Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Perrine Le Querrec

samedi 28 septembre 2013, par Cécile Guivarch

Extrait de Chasteté


Cette histoire commence
derrière l’œil
dans les zones de souvenirs sensibles
confusion des genres
profusion des sexes
agenouillée
devant moi l’X
ou l’Y à portée
de bouche l’insulte
l’outrage l’hommage
langue luit
langue lape
languir

Petite fille sent l’urine
il la renifle
elle, sort l’enfant de sa cage
quand les autres publiquent
quand l’enfant publique

La toilette les coups de gant rêche
dans la nuque sous les bras
son visage dans le miroir
efface-moi
ses mots durs – sa langue de violence
la toilette et la ville où elle doit
si fort s’adapter – nous sommes à découvert
ici on la regarde on nous regarde
elle est bien obligée puisque je suis encore
vivante – toujours vivante
de me laver de me sortir de m’habiller

La suite de sa folie
ses vêtements cousus à même moi
ces peaux de honte
portées haut-le-cœur
moqueries harcelées
se battre chaque jour
dans la cour les coups
j’aurais pu mourir aux jeux
et pourquoi pas j’y ai souvent pensé mais
ces petites bourgeoises sentent bon le savon
le frais les demeures grandes ouvertes où
prolifèrent merdes et secrets attends
que ça explose tu verras

J’attends qu’elles explosent
rend coup pour coup.

Trouve l’angle mort
où personne ne te délogera
ne verra ton armure casque
de plomb cotte de
mailles ressemblant à s’y
méprendre à ce qu’elle
barbèle directement sur ta peau
avec ses fils de fer et aucun
pli pour s’abriter

Dans ma bouche entre les murs
tout s’affole les mots les sens
les alertes les fêlures
et surtout comment
faire, que dois-je penser, dire,
taire ? j’apprends
me transforme en calque
sans épaisseur transparente
je reproduis suffit d’appuyer
un peu fort

Ma mémoire méandre m’égare
dans l’affolement dur
des strates de silence brut ça vient
comme un impact dans le
brouillard continu de la vie
une odeur une madeleine
un trou une tripe une trempe
et ça déboule en resserrant
les pierres et en te tassant
bien dans l’angle en te tranchant
bien les veines en t’acculant
bien contre le mur en t’arrachant
bien le cœur en te tapant
bien sur la tête en te liant
bien les mains en t’étouffant
bien les poumons en t’écartant
bien les jambes en te cisaillant
bien les nerfs en te supprimant
bien. Bel et bien. Totalement bien.
Peut mieux faire. Se déconcentre.
Ne tient pas droite. On attend mieux.

Je ne cherche pas le paradis
mon p’tit coin d’enfer me sied
le fond de l’air est
noir et vibre de murmures
terrifiants concentriques autour
de mon corps jeté
au milieu de l’étang
on oublie les morts comme
les fleurs fanées et les enfants dans
les placards enfermés

Il faut l’esprit bruyamment occupé pour
ne pas entendre cette porte là, ce silence-là.

Nous habitions l’appartement des Cris-la-Nuit
ne demande rien sur
la cicatrice au front
ni les pourquoi
quand les pas derrière parfois devant
me transforment
en kilos de pierres immobiles
ruines et catastrophes naturelles
jalonnent ma route
ça passe aussi vite qu’un
boomerang j’ai toujours su
me plier selon les angles les
plus insolites


Mini entretien avec Cécile Guivarch

D’où vient l’écriture pour toi ?
Des marges.

Comment travailles-tu tes écrits ?
Pour la poésie, c’est un chant intérieur. Il me faut être attentive, disponible. Accepter d’être habitée.
La prose me demande plus de temps. Je dois trouver l’équilibre entre les médiums : l’archive, l’image, le mot. Trouver l’équilibre, trouver ma place, vivre le doute, avec le doute, des semaines, des mois, peser les mots, les phrases. Ecrire et soustraire. La concision, la précision, le poids, le son, le volume de chaque mot. Ajuster.

Quelle est ta bibliothèque idéale ?
Elle ne tient pas sur des étagères. Elle est dans les villes, sur le trottoir, dans les musées, les ateliers, sur scène. Pour ce qui est des livres, des livres de ma vie, j’en parlerai avant de mourir.

Fouiller dans les archives, le travail de recherche dans les bibliothèques, etc, en quoi cela t’apporte pour l’écriture ?
Les bibliothèques sont des m3 de silence. J’ai le goût de l’archive et du silence, deux matériaux indispensables à mon travail.
Dans la recherche, j’apprends, je quête, je rencontre les autres, et souvent, un peu plus loin, je me rencontre.
Le voyage de l’archive à ma phrase, des documents au mot, fait émerger ma pensée.


Bio-bibliographie
Née à Paris en 68. Y vit, y travaille, y écrit.

Silence je me noie, Derrière la salle de bains, 2013
Jeanne L’Étang, Bruit Blanc, avril 2013
Le Plancher, Les doigts dans la prose, mars 2013
De la guerre , Derrière la salle de bains, 2013
Traverser le parc (collection Dessert) éd. Les Carnets du Dessert de Lune, 2013
No control, Derrière la salle de bains, 2012
Bec & Ongles, Les Carnets du Dessert de Lune, 2011
Coups de ciseaux, Les Carnets du Dessert de Lune, 2007

(Photo : copyright Isabelle Vaillant)


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