Terre à ciel
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Patrick Le Divenah

dimanche 15 janvier 2017, par Cécile Guivarch

ECARTS (extrait de D’Ecarts en Ports, inédit)


(1)

________

partant il y aurait beaucoup à dire
trop peut-être ?
alors prendre son
parti

absence

en faire quelque chose
avec la main un peu de souffle
ne pas vendre avant d’avoir sué
un peu
sinon accepter d’autres
________ taire la superbe
savoir ce que l’on sait
________ reconquérir

au fond de la poche un peu de poussière alors
la main palpe
s’accrochent les doigts
chacun
sa
poussière

________
________

(2)

________

ça peut se passer entre le ré et le mi bémol
l’espace est mince
à (tâtons

___ percer le secret de l’infime
écart
l’horizon immarcescible d’un indocile chant
apyre
une fois rencontré l’indi/cible
(à) quoi viser ?

________
________

(3)

________

dès la première lettre du mot scripté
l’infini possible
des milliers d’autres lettres dérivant la pensée vers
le hasard du je(u)

vertige du coup de dé

________
________

(4)

________

entrer dans la gorge
gratter les stalactites
racler sarcler
gratter râper (râpeur de gorge
____ instrument à cordes
impossibles accords

laisser parler la bête

ça hurle dans le palais
____ de l’avaleur de sabres
désormais désarmé

________
________

(5)

____

couché le sexe en garde
guetteur d’horizon
avant l’aurore tout se joue
sexe en joue
le jour fait feu
____ trop tard


IV DEPORTS

(1)

________

corps désigné
mis à l’écart
mis à l’escarre

saigné
éventré à l’hapchot comme
un vulgaire pin qu’on incise

corps biffé d’un trait
de sabre

balayé de la patte par
le squelette d’un chien errant
infidèle

________
________

(2)

________

mo(r)ts en dérive
oiseaux de passage non identifiés
ballots de convoitise
orphelins en mal de reconnaissance
proies errantes
sans étymo/logi(e)s

________
________

(3)

________

en voies d’eau
damnés cramponnés au mat du navire en déglingue
pantins des flots qui ricochent
renvoyés de l’un à l’autre comme balle
maigre palanquée de fardeaux agrippée à son églingue

en voie d’être
anéantis de nuit et d’oubli
par les déports de l’Occident
nous nous dé/battrons jusqu’à l’aurore
comme gousses
affolées d’éclore


Entretien avec Clara Regy

« L’écriture » est-elle née à un moment précis de ta vie ? Et as-tu ce que l’on pourrait nommer des « rituels » ?

Mes seuls rituels sont liés à mon enfance, et j’y tiens. Pour ce qui est de l’écriture, c’est exactement l’inverse : j’ai besoin d’inattendu, de coups de tête – travailler dans l’urgence, dirait Van Gogh. Ce qui m’amuse, c’est de m’apercevoir que j’épuise une veine pendant un certain temps où je ne peux m’arrêter d’écrire, généralement ça va jusqu’à la centaine, au moins dans le domaine du court (nouvelles, aphorismes, haïkus, chansons…), puis ça s’arrête soudain, tout comme pour mes créations plasticiennes. Souvent ça se passe au corps-à-corps, en combat de boxe contre les mots, mais aussi contre la pente facile. Ensuite, il faut patienter, prendre du recul, mettre le texte en perspective, laisser reposer la pâte, alléger, saler ou sucrer, éliminer les graisses… Quant aux débuts, ils remontent à l’adolescence, alors que je n’avais encore rien à dire…

Que signifie le terme « engagé », pour toi qui abordes le monde, la vie, par de multiples formes d’écriture ?

Un terme dont je me méfie, une étiquette, un couloir dans lequel tu te gares et où on t’enferme aussitôt. Mais surtout, dans bien des cas, une complaisance. L’engagement demande sincérité et risque, pas la facilité d’un beau lamento sur les victimes ou d’un grand hurlement avec les autres loups, contre les bourreaux – sans parler du caractère équivoque de l’enrichissement éventuel grâce aux beaux textes publiés, proclamés, tout comme aux belles œuvres artistiques vendues à haut prix mais à bas risque. Le seul engagement que j’admire, c’est celui des écrivains qui prennent de vrais risques lorsqu’ils publient leurs textes, au lieu d’augmenter par là leur renom dans les cercles littéraires ; c’est celui, aussi, de ceux dont la main qui écrit est également celle qui cogne, au risque d’être coupée. En revanche, au sens large du terme, je conçois la poésie comme un engagement permanent face à la vie, au monde, aux questions fondamentales qui nous hantent. Et par ailleurs, je fuis tout autant la poésie lyrique, asservie au Je et au chant de la Nature (il est tout de même incroyable que les thématiques poétiques les plus courantes soient encore celles des arbres, de la mer et du vent, un siècle après la modernité d’Apollinaire – et déjà celle de Baudelaire).

Il t’arrive souvent de parler de mise en page, de mise en espace, quelles valeurs essentielles leur confères-tu ?

C’est peut-être parce que je suis aussi artiste, plasticien, que la mise en page me paraît très importante en poésie, elle est une démarche essentielle qui unit le sens et sa mise en scène, qui fait intervenir beaucoup d’éléments : polices, corps, choix entre romain et italique, gras ou maigre, majuscules ou minuscules, mais aussi tout ce qui permet de ponctuer ou, au contraire, de ne pas ponctuer, et dans ce cas le rôle des espaces, des blancs, est primordial – c’est d’ailleurs le blanc qui permet de définir ce qu’est le vers, beaucoup plus que toute autre définition abstraite. Tout cela est une affaire de rythme, de composition complexe puisqu’elle relève de l’architecture, de l’art graphique et de la musique.

Quels auteurs et artistes te sont indispensables au quotidien ?

Aucun. Je suis plus attaché à certaines œuvres qu’à la totalité de la production de tel ou tel auteur ou artiste. Et puis cela évolue selon les circonstances, les moments, les humeurs… Même si on a des préférences, on varie souvent de musique selon ses états d’âme, n’est-ce pas, ou selon qu’on est seul ou avec d’autres, par exemple. Je relis tout de même assez souvent Noces, de Camus, qui selon moi est un recueil de poèmes en prose, sans doute parce que ça m’éveille quelque chose, ça remue en profondeur et sur plusieurs registres. Sinon, les Caisses de Christophe Tarkos, qui m’ont soudainement marqué, dès la première lecture, et puis, de Chantal Dupuy-Dunier, Clavicule des marges, ainsi que Celle. Oui, c’est vrai, tiens, en voilà deux dont je ne me lasse pas – mais je les ai découverts récemment ! Par ailleurs, il y a quelques atmosphères qui me poursuivent et auxquelles je retourne de temps à autre, par exemple chez Follain ou Tardieu, ou Gherasim Luca et ses jeux si habiles avec la langue.

Et pour terminer, quels sont les mots ou les phrases qui illustreraient, selon toi, ce qui se cache derrière... la poésie ?

Plus encore que ce qui concerne le vers, le concept de poésie est certainement celui qui a fait couler le plus d’encre chez les poètes. Mieux vaut donc s’abstenir d’ajouter son petit cours au grand fleuve, faisons plutôt appel, lâchement, à une poète (sic, oui oui) qui a exprimé avec tant de justesse une approche de la poésie que je partage entièrement.
« (…) La poésie est ce qui montre que la langue peut devenir parole, c’est-à-dire symbolisation du monde dans une chair singulière qui tout à coup l’éprouve et le manifeste, (…) elle donne au lecteur qui, en retour, éprouve sa propre singularité à lui. (…) [la poésie] renvoie le langage humain à sa fonction et à sa dignité, qui est de nommer le monde et de le prendre en charge. (…) La parole, ça met debout. »*
C’est beau et bien dit, non ? Difficile – pour moi en tout cas – de reprendre la parole après ça. Vous tenez vraiment à un mot personnel pour conclure ? Alors disons : debout, oui, debout et nu. Le poète doit se dépouiller, plutôt que se revêtir, il lui faut aller vers la nudité. Peut-être même n’y a-t-il pas besoin d’être poète pour suivre cet exemple…

* Claudine Bohi, in revue Décharge, n°160


De sang breton, de naissance angevine, d’habitat parisien.
Bigame, car aime autant le mot que l’image. D’où les associations parfois, dans des textes ou des collages. Aspiré par le souffle, inspiré par la spirale, l’absurde, la poésie des sciences, et bien d’autres choses encore, avec passion.
Publié dans une trentaine de revues, dont l’Intranquille, Passage d’encres, Moebius (Québec), Verso, N47, Décharge, Traversées (Belgique), Diérèse, Poésie première, les Carnets d’Eucharis, Phoenix… et d’autres en ligne (Sitaudis, Recours au poème, Incertain regard, etc.).
Edité chez Passage d’encres, L’Echappée belle, Gros Textes, p.i.sage intérieur, La Tête à l’envers, La Lucarne des écrivains et dans des ouvrages collectifs (Henry, Lilo, classiques Garnier prochainement…). Rubrique dans inks-passagedencres (cf. Les mots la langue : Par ici la bonne soupe ; et cf. Critique : Chefs-d’œuvre derechef).
Collagiste dessinateur (illustration de couvertures et de diverses revues).


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