le groupe de la rédaction « éclatait », le travail du jury allait vers sa conclusion : n’était-il pas fâcheux de renoncer à faire paraître la revue si près du terme ? Cette première année, le jury, composé de trois membres de la rédaction et de quatre poètes « extérieurs », couronna Lionel Jung-Allégret pour un recueil intitulé Écorces. Les « résistants » du conseil de rédaction, au nombre de cinq avec moi-même – Yves Broussard, notre directeur littéraire, Téric Boucebci, qui avait donc permis, grâce au soutien de son association, de sortir les premiers numéros, Joëlle Gardes et Françoise Donadieu, qui avaient auparavant été intégrées au conseil d’Autre SUD au cours de ses trois dernières années d’existence, m’ont alors demandé d’accepter la tâche de rédacteur en chef. Du côté des démissionnaires, on a pu penser que je n’aurais pas le courage de relever ce défi, la « casquette » devenant trop grande pour moi. Jusqu’alors je ne m’étais employé en effet qu’à la préparation de dossiers sur tel ou tel « poète invité » – et justement, le dernier qui aurait dû paraître dans Autre SUD fut le premier à être accueilli dans Phœnix. (A cette occasion, je découvris l’œuvre de Marc Alyn dans le détail et dans son ensemble – ce qui détermina plus tard l’éditrice Cécile Odartchenko, éditions des Vanneaux, à me demander d’écrire une longue préface en tête d’une anthologie des poèmes de Marc).
De là à prendre la direction complète d’une revue ! En étais-je digne et capable ? En vérité, ce doute constituait la plus vive des stimulations, quel que pût être le résultat, possiblement médiocre. Mais des propositions de dossiers, dont certains avaient été « négociés » par notre ancienne équipe, affluaient désormais vers moi. En même temps, le conseil de rédaction s’augmentait de deux Parisiens – François Bordes et Jean Blot – qui avaient foi en l’avenir de la revue et suggéraient la création de nouvelles rubriques, telles que « Sporades ». Nous sommes maintenant à la fin de la cinquième année d’existence de Phœnix. D’autres changements dans le conseil de rédaction se sont effectués sans crises : Myrto Gondicas à Paris, Marie-Christine Masset, Marc-Paul Poncet et Jean-Pierre Luminet à Marseille nous ont rejoints, tandis que Joëlle Gardes et Françoise Donadieu se mettaient en retrait pour des raisons personnelles, tout en continuant à nous offrir notes ou comptes-rendus. Il me semble donc que notre bel oiseau n’est pas sur le point de subir le funeste sort d’Icare.
L’aventure est passionnante à conduire parce que la revue est ouverte à des styles d’écriture très divers, tout en s’étant fixé l’objectif de servir une idée non défaitiste de la poésie. La revue est un lieu de « rencontres ». Rencontres intellectuelles et nourries de débats, parfois assez vifs. Notre conseil de rédaction peut être aussi un lieu d’affrontements amicaux, où aucun dogme ne triomphe. L’« idée non défaitiste » dont je parle (le « défaitisme » consistant à proclamer urbi et orbi la « mort » de la poésie ou sa disqualification) nécessite-t-elle d’être explicitée ? J’entends « idée » dans un sens presque kantien de régulation de la pensée ou de guide psychologique. Nous n’ignorons pas que tout peut – ou devrait – entrer dans le champ de la poésie : ce qui est le plus trash (mais je renonce à traduire le mot) y a également son droit de cité ; ainsi des lacs de sang ou de merde dans « L’Enfer » de Dante. Il n’empêche et je peux – sans doute trop facilement ! – m’appuyer sur l’exemple invoqué : la ligne d’horizon du poème sera de toutes façons ailleurs, relevée pour amorcer la perspective d’un sens. Nous ne sommes cependant les servants d’aucune « religion » en la matière, d’aucune option de transcendance. De ce point de vue, mais dans une acception seulement littéraire, nous avons le droit de nous proclamer laïques, selon le sens que devrait toujours conserver ce mot, celui d’une tolérance active, décidée à accepter – et dans notre cas à faire connaître – le meilleur de ce à quoi nous avons accès dans la production contemporaine de poésie. Je sais bien ce que la notion de « meilleur » comporte de vague et de faible. Si je m’interroge sur ce qui me touche le plus en poésie et, certes, je ne parle pas ici pour les autres phœniciens, quoique je ne craigne pas d’être désavoué par eux, je vois que le poème (ou l’ensemble dans lequel il prend place) comporte une certaine aura métaphysique, celle, précisément, qui m’offre la présomption d’un sens, y compris par la confrontation avec son contraire, le surgissement du non-sens – que l’humour, par exemple, a la capacité de révéler. Un récent colloque à Paris autour du poète italien Eugenio De Signoribus* m’a convaincu du caractère sacrificiel de sa quête. Sa poésie dénonciatrice de nos turpitudes fréquente des gouffres, des trous noirs de la sensibilité et des impensés d’aujourd’hui. Elle n’en est pas moins fondée à espérer quelque surgissement de lumière, comme il l’a affirmé dans une discussion.
Je reprends cette réflexion après la tragédie du 13 novembre. Si la réalité se creuse sous nos pieds d’un abîme de non-sens, si la politique évolue vers un durcissement aux conséquences encore imprévisibles, la poésie – à cette croisée de chemins – me semble devoir assumer un rôle éthique que d’aucuns avaient pu juger secondaire… Elle sera le refuge de la liberté d’expression dégagée de tout dogme et la seule en capacité de conserver sa signification à la notion de fraternité entre les hommes.
*Deux livres d’Eugenio De Signoribus sont actuellement accessibles en français : La Ronde des convers, chez Verdier (traduction de Martin Rueff) ; Maisons perdues, éditions La Feugraie (traduit par moi-même).


S. H. : Phœnix : à la fois une revue méditerranéenne et internationale ?

A. U. : La question contient sa réponse. Notre ancrage méditerranéen et plus particulièrement marseillais nous fait un devoir d’examiner (et de faire paraître, s’ils nous conviennent) les textes que nous envoient les auteurs de notre région, ou de notre ville. Mais nous ne les privilégions pas ; il n’y a pas de dérogations en leur faveur par rapport aux poètes venus d’autres horizons de la francophonie, c’est-à-dire, aussi et souvent, de pays étrangers : nommons en vrac, et sans vouloir être exhaustifs, la Belgique, la Suisse, le Canada, l’Algérie, le Maroc, Israël… C’est déjà répondre à la deuxième partie de votre question. Cependant les « Voix d’ailleurs » - autres que parlant français – ont un traitement spécial, puisque leurs poèmes sont donnés en langue originale et en traduction. Nous avons ainsi publié des textes en anglais, italien, espagnol, allemand, tibétain, japonais, norvégien, tchèque… mais aussi en occitan. De même que notre « Partage des voix » francophones peut intégrer des poètes étrangers - et, d’autre part, le Prix Léon-Gabriel Gros de poésie couronnait un poète italien en 2013, une poète roumaine en 2014 – nos « Voix d’ailleurs » peuvent être « d’ici » au sens local ou national du terme (poésie occitane, poésie corse…)


S. H. : Phœnix, c’est donc aussi une maison d’édition, puisque vous publiez les manuscrits couronnés par le Prix Léon Gabriel Gros.

A. U. : L’idée initiale du Prix Léon-Gabriel Gros procédait aussi du souhait de rappeler le prix Jean Malrieu, qui avait beaucoup fait pour la réputation de la revue SUD. Le nombre de candidatures à notre prix LGG s’est stabilisé depuis deux ans autour d’une vingtaine. Nous pensons cependant que cette « édition », comme vous la nommez, n’est pas, ou n’est plus, le meilleur moyen d’acquérir de nouveaux lecteurs ou de retenir nos abonnés. Un souci de gestion nous pousse à en abandonner la formule. Le prix a été décerné pour 2015 et pour la dernière fois à Valérie Huet, qui vit à La Rochelle ; ce numéro 20 paraîtra au début de l’année 2016. Un cycle s’achève, un autre commence. Le 4ème numéro de chaque cycle annuel – indexé sur les saisons plutôt que sur l’année civile – affichera pourtant certaines différences avec les trois premiers. Mais je ne peux encore révéler lesquelles.
À terme nous voudrions être en mesure d’éditer des recueils en dehors de la revue. Comme le faisait jadis SUD.


S. H. : Qu’est-ce qui vous guide pour décider des dossiers, des entretiens ?

A. U. : Il s’agit de proposer au bon moment, à tel auteur de notre connaissance, ce qui peut nous être mutuellement profitable. Nous avons envie de mieux connaître des poètes qui n’ont pas encore acquis la très grande notoriété mais dont le nom parle déjà à la conscience de lecteurs avertis, tandis que leur œuvre ne paraît pas encore très répandue. On pourrait m’objecter sans doute que Philippe Jaccottet (dans le n°9) n’avait nul besoin que l’on fît encore grandir sa réputation. Mais le poète, en me confiant un carnet de notes prises « sur le vif » de ses voyages en Andalousie et en Grèce, nous a permis de mieux comprendre un processus de création qui allait aboutir au très beau Cristal et fumée édité chez Fata Morgana. L’article de Jean-Luc Steinmetz est à ce titre exemplaire. Le thème envisagé pour ce dossier devenait donc celui de l’aspect le moins connu du travail de l’écrivain, celui de ses récits de voyage. Nous aurions dû en avertir le public par une première de couverture plus éloquente à ce propos. Je regrette de n’avoir pas travaillé assez notre communication dans ce sens. Mais le numéro continue à se vendre, notamment par correspondance.
La décision de composer un dossier procède en fait de nos rencontres et connaissances individuelles. Chaque membre du conseil de rédaction est appelé à donner son avis sur l’opportunité d’« inviter » tel auteur ou de verser des poèmes reçus dans un « Partage des voix ». Au sujet de cette dernière rubrique, je puis me targuer qu’aucun critère de notoriété ne fait pencher notre balance. Nous publions donc beaucoup de voix nouvelles à travers lesquelles il faut pourtant que nous ayons reconnu un vrai talent. La discussion est parfois âpre entre nous, selon l’étalonnage de nos sensibilités. Cette fonction de « découvreurs » est peut-être la plus passionnante de toutes celles qu’offre la revue à ceux qui la font vivre.


S. H. : Principales caractéristique(s) et qualité(s) de Phœnix ?

A. U. : Je vais résumer, puisque j’ai plus ou moins déjà abordé ce sujet. La revue sert la cause de la poésie à travers ses acteurs (ou ses actants) d’aujourd’hui. Elle ne refuse pas la « prose », laquelle relève aussi d’une « poétique » (comme cela ressort dans notre rubrique « Sporades », laquelle n’exclut pas d’intégrer aussi des poèmes). Elle comporte des notes faisant état de nos émotions esthétiques, de nos découvertes littéraires variées (poésie, récits, romans, essais, textes de théâtre…). Nous pensons que cette diversité est une de nos richesses.
La revue semble appréciée pour sa densité et sa tenue, mais elle n’excède pas 160 pages. Sa relative « légèreté » est aussi un atout, me semble-t-il. Les « poids lourds » que sont Conférence, Fario ou Il particolare (marseillais aussi) nous impressionnent par leur qualité mais ne paraissent au mieux qu’un fois par an. En ce qui concerne notre production annuelle de plus de 600 pages de textes, elle se répartit sur quatre numéros…


S. H. : Qu’apporte-t-elle de complémentaire dans le paysage actuel des revues ?

A. U. : Ne les connaissant pas toutes, je puis difficilement répondre. D’une façon générale, ce sont plutôt les « autres » qui me diront ce que je suis, ce que nous sommes… Nous espérons, bien sûr, représenter quelque chose dans le paysage contemporain des revues. Elles ne sont d’ailleurs pas si nombreuses, de sorte que nous n’avons pas l’impression que Phœnix usurpe une place indue ou qu’elle soit menacée de la perdre sous l’effet d’une rivalité implacable. Participant, de 2004 et 2007, aux travaux de la Commission Poésie du Centre National du Livre, et aujourd’hui exposant Phœnix, tantôt au Salon de la revue tantôt au Marché de la poésie, j’ai pu constater que nombre de revues ont une base régionale ou parisienne clairement identifiée, ce qui donne souvent lieu à des manifestations (lectures, festivals du livre, colloques) parmi l’aire géographique où elles sont nées. Ce qui distinguerait notre revue, ce serait de ne guère bénéficier d’un ancrage local (malgré une subvention reçue de la Région PACA et une fabrication matérielle entièrement assumée à Marseille) mais de s’être découvert d’emblée une vocation nationale (et internationale de surcroît), dans le droit fil des revues dont nous tâchons de prolonger l’héritage (depuis les fameux Cahiers du Sud puis SUD).


S. H. : Vu le nombre de pages consacré aux recensions, l’on peut qualifier Phœnix de revue conviviale. Diriez-vous que cet esprit généreux fait de Phœnix une revue au service de la littérature contemporaine ?

A. U. : Il est vrai qu’il nous arrive même de rendre compte du travail des autres revues éventuellement concurrentes… Malgré leur nombre, nos recensions ne suffisent cependant pas à « écluser » les arrivées pluri-hebdomadaires des recueils de poésie à notre adresse. À chacun de nos conseils de rédaction je propose aux membres d’emporter ce qui les intéresse. J’ai instauré depuis quelques numéros une rubrique, « Accusés de réception », destinée à remercier les éditeurs de ces livres – comme à les faire patienter, pour la recension dans un numéro ultérieur, quand l’un de nous aura trouvé le temps de l’écrire. Ce travail collectif a le grand intérêt de nous mettre en contact avec des œuvres très diverses dans les différents genres littéraires, où la poésie a de fait une manière de priorité.


S. H. : La devise de Phœnix ?

A. U. : Ce serait la courte phrase de Léon-Gabriel Gros, tirée de son recueil éponyme, en épigraphe de chacun des éditoriaux : « Phœnix, voici le jour ! » C’est aussi une façon de refuser ce qui est mortifère et ténébreux dans le nihilisme contemporain, lorsqu’il cesse de stimuler la recherche et favorise le « défaitisme » que j’évoquais au début de notre entretien.


S. H. : Qui sont vos auteurs favoris en prose, et vos poètes préférés, André Ughetto ?

A. U. : J’aime quand un auteur m’apprend quelque chose sur le monde ou sur moi-même. J’ai nourri jadis une grande passion pour l’œuvre de Stendhal – mais aussi de Balzac, de Flaubert, de Zola, bref de tous les romanciers du XIXe devenus autant de « classiques ». Je vibre encore lorsque je pense à l’épopée hugolienne des Travailleurs de la mer. Lors de ma trentième année, j’ai lu toute La recherche de Proust. Je suis resté depuis mon adolescence un admirateur de Camus, grand poète en prose. Ma passion pour Giono, qui me saisit un peu plus tard, ne s’éteint pas, dès que je reprends un de ses romans ou de ses essais (comme Le poids du ciel). La « petite musique » de Modiano me charme moins que le travail de Quignard et sa puissance d’investigation psychanalytique ou historique. Je lis dès parution tous les livres de Paul Veyne, que j’ai eu la chance de fréquenter un peu lorsqu’il s’intéressait à la poésie de René Char. Je suis assidûment la série des « Bâtisseurs du ciel » développée par notre ami Jean-Pierre Luminet : je recommande la lecture de son dernier « roman scientifique », Ulug Beg, l’Astronome de Samarcande, dont l’action qui se déroule au XVe siècle sur plusieurs générations, peut nous apprendre beaucoup sur le terrorisme aujourd’hui. Dans mon champ de vision actuel j’attache une grande importance aux essais de Roberto Calasso, comme, il y a quelques années, aux ouvrages de René Girard, que j’avais rencontré chez sa sœur professeur de mathématiques à Marseille.
Mes deux astres poétiques initiaux sont René Char et Philippe Jaccottet : natif de l’Isle-sur-la Sorgue, j’ai fréquenté pendant seize ans le premier (jusqu’à me brouiller avec lui) et je rends encore visite au second, que je voyais souvent lorsque, dans les années 70, j’étais professeur au lycée de Valréas, ville distante de Grignan d’une dizaine de kilomètres. J’ai défini un jour ces deux poètes comme opposés et complémentaires, tels le Yang et le Yin de la cosmologie chinoise. Faire une liste de mes découvertes capitales en matière de poésie, ce serait dresser un catalogue forcément incomplet. Je peux simplement affirmer que les animateurs et les auteurs de la revue SUD m’ont révélé, à partir de 1975 environ, ce qu’était le bouillonnement poétique moderne. Avec Char, j’avais beaucoup parlé de Rimbaud, de Hugo, de Mallarmé, tandis que Jaccottet pratiquait pour moi des ouvertures en direction de Bonnefoy, de Ponge et d’autres poètes publiés dans les revues Argile, ou Les Belles Lettres genevoises. Désormais, à travers SUD, je rencontrais des poètes de passage quand ce n’était pas de proximité. Mes amis Yves Broussard, Jacques Lovichi et Jean-Max Tixier traitaient à tu et à toi avec des personnages devenus assez illustres à mes yeux. Mais je n’essayais d’imiter personne. Pendant quelques années, c’est le cinéma pratiqué en semi amateur qui sollicita mes ardeurs créatives. Mais la poésie refoulée fit son retour par le biais de la traduction, lorsqu’un éditeur de l’Isle-sur-la Sorgue – Christian Guilleau, prématurément décédé – me proposa de traduire une partie du Canzoniere de Pétrarque.


S. H. : Sur quels projets personnels travaillez-vous en ce moment ?

A. U. : Tout d’abord j’ai le devoir de faire connaître un recueil que je viens de faire paraître chez un éditeur marseillais, Ubik, dont c’est le premier livre de poésie ; j’organise dans les librairies qui m’y invitent des lectures-signatures de mon Édifices des nuages, mon cinquième recueil (parmi lesquels je compte deux publications relais entièrement refondues dans les deux cents pages de ce dernier). Pour le même éditeur je prépare l’édition d’une pièce de théâtre, écrite par l’italienne Maura Del Serra sur Simone Weil. Dans la première scène est évoquée sa mort, en 1943, en Angleterre. L’auteur relate les rencontres importantes et le réseau d’amitiés intellectuelles suscitées par la philosophe durant sa courte vie. Le livre confrontera ce que l’on sait ou croit savoir de son histoire réelle, de ses idées, de leur influence, et ce qu’en dit la pièce. Publication espérée vers la fin 2016.
D’autre part j’écris aussi ma quatrième pièce de théâtre historique, après Cinq entretiens avec Pétrarque (retraçant la vie du poète), éditée à Paris chez L’Amandier en 2013, Pauvres Vaudois du Luberon (sur le massacre perpétré contre la secte religieuse des disciples du Lyonnais Pierre Valdo, aux limites de la Provence et du Comtat Venaissin en 1545, vers la fin du règne de François 1er), et Jeanne vendit alors Avignon à son Pape (retraçant l’existence tumultueuse d’une reine de Naples, également comtesse de Provence, issue de la famille des Angevins qui avaient instauré leur pouvoir très contesté sur le Royaume des Deux Siciles). L’élaboration de chacune de ces pièces, représentées devant des publics vauclusiens lointainement concernés par leurs sujets, a réclamé au préalable une bonne documentation. La prochaine exige aussi que j’évacue, au profit d’une certaine interprétation historique, la légende créée autour du souvenir du Roi René, dont la dernière capitale fut Aix en Provence.
Voilà, vous savez tout. Mais la priorité de mes engagements demeure pour l’animation et la perpétuation de la revue Phœnix au sujet de laquelle je vous remercie de m’avoir interrogé.

Voir aussi la page consacrée à la poésie d’André Ughetto.


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