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Lectures d’hiver, par Mélanie Leblanc

dimanche 15 janvier 2017, par Mélanie Leblanc

  • Limite, Antoine Emaz, Tarabuste

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Limite est un livre attendu. Ces dernières années sont parues uniquement des anthologies et des notes d’Antoine Emaz, parmi lesquelles Flaques, chez Centrifuge, livre dans lequel on pouvait lire à propos de la publication de notes : « Sans doute, la masse des poèmes, établie, et leur possible extinction présente, me poussent à cela. Mais pas seulement. C’est développer un autre rapport à la page, comme d’une autre nature, moins sacralisée peut-être. Rejoindre, toujours rejoindre. » Déjà la « possible extinction » du poème, qui est l’une des questions qui tend l’écriture de Limite. Déjà une porosité des genres, les notes faisant partie de l’œuvre d’Emaz, à l’instar de Jaccottet. Le geste d’écrire qui les unit rappelle la comparaison de Celan entre le poème et « une poignée de main ».
Avec Limite, les frontières entre les genres deviennent plus floues encore. Les poèmes centraux, qui occupent la majeure partie du livre, sont datés, comme des notes prises pendant l’épreuve. L’écriture commence le 10.08.2013, prend quelques jours à s’installer puis devient presque quotidienne pendant les mois d’octobre et novembre. Trois dates en 2014, trois en 2015. Certaines dates sont subdivisées en deux ou trois parties. Ainsi le temps s’inscrit-il dans la matérialité du livre, une façon de l’apprivoiser peut-être : « reste toujours du temps / mais si étranger // une crécelle de minutes / ou le silence du sable ». Or, ce qui encadre ce temps précisément mesuré, c’est du temps non mesuré. En ouverture comme en fermeture, cette mention : « sans date ». Le premier mouvement est divisé en sept, comme les jours de la semaine, cependant à la place du chiffre 7 on peut lire « ETC. ». Un « ETC. » qui correspond au texte, revenant sur lui-même dans un mouvement infini de ressac. Absolument poème par sa forme, son souffle ample, sa richesse vient aussi de sa réflexivité, « graphies », « graphes », « traces », « balises » étant les mots galets venus rouler dans ces sept vagues. Autre particularité, les poèmes « sans date » sont en prose, alors que l’on retrouve dans les poèmes datés les vers libres et l’économie de mots plus familiers chez Antoine Emaz. Limite serait ainsi l’œuvre en laquelle se rassemblent tout naturellement les différents gestes de l’auteur, prose ou vers libre, note ou poème – « c’est toujours rejoindre ».
Sans doute cette expérience limite de l’écriture est-elle liée à l’expérience limite vécue par le poète. La maladie se devine, notamment avec la présence obsédante de l’évier et cet attelage « les couleuvres les pilules / à avaler // l’évier / par cœur ». La nuit en devient « pâte noire / goudron », ce qui évoque Cambouis. Le corps, très présent, semble dire « va plus loin sans moi ». Il est une des limites suggérées par le titre : « limite du corps ». Plus précisément la gorge, avec ses murs, « le souffle qui siffle », l’air qui manque.
Aussi, avec cet « arrêt du désir / de l’élan du désir », la question d’écrire se pose-t-elle comme jamais : « alors pourquoi encore écrire ». Le tragique est évoqué sans détour, mais avec pudeur, avec humour parfois : « d’écrire une main seule continue / comme un canard sans tête ». Sans magnifier les vertus salvatrices de l’écriture, elle est ce qui tient et fait tenir : « les mots / au moins ça ». Avec le déictique « ça » s’exprime l’humilité du projet, sensible également dans les infinitives : « viser le moindre ». La finalité d’écrire importe peu, « au bout des traces / ce n’est pas du sens / seulement des traces ». Parmi ces traces, certaines s’impriment durablement, comme l’adversatif « mais » : « aucune envie de partir / mais ». Force si grande de ce mot de peu qu’il permet, par sa polysémie, une double lecture du poème suivant : « corps peu sûr / il n’en peut mais il va / même / pas assez pour aller / vraiment ». « Presque » est une autre trace emazienne, retrouvée notamment pour qualifier son écriture, dans le long poème ressac du 11.01.2014 : « clapotis de mots presque inaudible ».
Enfin, dans les poèmes datés de 2015, l’on sent le retour du vivant, avec des mots comme « lumière », « jardin », « oiseaux », entités brutes au fort pouvoir évocateur. Voici ce qui reste, « quand tout se tait » : « la vie son bruit faible de fleuve / ou de cœur // le poème ne voudrait pas dire autre chose ». Le poète « a repris assez d’air », et le lecteur avec lui, qui peut faire sienne cette puissante injonction :


bouge-toi
vieille peau
embarque ton sac
de visages et de ciel

va

  • Boomerang, Rémi Checchetto, Potentille.

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Si l’on connaît le Rémi Checchetto dramaturge, lecteur-performeur, l’auteur de Confiotte et Apéro, il faut aussi découvrir le poète à la veine plus grave. Après sa fameuse trilogie autour du deuil, publiée chez Tarabuste, il publie Boomerang chez Potentille. Boomerang pour dire le passé qu’on croyait « très bien épinglé sur le tableau de liège des souvenirs » et qui revient. Pourquoi l’écrire ? « c’est que nous sommes là afin de percer l’abcès / afin que cessent les excès de boomerang // cœur à l’ouvrage / mais / nuit qui vient, tient et veut (…) » L’adversatif « mais » ainsi isolé montre comme le boomerang est inscrit dans la chair du texte. L’emploi fréquent du slash et les nombreuses répétitions avec légère variation concourent à créer cet effet boomerang. Le coup le plus fort étant sûrement celui ressenti lorsque, après un poème laissé en suspens, on tourne la page et :

boomerang
surgit de la nuit de mon temps
il est revenu précipitamment / précisément / pertinemment

Les effets mimétiques créés par les reprises avec variation, la paronomase ou les homéotéleutes ne sont pas réservés à la figure du boomerang, mais tournent autour. Ainsi l’on retrouve la figure du cercle qui s’étend dans « la vie s’étale, la vie étale s’étale », « et les ronces rongent, elles y font leur cercle d’écrire, et les rameaux sont la tête », et surtout dans le poème où il est question des ronds dans l’eau provoqués par les cailloux. Cette dernière image est une reprise avec variation qui dépasse l’espace du poème et même du livre, car elle fait écho à un poème extrait de Jours encore après (p.71).
La variation est caractéristique de l’esprit de ce livre, car il n’est plus seulement question des ronds dans l’eau qui font sourire, mais « de penser et de [se] dire en conscience que le caillou / subsistait dans le lit du canal ». Boomerang est un livre noir, couleur qui revient sans cesse, la seule autre étant le blanc. Mais nulle opposition, nulle échappatoire, puisqu’on peut lire dans le même poème : « avoir bouche noire » et « des phrases blanches qui strangulent / percent / dispersent ». Les mots ont perdu leur pouvoir salvateur, ils sont « noirs cailloux sur la langue, dans la langue ». La langue est interrogée comme lieu de retour du boomerang : « ne plus avoir les mots (…) cela suffirait-il ? », elle est remise en cause dans sa matérialité même : « saurai-je si je suis en train d’aligner des mots ou de la cendre ? ». L’acte d’écrire est regardé avec lucidité : « on ne démembre pas les mots du boomerang / sans se les greffer à soi », une lucidité terrible et violente envers soi : « c’est nous / nous ! / qui mêlons une espèce de jubilation / à la peine ». La phrase « qui nous serre le cou » deviendrait presque l’équivalent du fil à linge bleu de la pendaison qui ouvre chaque livre publié chez Tarabuste. L’avant-dernier poème se clôt sans équivoque : « à moins qu’alors sciemment on ne tresse une corde / afin que boomerang d’un coup autour du cou ».
Livre terrible et beau, à commencer par la couverture de Samuel Buckman, qui évoque d’un geste la violence du boomerang et apporte au texte la sensation de l’écharde.


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