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Lus et approuvés (janvier 2017)

dimanche 15 janvier 2017, par Valérie Canat de Chizy

Amandine Marembert, Né sans un cri. Les Arêtes, 2016

Après « Et s’il ne parlait pas », publié en 2013 chez le même éditeur, Amandine Marembert fait paraître « Né sans un cri », au titre beaucoup plus tragique. Elle poursuit l’exploration de la parole silencieuse de son garçon autiste, commencée il y a quelques années avec « Un petit garçon un peu silencieux », paru aux éditions Al Manar. Le recueil est composé de vignettes en prose poétique, l’une en haut, l’autre en bas de la page, et au milieu, un espace blanc, figurant une plage de silence. Ce livre est dédié à son fils, Jasmin, qui porte un nom de fleur, et auquel elle s’adresse, en utilisant le « tu ». Une façon pour elle de tisser un lien de connivence avec son petit garçon différent, d’établir une passerelle, par le biais de la poésie, elle qui aimerait, plus tard, peut-être, lui lire ce livre de poèmes écrit pour lui. Émouvant témoignage d’amour d’une mère à l’égard de son enfant. Amandine Marembert raconte son enfant différent, depuis l’énonciation du diagnostic médical, brutal et assourdissant, jusqu’à son évolution plus récente. Elle dit à la fois la réalité objective, le personnel soignant et éducatif, le quotidien partagé entre l’école, l’hôpital de jour et l’institut médico-éducatif, et le regard subjectif de la mère aimante, l’amour des parents et de la petite sœur, loin des clichés et des étiquettes.

Dire que tu es un enfant autiste ne te définit pas. C’est une étiquette. Tu es notre petit garçon un peu silencieux, venu de la lune. Tu flottes dans un espace constellé de taches de lumière qui te happent et t’empêchent souvent d’être présent au monde.

La poésie permet une approche légère, subtile, elle opère des transmutations, une alchimie qui transforme une réalité difficile en un univers onirique, empli de sensations et de perceptions. Tu as une grâce de danseur qui rejoint les étoiles. Tu pratiques la haute voltige des cerises. Il y a la nature, que l’enfant aime observer attentivement, il y a la fascination du ressac des vagues, les longues contemplations devant la mer. Tu écoutes avec attention le ruisseau qui coule, les oiseaux du jardin, le craquement des feuilles. Les mots respirent, créent une harmonie, ils véhiculent la douceur et l’amour, n’enferment pas l’enfant, le laissent respirer. Le filet du hamac te tresse une voûte de feuilles transparentes. Tu y respires entre les nervures.

Le recueil d’Amandine Marembert a aussi une portée militante, avec le souci de véhiculer la parole très peu partagée de la réalité de l’autisme, y compris la réalité sociale. Car il ne faut pas oublier que peu de moyens sont octroyés par l’État pour prendre en charge les personnes autistes. Peu de personnes savent qu’on offre des pièces délabrées, aux stores cassés, à la moquette poussiéreuse, à ces enfants différents. Pour les parents, il y a aussi la contrainte des trajets en voiture, pour conduire leur enfant dans les différents établissements qui le suivent.

Amandine Marembert parle des peurs de son fils, de ses refus, de ses troubles. Elle dit aussi ce qu’il aime, les caresses, les jeux, le jardin… Elle voudrait effacer la frontière qui se dresse entre lui et le monde. Il faut comprendre la personne avec autisme. Essayer de se mettre à sa place et adopter son point de vue. Elle sème des cailloux de Petit Poucet pour ne pas perdre la trace de Jasmin. Pour le suivre sur son chemin balisé, pour déchiffrer ses énigmes et partager son univers.


Geneviève Raphanël, Temps d’ici et de là-bas. Rougerie, 2016

Geneviève Raphanël nous offre un recueil à la lenteur envoûtante. L’écriture avance au rythme de la marche du cheval, du tintement du grelot, du regard porté sur le paysage. Un paysage en demi-teintes, noir, gris, blanc, comme les photos d’autrefois. Le temps de là-bas n’est pas un temps de couleurs et de joie, mais est le temps d’antan, aux âmes grises. Il y a l’absence, les regrets, ceux qui ne sont plus. Il y a la guerre, peut-être celle de 14-18, les soldats, les morts. Geneviève Raphanël évoque un temps révolu, où l’on entendait le roulement des charrettes, où existaient encore des métiers comme celui de chiffonnier. Si l’ombre plane sur le recueil, il n’en demeure pas moins que celui-ci diffuse une douceur apaisante. Ici, le mouvement est bercement ; ni cris, ni agitation, mais frémissement, tintement. Nous sommes en présence d’infimes manifestations de la vie, une vie en pointillés, celle de la campagne, dans laquelle se manifeste juste ce qui est, dans la nature et le vivant.

À l’entour
des oiseaux taisent
leur rire
bosquets clairsemés
nuages aux guenilles
tremblotantes

Ainsi, on n’attend rien / Du linge sèche sur la corde.

La joie émerge du temps d’ici, celui de l’instant, quand volent / papillons et pétales / blancs. Mais ce temps d’ici n’est-il pas encore celui d’autrefois, revisité ? Ainsi, les temps se superposent, le présent revêt les parures du souvenir. Le souvenir, qui émerge parfois distinctement, comme à la fin du recueil, quand la poète se souvient d’elle, petite.

Un lit blanc. Les montants ont des boules de cuivre qui luisent à la lueur du feu. Lit d’enfant qui dure, qui est passé de chambre en chambre, qui a traversé le temps, on dirait.

Boules de neige, boules de feu, boules de cuivre qui étincellent à la clarté des flammes.

Je m’agrippe aux barreaux. Je veux voir la neige tomber.

[…]

On cherche le plus vieux souvenir.

Valérie Canat de Chizy


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