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Márcia Marques-Rambourg

dimanche 23 avril 2017, par Cécile Guivarch

De la Résistance Mélancolique Supérieure

____________________________________ Le flux est discontinu.

La peau est discontinue. Je marche :

dissonante dans tes pores ici dans tes nœuds ici tu vis parce que ta vie est la trace des mots & des plis – profonds – de tes nuages. tu cries à cette hauteur-là. tu t’écris de loin & tu vois de loin : tu ne vis que pour vivre par terre à cette hauteur-là pour décrire ton semblable haut en toi : l’arbre de tes racines. l’Autre, la feuille étrange. l’encre qui écrit un corps réécrit le corps en lui-même. l’encre - l’écriture saine - se décrit elle-même dans les failles du corps ; et tu vis. tu es faite pour supporter la douleur, pour écrire le corps féminin du temps : les nuages ta douleur.

Tu es faite pour tordre les orties de la plaine. tu es.

apparemment automatiquement supérieure à ta peine.

à ton propre corps, à tous les corps. (tes pieds furent conçus pour te supporter). tu vis.

tu habites l’Axe-Mélancolique-Supérieur. et tu es plus haute & plus forte que ta Ville :

Même

s’il y eut ce temps aquatique – l’asphyxie du doute – ce temps de la marque du temps – celui du milieu – le manque le vide celui du moindre espace du temps étrange d’un amour étrange ( de l’amour du corps jeté dans l’eau )

du temps fracturé ;

du temps de la marche de la chute qui tombe amoureuse des pieds enchâssés qui marchent sur place,

Ainsi

je mangeais (depuis l’Axe)

les formes du vide

je voyais (depuis l’Axe)

la vie de la marche

je marchais cette marche

je me riais de la Mélancolie Néfaste

(depuis l’Axe) j’étais plus haut que lui

A côté du Lac, qui surplombait l’Axe,

cette faille subtile cette feuille abrupte

ce manque d’esprit

cette chose dissonante / cette faiblesse / en cette chambre assonante de notes bilabiales / de lettres ouvertes bilabiales

& jamais

je ne l’aimais sans Aimer :

je me reposais sur

l’allégresse du regard deux fois fait ainsi réveil joie immobile pour deux secondes seulement

l’improbable ivresse de l’immobilité du corps éveillé à deux seulement : encastrés & invincibles

& je plongeais en

cette chose inhabitée, en

ce livre vidé de monde

sans cesse mille mondes plusieurs fois vides

& je créais un état-Poème :

dans une ville figée

Moi

supérieure aux corps de l’Axe puisque

Nous étions

cette chose terrible :

l’absurdité de l’Axe Commun

commun aux amours du vent,

commun aux spectateurs du voyage

un flux discontinu

une peau discontinue

un verbe, une femme

dissonants dans nos pores ici dans nos nœuds ici dans les traces des traces des plis de nous. nous étions l’encre bon - l’écriture saine qui se décrit elle-même dans les failles du corps ; et nous vivions. nous sommes faits pour

& tu es faite pour rire des chemins de plomb. faite pour tordre les orties de la plaine. tu es. apparemment automatiquement supérieure. à ta peine. tu es. plus haute & plus forte que sa Ville :


Entretien avec Clara Regy

Peux-tu nous dire comment l’écriture est arrivée à toi et en quelle(s) langue(s) ?

C’est une question délicieuse, qui m’a fait beaucoup réfléchir et que j’aurais presque modifiée : « Ecriture », comme Monde, territoire, comme catégorie, ou allégorie, en somme, quelque chose qui existe, qui pré-existe, comme quelqu’un qui fait place, qui fait corps...
Je ne saurais déterminer, avec précision ou clairvoyance, du moins, la façon dont l’écriture est arrivée à moi. Je pense que j’avais en moi cette volonté désespérée de conter, de libérer une voix, mais une voix sans langue, une pulsion seulement – étrangère de nulle part – , une pulsion d’ images et de formes. Enfants, nous avons cette pulsion pré-langagière, cette force originelle, amorphe au départ, qui se modèle au fur et à mesure que nous commençons à parler [dans] une langue première, une langue capable de nous faire exister dans le monde, et de l’appréhender. À l’image d’un fleuve, je crée ainsi mes poèmes selon les langues « amorphes » ressenties d’abord, et découvertes, rencontrées, au fil du temps : je longe leurs terres, poursuis leurs rythmes propres. C’est comme vivre plusieurs fois, être partout ; « balbutier » un texte avec plusieurs argiles. Le français et le portugais brésilien sont immanquablement deux langues poétiques dans mon quotidien, puisqu’ils créent des formes nouvelles sans cesse. Dans mon écriture, ces deux langues constituent un matériau méta poétique puisqu’il m’arrive d’analyser, d’une certaine manière, leurs manières d’exister et de me faire exister en elles.
Je puis dire, ainsi, que l’écriture est arrivée à moi comme un exercice double embrassant un besoin de montrer ce que Je vois/t ( cette montagne-là-bas-immense-qui-borde-le-lac, ce « je vois ce que nul ne peut voir ») en plusieurs langues, et ce que le texte, seul, peut faire ; ce dont il est capable. Ce dont la Poésie est capable. C’est un exercice qui se meut continuellement, qui mue irrévocablement en sa forme aussi ; une perception poétique a-verbale, qui joue avec les stades d’une langue, qui montre le « ventre » d’un poème. L’écriture m’est alors arrivée comme un exercice de « douleur », un déplacement corporel d’un entre-lieux, que je devais dire. L’exil, la distance, l’entre-deux-langues formaient en moi des images-racines éradiquées et aimées, à la fois. L’écriture, plus particulièrement la Poésie - que j’aime appeler « ex-criture » (je me réfère au concept, si présent dans mes textes, de corps inscrit / corps excrit de Jean-Luc Nancy dans Corpus)-, elle est arrivée ainsi lentement, grossissant comme un fleuve, calme et affamée d’espace. Car j’avais besoin de parler de ce que je percevais et recevais, avec le Temps, dans ma peau étrangère, mais, par-dessus tout, j’avais besoin de montrer, à la façon déictique d’une enfant qui pointe du doigt une chose qui lui est naturellement saillante, des Mondes, des formes poétiques, des paysages ouverts, la « mesure du Poème ». L’écriture est donc arrivée dans une poésie sans langue, et avec toutes les langues du monde. Dans la recherche d’une forme qui pût être mesure et débordement, je crois...

Tes textes semblent particulièrement marqués par le rythme : une véritable « palpitation », est-ce bien te lire ?

Absolument. Je peux avoir cette préoccupation-là, oui. Dans certains textes, le sens se révèle fertile dans le son de chaque signe, dans la chute phonique (et typographique, parfois) des mots et des vers.

Quels auteurs ont en quelque sorte révélé l’écriture chez toi ?

Un monde à dire ! (rires) João Cabral de Melo Neto (très grand poète brésilien du XXe siècle) m’a beaucoup influencée... Jaccottet, Ponge, Bonnefoy, Pizarnik, Tsvetaïeva, Rilke, Celan, Cioran, Lispector, Pessoa, J-L Nancy (cité plus haut), Hugo, Sylvia Plath, Emily Dickinson me susurrent des choses à l’oreille. Me font lire debout...

Définis la poésie pour toi : attention il ne faut pas utiliser plus de 4 mots. Un jeu...

Besoin viscéral de Mondes.


Márcia Marques-Rambourg est une poète brésilienne d’expression française, portugaise et anglaise, enseignante et traductrice, née à Rio de Janeiro. Collabore régulièrement à plusieurs revues de poésie contemporaine avec des textes poétiques et critiques (Recours au Poème, Haies Vives, La Revue des Ressources, 17 Secondes, Le Zaporogue, Le Capital des Mots, Terre de Femmes, à paraître, Pequena Morte) ; et a été publiée par Leaky Boot Press (Angleterre), Les Editions Derrière la salle de bain, Littérature mineure, Kirographaires, Editora Oficina Raquel (Brésil) et A-Over Editions.


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